19
oct
09

Site Officiel de Balsus28™

portrait panthéon 2

Premiers éléments constatés lors de l’apparition de Balsus28 dans notre cosmos

Jeudi 13 août 2009.  Aire autoroute A6

lumière2

Instantané 123 - douze degrés Celsius - appréhension

lumière1

Cliché 527 - Accélération de l'automatisation - Brut

car 8

Espace carré - 34e défilement en simultané

car 7

Haute tension circulaire - Intervalle 20097

car 6

Mouvement 453 A3 - Limitation auto-suffisante

car 5

Lamelles de nuit - Phase de déconstruction

car 4

Tangente 43° - virage en amorce négative

car 3

Fusion semi-pleine - Instant 453 213

car 2

Circonvolution amère - Instantané 4332 G

car10

Départ en amorce biaisée

car 1

Ajustement - Tentative 45

car9

Flammèches détaillées - Rumeur blanche

goudron6

Tapis noirci - Scintillements

goudron5

Tapis brun - Maturation lente

goudron4

Dépôt 6 - Lisibilité en cours

goudron3

Approche accélérée - Phase de brunissement

goudron2

goudron1

Vague explosive - Instantané 16D

Rhino


17
déc
09

Portfolio # 2120 – Sur la route

05
déc
09

Montréal – Québec – Aube en été

Montréal - Québec - Aube en été

Montréal - Québec - Aube en été

This movie requires Adobe Flash for playback.

05
déc
09

Grand Paris – Halshinar Empire

Grand Paris  - Ile de France

Grand Paris - Ile de France

This movie requires Adobe Flash for playback.

07
nov
09

Au dixième jour, Satan pensa à ceux et celles qu’il avait laissés sur le bord du monde

Il comprit alors que chacun ne peut devenir damné, même avec toute la meilleure volonté . Le monde des ténèbres est tout simplement trop petit pour loger chaque être humain (même en organisant des rotations hebdomadaires, de savants calculs ont été faits pour le lui démontrer). Il en conçut alors un peu plus d’affection pour l’humanité. Les esprits chagrins diront que cela ne changea pas grand-chose à nos destinées. Laissons chacun en juger, et écoutons la petite récitation de Balsus28, démon de troisième catégorie (il en faut bien, des catégories: sinon plus personne ne pourrait donner des ordres – et en recevoir).

Qui veut jouer au condamné ?

Qui veut jouer au condamné ?

This movie requires Adobe Flash for playback.

05
nov
09

Sainte-Catherine – Montréal

This movie requires Adobe Flash for playback.

La route sera longue; elle sera difficile. Les démons qui veillent sur nos âmes s’y emploieront de toute leur puissance. Au commencement, mes forces suffisaient pour leur faire face, avec dignité, avec aisance presque. A présent, le doute m’envahit, engourdissant mes gestes pour les éloigner. Alors le temps presse. Il faut emprunter d’autres routes: celles qui restent à découvrir.

02
nov
09

Saint-Lazare – Paris

Récit du voyage des derniers élus

Exposition temporaire - Cité irradiée

Exposition temporaire - Cité irradiée

This movie requires Adobe Flash for playback.

29
oct
09

L’Ancienne Comédie – Paris – Quartier Latin – Eté 2009

Promenade locale avec mouettes et corbeaux

Promenade locale avec mouettes et corbeaux

This movie requires Adobe Flash for playback.

21
oct
09

Carnet dix-sept – Orégon

pierre2carnet8carnet9sea1sea2sea3sea6sea7couleur1couleur2couleur5couleur4pierre1carnet12

carnet10sea8sea5couleur6jpgcouleur7montre1main blessée

21
oct
09

Portfolio #22

café3Big friendAnother big friend

volant

verre2

Vincennes

Vincennes

verre1

Vincennes

Vincennes

seq3

Paris

Paris

Saint-Michel

Saint-Michel

Paris

Paris

paris14

paris10

paris13paris12 paris11

gaz3

paris6

paris2Paris1montre Cnuage5couloirnuage4comédienuage3Bois01nuage2Bois01

21
oct
09

JSLR sainte Valérie

JSLR

« Je Suis La Réponse »

Ex omnibus novis terris, hic fuisset splendidissimus

De tous les mondes nouveaux, celui-ci aurait été le plus éclatant



giocoso

Les questions se succédaient. Il enchaînait les réponses.

« Quelle est la puissance nominale pour un phénomène en plein jour, par temps humide, visible à trente kilomètres ? »

Alain Müller, le regard rivé sur le ciel gris de Stuttgart qu’il apercevait à travers les fenêtres de la salle d’examen, fit le calcul mentalement : « Environ 180 UE.

— Bien. Question 122, suite : avec quel spectre chromatique ?

— Le spectre 6 rouille mat pour la netteté des contours et un halo convaincant. Les numéros 12 et 23, vert phosphore et bleu prussien, peuvent également convenir.

— Question 1084 : dans Les Livres des Chroniques, qui fut le premier chef des preux de David ? »

Cette partie de l’Ancien Testament – incontournable classique en interface divine –, il l’avait particulièrement bûchée. Il récita : « Yashobéam, fils de Hakmoni, le chef des Trois : c’est lui qui brandit sa lance sur trois cents victimes à la fois. »

Les questions continuèrent, sans ordre apparent, lancées par quatre des huit membres du jury, tous enseignants à l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine de Stuttgart. Une assistante roide en tailleur chiné entrait sur son pupitre les réponses en abrégé. En retour, s’affichaient aussitôt sur tous les écrans du jury le résultat et le total des points obtenus. À midi quarante, le quota réglementaire des deux cents questions étant atteint, le président du jury, sous-directeur de l’ISTID, cravaté de bordeaux, pantalon et blazer bleu marine, signifia que l’examen était terminé ; il pouvait se retirer et laisser les délibérations se dérouler.

Dans le couloir, après avoir bu coup sur coup trois cafés à un distributeur automatique, Alain Müller fut incapable de s’asseoir ; il marcha de long en large, anxieux, lissant nerveusement ses épais cheveux bruns coiffés en brosse. À 13 h 30, la porte s’ouvrit sur une enseignante impassible qui lui fit signe d’entrer. Müller s’avança devant la longue table du jury, le cœur battant.

« Monsieur Müller, eu égard aux rapports du corps professoral, eu égard à vos résultats aux différentes épreuves et en ce jour de grand oral final, eu égard enfin à votre attitude générale dans notre école, nous vous déclarons apte à remplir les fonctions d’ingénieur en interface divine, option catholicisme romain. Le jury vous félicite pour vos excellents résultats qui confirment ses attentes. Félicitations. »

Dans son veston de tweed un peu trop large, acheté pour l’occasion, Müller bredouilla des remerciements, reçut un document récapitulatif provisoire et quitta le jury. Il avait réussi. Ses bonnes notes en calcul holographique et projection 3D avaient compensé ses médiocres résultats en psycho-ethnologie et navigation interstellaire – deux matières heureusement secondaires. Tous les sacrifices et les épreuves qu’il avait endurés formèrent comme un film repassant en accéléré, cette consécration en effaçant momentanément les périodes les plus pénibles. Alors qu’il marchait, sourire aux lèvres, vers la sortie, il aperçut Valérie Novack ; elle arpentait le carrelage du grand hall d’entrée de l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine. Dès qu’elle le reconnut entre les hautes colonnes de pierre taillée, elle se précipita vers lui, le visage soucieux, l’interpellant d’une voix fébrile : « Toi, tu as réussi, hein, c’est ça ? Raconte !

— Calme-toi. (Elle se balançait de gauche à droite, comme ballottée par des vagues invisibles.) Tu as pris du Surbutex ?

— Quoi ? (Elle se passait la main sur la figure, d’une manière heurtée, comme pour en retirer une toile d’araignée.) Putain, raconte-moi ! Tu les as eus, hein ? C’est quoi, ce truc ? interrogea-t-elle en montrant le document du jury qu’il tenait à la main.

— Écoute-moi, tu t’es envoyé du Surbutex, hein ?

— Merde, oui ! Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Ça ou autre chose ! Vous êtes tous pareils ! Fais voir ! » lança-t-elle en tendant le bras.

Müller mit le papier hors de sa portée. Il ne voulait pas risquer de la décourager. « Mais on t’avait bien prévenue de rester clean ! Ils vont tout de suite s’en rendre compte ! Combien en as-tu pris ? (Il s’approcha d’elle.)

— Fous-moi la paix ! fit-elle en se dégageant. (Ses lèvres tremblaient.) C’est l’heure. Je dois y aller. Laisse-moi !

— Attends. » Elle s’enfuit, incertaine dans sa jupe trop serrée et sur ses talons hauts qui résonnaient sur le sol, elle d’habitude mal fagotée dans des pulls informes et de vastes pantalons. Müller renonça à la rattraper ; l’expérience lui avait appris qu’il ne servait à rien de s’occuper d’elle dans ces moments-là. Valérie était plutôt bonne élève, mais émotive, trop instable – avant le catholicisme, elle avait tâté de l’islam chiite et du taoïsme. Le plus terrible pour elle était sans doute qu’elle avait conscience de gâcher ses chances sans pouvoir pour autant y remédier, ce qui la fragilisait davantage. En outre, depuis quelques mois, elle semblait rejeter les techniques sophistiquées qu’on leur enseignait, affirmant à la ronde qu’ils ne fabriquaient que des mensonges et que les âmes simples avaient besoin de vérité. Les autres étudiants en interface divine – spécialité très sélective, – demeuraient étrangers à ce type de débat ; ils approuvaient avec un sourire en coin, ayant déjà fort à faire en essayant d’assimiler et de régurgiter au mieux le volumineux programme de l’ISTID, l’une des trois meilleures écoles terriennes en ingénierie divine.

Oubliant cette rencontre, tout à son succès, Müller traversa le boulevard et marcha jusqu’au café où lui et d’autres élèves de sa promotion avaient coutume de se réunir. Malgré un vent humide et le sombre ciel automnal, il foulait avec plaisir le bitume de Stuttgart. Les vitrines lui semblèrent tout à coup si radieuses et les passants si amicaux qu’il devait résister à la pulsion de les embrasser. Il se contenta de sourire à ceux qu’ils croisaient, parfois de saluer d’un signe de tête des inconnus qui le regardaient sans comprendre.

Comment leur expliquer ? se disait-il. Cinq ans que je m’échine à Stuttgart dans ma chambre. Cinq ans à bûcher, à avaler leurs manuels, à préparer leurs foutues démonstrations, à assister des professionnels tyranniques dans des foires ou des spectacles religieux de toute la région pour un salaire ridicule. Tout ça, c’est terminé ! Dès mon premier engagement, je m’envole pour un nouveau monde. À moi l’aventure ! À moi les voyages et les missions exotiques ! Enfin ! J’ai réussi ! Merci, mon Dieu ! plaisanta-t-il en lui-même.

Il poussa la porte vitrée du café et se dirigea vers le groupe attablé qui braillait, verre à la main. Frédérik, option islam sunnite, l’aperçut le premier et le héla joyeusement. Alain se joignit à sa quinzaine de camarades hilares sur l’imposante banquette de moleskine rouge, surmontée tout du long d’un miroir. On lui servit une bière brune à la mousse ambrée. Tous ou presque étaient reçus ; même les recalés semblaient gagnés par l’euphorie ambiante.

« T’as eu tes notes ? l’interrogea Frédérik.

— Et comment ! (Müller brandit gaiement le papier du jury.) Écoutez ça : 326, soit quinze et demi de moyenne, répondit-il avant une lampée généreuse.

— Wouaahh ! Félicitations, le catholique ! s’écria quelqu’un par-dessus le brouhaha des autres conversations. Jusque-là, c’est pratiquement le meilleur score ! Tu les as achetés ou quoi ! »

On renchérit ; on lui adressa force éloges et bourrades.

Il dut bientôt grimper sur la table, faisant rouler des verres rattrapés in extremis, et chanter, ou plutôt déclamer tant bien que mal plusieurs lignes d’un psaume – en interface divine, c’était une tradition pour une fin d’année universitaire. Il s’en sortit relativement bien, cédant la place à une autre lauréate qui ânonna et massacra avec allégresse des vers de la sourate Al-Hijr. Les étudiants se séparèrent peu après, convenant de se retrouver le soir même pour la fête donnée par Frédérik dans son grand loft du quartier central, propriété de sa famille. Comme d’habitude, il y aurait foule. Comme d’habitude, on y côtoierait des hologs dernier cri pour le service… et plus. Et, toujours comme d’habitude, plus d’un convive ivre mort devrait se faire tirer l’oreille pour s’extraire des bras – ou de l’entrejambe – des belles créatures artificielles.

***


sostenuto

Chacun observait avec intérêt et amusement les prouesses du petit Patrick, option judaïsme, acrobatiquement juché sur le splendide modèle féminin, une Bödinger 12C, pilonnée sur le sofa du salon ; on encourageait de la voix, reprenant derrière lui, multipliés par soixante gosiers excités, ses ahanements à chaque coup de rein. La holog de la firme munichoise Bödinger finit par se cabrer, émettant des cris de jouissance haut perchés tout à fait convaincants. Patrick avait remporté son pari : contraindre la créature à se déclarer en fonction orgasme alors qu’elle était réglée sur le niveau le moins favorable, juste avant la frigidité – il en fallait pour tous les goûts. Il se retira, épuisé, suant, sous les applaudissements de l’assistance éméchée, couvrant, dans un reste de pudeur inattendue, son bas-ventre des pans de sa chemise déboutonnée.

À nouveau, la musique retentit et l’alcool de couler. Müller, adossé contre une bibliothèque de livres saints, complimentait sur ses résultats Anita, grande blonde opulente, option bouddhisme du Grand Véhicule, quand Valérie, surgissant d’où ne sait où, se propulsa vers lui, interrompant leur conversation. Elle portait un tee-shirt beige, visiblement sans soutien-gorge, un pantalon de toile kaki avec de grandes poches latérales zippées, s’arrêtant à mi-mollet, et des tennis grises à épaisses semelles, maculées de terre. La frange de ses cheveux noirs et raides, coupés courts, masquait son front. Ses yeux verts écarquillés, virevoltant sans cesse, comme pris au piège, contrariaient le profil classique de sa figure émaciée. Une partie des étudiants aurait aimé que Valérie Novack s’attardât sur eux, une autre plaignait cette excentrique – tout en s’en distrayant, – le dernier lot regrettant que l’ISTID l’eût admise, lui reprochant de dénaturer ou de conspuer leur enseignement. Müller oscillait entre la première et la seconde catégorie.

L’élève évincée par son apparition protesta – par principe, car tous savaient l’inanité de tenter de raisonner cette originale, – puis s’éloigna vers la grande table en verre et acier trempé sur laquelle bouteilles de toute taille, verres de toute forme, pilules euphorisantes et amuse-gueule étaient éparpillés dans le plus grand désordre.

« J’ai pris ma décision », lança Valérie Novack en regardant fixement le mur derrière Alain Müller. Il remarqua autour de son cou la chaînette maillée retenant une petite croix en or.

Elle avait échoué de quelques points seulement, mais le jury l’avait autorisée à redoubler sa dernière année – une faveur plutôt rare.

« C’est parfait, jugea-t-il prudemment, étonné que Valérie vînt se confier à lui. (Tous deux se fréquentaient de loin en loin, sans plus.)

Elle braqua vers lui un regard étincelant : « Toi, tu es différent de tous les autres. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais, moi, j’en suis sûre, soutint-elle. (Elle tendit la main et effleura un instant sa joue, comme si elle voulait s’assurer qu’il était bien réel. Décontenancé, il lui sourit gauchement tandis qu’elle le dévisageait.)

— Je pars pour l’Académie Théâtrale de Toulouse. Ils ont accepté mon dossier. (Elle parlait de la célèbre école du Sud de la France ; on y formait les futurs prédicateurs et prêcheurs des religions de tous bords.)

— Tu as bien réfléchi ?

— Pourquoi me dis-tu ça ? réagit-elle aussitôt. Tu me penses incapable de jouer le rôle d’une sainte, c’est ça ?

— Non, non, juste que c’est peut-être dommage d’arrêter maintenant l’ISTID. Une année, ce n’est pas la mort.

— J’ai compris beaucoup de choses aujourd’hui… non, cette nuit, quand j’ai rêvé… de toi, finit-elle par dire.

— Ah ? J’y étais à mon avantage ?

— Je ne sais pas… (Elle se tut et regarda le sol, concentrée.) J’étais, reprit-elle, étendue sur une grande plage, près d’un vaisseau interstellaire. Il pleuvait. Une foule étrangère se lamentait. Il y avait des cantiques. Je crois bien que je devais être morte… ou en train de mourir. Tu venais pour me sauver. On m’avait empoisonnée, moi et mon enfant… notre enfant.

— Notre ? » Malgré lui, il frissonna.

Elle approuva de la tête et le contempla avec un curieux regard, presque maternel. « Tu m’en veux, hein ? Bientôt, tu vas me le reprocher, de te révéler tout ça ?

— Pas du tout. C’est simplement difficile de te suivre.

— Ne t’inquiète pas, Alain. Ne t’inquiète de rien. Je pars demain. »

Frédérik, le propriétaire des lieux, arriva près d’eux, débraillé, titubant légèrement sous l’effet d’un mixte de gélules énergisantes. Assistant de loin à leur dialogue, il avait aperçu Alain blêmir.

« Alors, quel est le problème ?… (Valérie Novack se tourna vers le nouveau venu, l’œil noir.) Bon, je dérange là ou quoi ? »

Valérie gonfla la poitrine, paraissant prête à éclater, mais renonça et les quitta à grandes enjambées pour se poster près de l’escalier, la mine renfrognée.

« Quel numéro, celle-là ! lança Frédérik, goguenard. (Il se frotta le menton, l’air préoccupé.) Qu’est-ce qu’elle voulait ? Tu vas te la faire ?

— Elle s’en va à Toulouse.

— Pour l’Académie ? (Müller confirma. Frédérik eut une moue dubitative.) C’est bizarre qu’ils l’aient retenue. Elle a à peu près autant de talent qu’un fer à repasser, mais, bon, on sait jamais, elle pourra toujours passer la serpillière après le show. (Il s’esclaffa.)

— Tu la sous-estimes, répliqua Müller. Elle ira loin.

— Loin ? Mon cul, oui. Regarde-la bien, fit Frédérik, tu la vois tenir un premier rôle, sur n’importe quel monde, même le plus archaïque, au milieu d’une tribu de sauvages à moitié à poil ? »

Alain se retourna vers l’escalier. Valérie, assise sur les premières marches, était immobile, le buste bien droit, serrant devant elle son verre à deux mains. Remarquant que ses yeux brillaient, il se demanda si elle avait encore abusé d’un stimulant quelconque ; en l’observant avec plus d’attention, il comprit qu’elle pleurait silencieusement dans le bruit et la cohue générale. Tout en étant lui-même surpris par sa propre réaction, il s’en trouva ému et partit la rejoindre.

« C’est ça ! maugréa Frédérik derrière lui. Va vite la consoler, tu me raconteras ! »

Alain Müller jura entre ses dents et continua à marcher vers Valérie Novack. Son rêve l’intriguait. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on vous décrivait comme un sauveur, même si c’était de la part d’une personnalité aussi fantasque. Avec un peu de chance – et beaucoup de persévérance, – elle pourrait même devenir l’une des saintes envoyées en mission commandée à travers la galaxie pour Edmond XIII, le nouveau pape africain du Vatican.

***

giusto

Perché dans la cabine de contrôle du bâtiment auxiliaire de diffusion, Pavarini secouait la tête de dépit. Ce quadragénaire barbu, amateur de bonne chère et de très jeunes filles indigènes, avait beau modifier les paramètres de sa console de mixage, il subsistait une réverbération trop importante. Loin d’y ajouter la théâtralité requise, ce défaut enlevait au discours une part d’authenticité. Certes, deux mille mètres en dessous de l’engin en vol stationnaire, la peuplade de la région était plutôt crédule et bon enfant, mais Pavarini appréciait le travail bien fait – et il appréciait encore plus que le responsable d’opération fût satisfait, ce qui permettait qu’on fermât les yeux sur sa consommation de tendresse locale.

De son côté, Alain Müller bataillait avec sa double rampe de projecteurs holographiques et un halo mal réglé autour de la gigantesque figure occultant le ciel au-dessus de la cité lacustre. Heureusement que l’intervention se terminait dans quelques minutes.

Pavarini pesta à nouveau. « Il y a toujours des interférences ! Je comprends rien ! »

Müller attribuait les perturbations électromagnétiques à un orage qu’on entendait au loin. Un grand sifflement perçant couvrit soudain le prêche. L’ingénieur du son coupa presque aussitôt le haut-parleur défectueux. La foule silencieuse, massée plus bas dans des dizaines d’embarcations agglutinées autour des huttes sur pilotis, ne parut se rendre compte de rien. Le chef d’équipe ouvrit la porte de la cabine à baie panoramique, prêt à réprimander Pavarini qui le devança : « Un court-jus. Ce sera résolu en un rien de temps, assura-t-il.

— Tu en es sûr ?

— Certain. » Le responsable d’équipe de la mission Agnus Dei bougonna, puis se retira.

« Tu descends ce soir ? lança Pavarini.

— Je ne sais pas encore, répondit Müller. Je dois voir Nina.

— Fous-nous la paix avec ta Nina ! Y aura cinq ou six nubiles. Je me suis arrangé avec le maquereau. Pas de limites, pas d’interdits. Et c’est pour toute la nuit !

— Qu’est-ce que tu as promis en échange ?

— Tu devineras jamais.

— Vas-y, dit Müller tout en vérifiant des paramètres techniques.

— Écoute donc : six livrets d’une séquence pieuse 3D, la montée du Golgotha, version expurgée, et, tiens-toi bien, sous-titrée pour les malentendants. Quel con !

— Et s’il s’en aperçoit ?

— T’inquiète ! On finit cette planète dans trois jours. Ciao, bella ! Cap sur Niziss, constellation du Vif Argent !

— Que le Seigneur te bénisse ! plaisanta Müller.

— Tout juste ! Alors, tu viens ?

— On verra. »

Un signal sonore indiqua que le tableau céleste devait changer dans six secondes. Müller reporta son attention sur son écran de contrôle principal. D’un clic, il confirma la séquence suivante. Les douze projecteurs de la rampe inférieure du vaisseau, suspendus au-dessus du lac vert sombre, composèrent la nouvelle scène : Dieu, assis sur un rocher, pointant un doigt amical vers la quinzaine de milliers d’autochtones qui eurent un mouvement de recul craintif et émerveillé. Dans le dialecte du cru, le processeur de traduction automatique délivra le message d’un timbre ferme et persuasif, un brin menaçant :

« Mes enfants, apprenez que ma parole est d’amour et qu’il vous faut la respecter. Ceci est ma voix ; elle vous enjoint de suivre mes préceptes qui mènent à la félicité. Sachez écouter mes représentants de la Légion Unifiée Catholique, ceux-là mêmes qui me permettent en ce jour mémorable de m’adresser ainsi à vous, depuis le lieu éternel et secret où je réside pour votre bonheur. La LUC porte mon enseignement divin partout où des êtres s’interrogent et doutent. Je suis la réponse que vous attendiez. Allez et vivez dans la paix ! Mes enfants, je suis à vous comme vous êtes à moi ! Dans l’éternité et les siècles des siècles ! »

Dans sa tunique blanche, une large écharpe de laine écrue sur l’épaule, Dieu leur sourit, se leva, digne, et gravit le flanc escarpé de la montagne désertique. Un chœur féminin s’éleva crescendo, gracieux, évanescent, accompagnant le robuste vieillard. Ses traits et sa morphologie étaient modifiés pour s’apparenter aux caractéristiques des habitants de ce monde. Depuis trois mois, Müller participait au programme de xénomorphing, un travail complexe qui l’accaparait quand le vaisseau de la LUC se déplaçait entre les planètes à évangéliser.

Pavarini déclencha le jingle de fin de la LUC. Müller pilota l’estompage du tableau. Résultat honorable, sans plus, mais probablement suffisant pour les spectateurs qui croyaient assister à une apparition miraculeuse du créateur de l’univers.

Après la phase des prodiges viendrait le temps des architectes, quand il faudrait vérifier les bonnes dispositions des populations. Les architectes descendraient, convainquant les autochtones de bâtir des chapelles à partir des modèles qu’ils apportaient. Ils présenteraient ces constructions comme des preuves d’amour envers Dieu et le moyen de s’adresser à lui par le truchement d’un crucifix. Ce Jésus de grande dimension recelait un dispositif capable de filmer l’intérieur de la nef et de retransmettre au Vatican ce qui s’y déroulait. À l’inverse, le saint-siège pouvait piloter le Christ, le faire parler et déclencher de petits phénomènes paranormaux qui entretiendraient la foi avant l’arrivée prochaine des vrais représentants du clergé chargés d’organiser l’implantation du catholicisme.

Les réactions à la venue des architectes étaient diverses. S’ensuivaient souvent de longues tractations finissant par des dons en nature de la LUC, outillage, vêtements, semences ou gadgets, parfois quelques armes. Les architectes occupaient une place stratégique dans le dispositif d’évangélisation. Peu nombreux, ils étaient très bien payés, touchant une prime par édifice.

Müller et Pavarini assistèrent d’un œil blasé à l’habituel feu d’artifice qui illumina les eaux et enchanta les indigènes. Leur bâtiment rejoignit ensuite le vaisseau principal. Le Bien Pensant croisait vingt mille mètres plus haut, à l’abri des regards. Pavarini y invita Müller autour d’un verre à la cantine. Festoyant de fruits secs et de petits biscuits salés, il lui tint le crachoir avec d’invraisemblables prouesses sexuelles, avant que Müller ne regagne son carré à l’arrière du bâtiment, espace aveugle de trois mètres sur trois. Nina Boké, chef documentaliste chargée, entre autres tâches, de rédiger les rapports au Vatican, devait l’y retrouver un peu plus tard.

Ils se fréquentaient depuis plusieurs mois. Nina était plus attachée à lui que l’inverse ; il se contentait de la situation sans compter bâtir une relation durable. Cette trentenaire élancée, intelligente et cultivée, était profondément vexée de ne pas tenir son amant sous sa coupe, d’autant qu’elle ne manquait pas de prétendants, en premier lieu Lawson, le directeur de la mission, qui, au début du voyage, l’avait vainement courtisée. Elle se jugeait lésée.

Nina Boké, originaire de Guignée, études de lettres à la prestigieuse Sorbonne : elle s’était d’abord tournée vers le journalisme culturel, avant de rejoindre la LUC, attirée par l’aventure et comptant en tirer un récit à succès, forte de son expertise en technique littéraire et de sa connaissance des grands auteurs classiques du xxvie siècle – sujet de sa thèse avec mention. Rédigeant des notes depuis leur départ, elle essayait de terminer son premier chapitre, enrageant de son propre perfectionnisme qui l’empêchait de se montrer satisfaite de son travail. Il ne restait qu’une petite année avant de retourner sur Terre ; onze mois ne seraient pas de trop pour achever l’ouvrage provisoirement baptisé En Route avec Dieu. Müller s’était fait un plaisir de lui donner son opinion sur un titre aussi banal et racoleur – ce qui n’avait pas découragé Nina. Au contraire, blessée dans son amour-propre, elle mettait un point d’honneur à le conserver.

Müller ouvrit le petit frigo encastré près de sa couchette et en sortit un pack d’eau gazeuse. Il vida une canette, puis s’allongea sur le lit, après avoir branché son système audio sur de vieux standards de jazz. Cette vie singulière sur Le Bien Pensant, vaisseau intersidéral de la LUC, l’une des quarante-trois unités opérationnelles de la firme catholique qui traversaient l’espace à la recherche de nouveaux sujets à évangéliser, finissait par lui peser. Si on le lui avait prédit à sa sortie de l’ISTID, il ne l’aurait pas cru. Au bout de quatre années de route ininterrompue dans les constellations convoitées par le catholicisme et son pape Edmond XIII, aux visées clairement expansionnistes, la routine avait pris le dessus ; la routine et la fatigue, car point de pause, hormis deux fois quinze jours de stupide – et onéreuse – débauche sur le satellite V-Max. Pour tous les employés du Bien pensant, c’était la même cadence infernale pour respecter les objectifs de leur puissant armateur. Le sacro-saint dimanche permettait juste de compenser le sommeil en retard et de se perdre quelques heures dans les espaces virtuels loués au mois aux différents prestataires agréés par la LUC sur ses immenses bâtiments cargos aux équipages de cinq mille âmes. Müller en venait parfois à penser qu’avec une firme catholique concurrente – il en existait trois autres de taille comparable, – son sort eût été plus enviable. Si l’on ajoutait les gros armateurs des autres principales obédiences – islamiste, bouddhiste, confucianiste, taoïste et judaïque, – on frôlait quarante firmes d’importance qui moissonnaient de nouveaux fidèles parmi les nombreuses races humaines de la galaxie. À l’obtention de son diplôme, la Légion Catholique Unifiée proposait de confortables appointements et des conditions de vie aussi prometteuses que théoriques. À l’époque de son recrutement, Edmond XIII, le nouveau pape africain d’origine béninoise, avait retenu la LUC comme l’un de ses deux vecteurs majeurs de développement. En perte de vitesse, le catholicisme comptait beaucoup sur Edmond XIII, un pragmatique doublé d’un fin stratège. Celui-ci s’était donné une décennie pour revenir au même niveau que le bouddhisme et l’islam, ses deux premiers rivaux.

Rester à la LUC ou bien passer à la concurrence : c’était probablement peu ou prou le même train-train partout ailleurs. Non, il fallait s’armer de patience, puis passer ingénieur indépendant, choisissant soi-même des missions ciblées, plus courtes, plus lucratives, et de vrais temps de repos. Deux pleines campagnes consécutives, soit environ dix années de labeur, représentaient le prix minimal à payer pour acquérir l’expérience nécessaire.

Alain Müller finit par somnoler, souhaitant vaguement que Nina Boké ne vînt pas cette nuit, lorsque le signal d’une transmission le dérangea. Il ouvrit les yeux et tourna la tête vers l’écran mural au-dessus de son petit bureau : au vu du logo – celui de la LUC, croix métallique sur triangle inversé, – c’était une communication officielle, sans doute les détails de la prochaine mission qui débuterait dans quinze jours, le temps d’atteindre la planète Niziss. Il se leva en bougonnant, entra son code personnel et attendit.

Gagné ! C’était le programme des réjouissances, heure par heure, étape par étape, tous les contrôles et procédures à respecter dans le processus d’évangélisation. Un clic droit détaillait sa participation surlignée en couleur. Il activa le défilement paginé et nota mentalement ses principales sorties. Chaque bâtiment du type du Bien Pensant disposait d’une centaine d’équipes de diffusion panoramique, comme celle à laquelle appartenait Müller. Pratiquement tous les jours, chacune d’entre elles, envoyées par roulement selon un quadrillage systématique de la planète, prenait en charge deux ou trois spectacles quotidiens destinés à prouver la présence de Dieu. Entre quinze et vingt techniciens orchestraient de grandioses apparitions arrosées de discours dogmatiques, adaptées aux mœurs indigènes, préalablement décortiquées par une expédition d’anthropologistes, de sociologues et de psychologues. Aucun débarquement de la LUC n’intervenait sans une étude secrète sur place d’au moins une année, donnant naissance à un épais rapport multimédia, analysé par l’agence de marketing religieux Fabergé, Labrizzi & Co. Cet organisme se targuait d’un taux moyen d’évangélisation de 43 %, résultat contesté par la concurrence, par nature malaisé à vérifier, de même que le degré de conviction des nouveaux venus dans la grande famille du pape Edmond XIII, spécialement sur la durée. En outre, bien souvent, passé les premières années, la croyance officielle s’acoquinait avec les divinités et les coutumes locales. Le Vatican ne s’en formalisait pas, tant que cela n’empêchait pas le respect des accords financiers qu’il passait avec les multiplanétaires exploitant les ressources minières et agricoles.

Surfant entre les différentes congrégations et ligues qui recherchaient en permanence les meilleurs talents, les ingénieurs les plus entreprenants fondaient leurs propres agences, jetant leurs employés dans le cosmos pour une vie âpre, souvent dangereuse. Combien d’ingénieurs en interface divine, imprudents, mal encadrés, avaient perdu la vie lors de révoltes de païens choqués qu’on osât contester leurs idoles séculaires ? Müller évitait de descendre à terre. Si Pavarini voulait se frotter aux jeunes et tendres coquillages de la cité lacustre, libre à lui. Un matin, une enfant dont il aurait abusé lui trancherait la gorge.

Müller, parcourant distraitement le programme, s’y reprit à deux fois sur le paragraphe décrivant la troupe théâtrale chargée de clore la dixième journée. Le Vent de la Foi les rallierait dans quelques jours par vol spécial. Il relut le nom d’une des actrices : Valérie Novack. Pas de doute, c’était bien elle, Valérie. Aucune nouvelle depuis leur nuit mémorable avant qu’elle ne parte pour l’Académie de Toulouse. Quatre ans plus tard, il se souvenait de la chaleur de son corps, des morsures qu’elle lui avait infligées à l’épaule et sur la poitrine, jusqu’au sang. Elle était comme libérée de ses entraves, perdant toute retenue. Il n’avait pas eu la naïveté de s’imaginer à l’origine de cette surexcitation due aux drogues dont elle faisait une consommation effrénée. Il avait presque fallu la molester pour la calmer. Effrayé, impuissant à la ramener tout à fait à la raison, il l’avait laissée, plutôt lâchement, alors qu’elle haletait, râlait sur le lit. Comment oublier cette étreinte débordant d’énergie animale, farouchement, totalement païenne comme aurait prêché un prêtre catholique ? Quel rôle réservait-on à Valérie ? Vu son peu d’expérience – sa sortie de l’Académie ne pouvait être que très récente, – peut-être ne servait-elle encore que de doublure. En quatre ans, son état psychologique avait pu empirer. Peu importait. L’excitation de la retrouver prit le pas sur son appréhension.

Pensivement, il prit une autre canette, la déboucha, avant de la lever, impatient de trinquer avec son ancienne camarade de l’ISTID.

Au même moment, la porte s’ouvrit sur Nina Boké, mine soucieuse, portant sous le bras une liasse de feuillets imprimés, annotés à la main, qu’elle posa sur la tablette – énième version du premier chapitre de En Route avec Dieu. « Tu bois à la santé de qui ?

— À la mienne. »

Elle haussa les épaules. « Moi aussi, j’ai soif. »

Il lui désigna le frigo. « Suffit de se servir.

— Je te remercie, dit-elle en tirant la poignée. (Elle attrapa une canette.) Comme d’habitude, tu es un vrai goujat », ajouta-t-elle avant de boire.

Müller reluqua ses baskets de cuir jaune et noir, son pantalon de toile gris et un pull blanc à petites côtes verticales moulant un corps svelte. D’épais cheveux noirs, ramenés en chignon, profilaient son visage marqué par le manque de sommeil. Maintenant émoustillé par la présence de la documentaliste, il l’attrapa par la taille et la bascula sur son lit, faisant peu de cas de ses protestations.

« Alain, murmura-t-elle en bloquant la main qui se faufilait sous son pull, tu es incorrigible… » Il ne répondit pas, trop occupé, de l’autre main, à descendre la fermeture éclair du pantalon, pressé de flatter le superbe contraste entre sa peau noire et une dentelle bleu azur.

***

giocoso

Trente mille mètres au-dessus de la planète Niziss, la grand-messe prenait fin. Müller, debout dans une travée des gradins bondés, patientait pour s’insérer dans une des files vers la sortie. André Lawson, directeur de l’Agnus Dei, s’était déplacé en personne pour galvaniser ses troupes. Au bout de quatre années de course, les résultats restaient médiocres, bien en deçà des engagements contractuels de la LUC, ce qui expliquait sa participation à une séance de motivation collective. Le discours avait rapidement dévié sur des objectifs éthiques – l’obligation morale, le devoir de participer aux conquêtes catholiques, – et non plus seulement commerciaux ou financiers, comme à l’accoutumée. La pirouette rhétorique ne trompait pas grand monde ; mais il fallait bien exhorter les employés de la LUC pour qu’ils endossent de nouveaux risques, bien réels : depuis le début des opérations sur Niziss, une semaine plus tôt, sans aucun signe avant-coureur, les autochtones, de fervents animistes, avaient violemment pris à partie trois équipes au sol. L’inquiétude gagnait le personnel, mais il était exclu de se retirer aussi vite. La centurie de mercenaires, qui voyageait sur chaque bâtiment pour exécuter discrètement toutes les inévitables basses besognes associées à l’évangélisation, serait désormais de la partie. Ici dirigée par Riggs, personnalité intransigeante et sans grand scrupule, ses membres revêtus d’une épaisse bure grise barrée d’une grande croix blanche, dissimulant leurs armes, elle protégerait tout déplacement au sol, désormais strictement limité.

Alors que Müller s’apprêtait enfin à franchir l’encadrement d’une sortie, il sentit un regard insistant posé sur lui. Il chercha des yeux. Près de la porte à double battant par laquelle s’écoulait un flot d’auditeurs, elle attendait, immobile contre le mur lambrissé. Ils se dévisagèrent. S’étant brusquement arrêté, l’ingénieur provoqua un début d’encombrement. Il finit par se ranger sur le côté, avant de se faufiler près de Valérie Novack. L’arête du nez sertie d’un éclat de diamant, elle portait des nu-pieds, une jupe ocre jusqu’aux chevilles et un tee-shirt blanc à col rond qui soulignait sa peau brunie par le soleil. Elle paraissait si sereine, si calme, à mille lieues du souvenir torturé qu’il gardait d’elle, qu’il fut aussitôt convaincu qu’elle était sous l’effet d’une drogue euphorisante. Ainsi, comme annoncé trois semaines plus tôt, la compagnie théâtrale du Vent de la Foi les rejoignait. Son concours était la preuve – s’il en était besoin – qu’en haut lieu, on s’inquiétait de l’insuccès de leur unité de la LUC. Recourir à des acteurs en chair et en os était généralement la méthode de la dernière chance. Quand, par bonheur, elle fonctionnait, le bilan s’avérait très satisfaisant, mais la nature même de ce dispositif, qui faisait descendre de soi-disant envoyés de Dieu au milieu d’indigènes, le rendait hasardeux et imprévisible. Plus question alors de beaux hologrammes dans le ciel et de discours à distance, il fallait séduire une foule inconnue, intimider sans effrayer, persuader sans violenter. Sans vrai talent, on échouait, ce qui pouvait signifier une retraite précipitée sous la protection des mercenaires.

Malgré ses questions à l’administration de bord, Müller n’avait pas pu se renseigner avec exactitude sur la date d’arrivée du Vent de la Foi. Ils échangèrent quelques mots ; elle l’entraîna sur la coursive bâbord du vaisseau. À travers la longue baie suspendue dans le vide qui servait de lieu de promenade, leur vue plongeait sur la planète Niziss. Des bancs de nuages blancs s’étiraient au-dessus de terres brunes et jaunes émergeant du bleu sombre d’un océan.

Debout près d’un oranger nain en pot, Valérie croisa les bras et sourit : « Tu n’es pas surpris de me voir, n’est-ce pas ?… (Il acquiesça, surpris par la douceur de sa voix.) Ce moment, je l’ai longtemps rêvé.

— Moi aussi, lui mentit-il, pris de court.

— Alors, tu sais ce qui nous attend, tu connais déjà notre rôle ?

— Si tu veux parler de notre tâche d’évangélisa…

— C’est plus que cela. Je te parle de la vraie, de l’unique mission, de celle qui nous réunit sur ce nouveau monde. Pour moi, ce n’est que le premier, mais il vaudra tous les autres, les milliers qui suivront. (Elle se rapprocha.) Que tu sois ici avec moi, c’est la preuve qu’on nous a appelés pour vivre ensemble la plus belle des aventures.

— De quoi parles-tu ? »

Quand elle lui répondit, il s’en trouva sans voix. Abusé par son calme, il s’était trompé : Valérie restait une excentrique. Elle lui prit la main et la serra contre sa poitrine. Elle exhalait toujours ce même parfum, subtil mélange de jasmin et de musc.

« Est-ce que tu sens le battement de mon cœur ? Chacun a le même, les habitants de Niziss aussi. Tu comprends ? Nous sommes tous issus de Lui. Nous sommes Ses enfants, où que nous soyons, quel que soit le soleil qui nous illumine. C’est merveilleux de partager cette vérité, d’en avoir pleinement conscience…. (Il voulut s’exprimer, mais elle raffermit sa prise sur sa main qu’elle plaqua sur son sein.) Non, s’il te plaît, tais-toi. L’heure viendra. Accepte ma présence, accepte Son amour. Bientôt, tout sera limpide, je serai là, avec Lui. Nous t’aimerons, nous te chérirons. Cette joie est possible, celle-là et toutes les autres. »

Elle semblait tellement pénétrée de ses convictions qu’il n’osait pas l’interrompre, encore moins la contredire, craignant de sa part un esclandre, une réaction disproportionnée. Enroulant son bras autour de sa taille, elle l’attira contre elle.

« Il ne faut pas Le décevoir, murmura-t-elle d’une voix exaltée. On n’a pas le droit de Le décevoir. Il nous a choisis. C’est un honneur magnifique. La nuit, quand je me crois encore seule, cette responsabilité, elle m’oppresse, elle me terrifie ; alors, je me rappelle qu’Il est à mes côtés, qu’Il est amour et bonté, et que cette peur est injustifiée. Ne crains plus rien, Alain, Il nous aime. »

Il se tint coi, de plus en plus mal à l’aise, évitant le regard des autres promeneurs sur la coursive. Le doute n’était plus permis : Valérie souffrait du syndrome interdit sur tous les vaisseaux évangélistes, qu’ils fussent chrétiens ou islamistes, bouddhistes ou taoïstes ; d’une certaine manière, c’était le pire de tous, celui qui valait rupture immédiate du contrat de travail et le rapatriement sur Terre. Il fallait se débarrasser d’elle. Même si c’était à regret, sa fréquentation était impossible – à moins de vouloir ruiner définitivement sa carrière d’ingénieur de Dieu et de risquer d’y laisser sa santé mentale, gavé de force de psychotropes et de neuroleptiques tout au long du trajet de retour. La LUC et ses consœurs ne montraient aucune tendresse pour ceux et celles qui les trahissaient.

« Moi aussi, avant, j’étais effrayée, reprit-elle, serrée contre lui. Une nuit, à Toulouse, j’angoissais dans ma chambre. Les répétitions étaient catastrophiques. On me rejetait, je me sentais abandonnée. Je croyais que j’allais mourir toute seule. (Elle sourit.) L’épouvante me faisait suffoquer. Je n’arrivais plus à respirer. Les yeux me piquaient. D’un seul coup, la lumière a disparu, comme avec un rideau qu’on lâche. Petit à petit, dans le noir, j’ai entendu ce bruit, un raclement de monstre qui rampait. Il gémissait. Mes jambes se sont mises à trembler. Je suis tombée. Quelqu’un, non, quelque chose voulait me punir pour un crime que j’avais oublié. Tout à coup, j’ai découvert qu’on montait sur moi. C’était visqueux, glacial, humide comme une mort lente. J’ai hurlé, je me suis remise debout et j’ai couru dans la salle de bains. Quand j’ai refermé, je me suis cogné le front sur la porte. J’étais à moitié assommée. J’ai écouté le monstre. De l’autre côté, il pleurait de ne pas pouvoir m’atteindre. Mon visage saignait, mais j’avais déjà compris qu’Il était là, à mes côtés, tout autour. Un éclair blanc est sorti du plafond, il m’a parcourue de la tête aux pieds. Il a tout illuminé dans une sublime transparence. C’était un frisson, une décharge d’extase. Nous nous sommes unis. Et maintenant, Il est en moi, à jamais. Tu comprends quand je dis que c’est pour toujours ? (Il hocha la tête.) Il m’a comblée. Il est si généreux. Moi qui me préparais à mourir seule, Il m’a ramenée à la vie. »

***

sforzando

« Tu dis qu’elle te bassine avec lui à tout bout de champ ? » Avachi à même le sol dans son carré, bouteille à la main, Pavarini prenait son air narquois. D’épais bras velus sortaient de sa chemise blanche à manches courtes. Comme souvent, il avait bu. La veille, tenaillé par sa concupiscence, malgré l’avertissement de Müller, il s’était arrangé pour se joindre à une équipe technique au sol. On l’avait récupéré d’extrême justesse, aux trois quarts nu, une estafilade lui barrant le haut de la cuisse.

« Au moins une fois tous les dix mots… », répondit lugubrement Müller.

Pavarini gloussa : « Meeerde, mon vieux ! La tuile !

— Ça te fait marrer ?

— Un peu, ouais… (Accroupi contre le mur, Müller se crispa. Ses lèvres frémirent. Une fois de plus, il venait de quitter Valérie à laquelle, une fois de plus, il n’avait pas su résister.) Non, merde ! tempéra l’ingénieur du son. T’emballe pas ! C’est qu’une dévote, point barre ! De toute façon, ils vont bien finir par la choper. Au prochain contrôle d’aptitude, olé ! (Il ponctua son propos d’un claquement de doigt.)

— Olé, quoi ? Elle va balancer que je suis de mèche avec elle, que je partage ses vues sur Dieu et tout ce qui s’ensuit ! S’ils me virent pas aussi sec, je suis bon pour un stage rééduc de six mois ! »

Se tapant le front de la main, Pavarini parut estomaqué. « Chierie ! J’avais pas percuté !

— Tu rigoles toujours autant ?

— Non, excuse… (Mine butée, il se concentra.) Remarque, l’air de rien, je me suis renseigné sur elle, au Vent de la Foi. Il paraît qu’elle tient encore la route. (Il ricana.) Bon, c’est vrai, elle leur prend le chou de temps en temps, mais, en général, elle fait ce qui est prévu, sans délirer ou quoi. C’est plutôt bon signe, non ?

— Mais oui ! s’emporta Müller, un tremblement dans la voix. Bien sûr !

— Te fâche pas, vieux, c’est…

— Elle fait semblant ! Tu comprends : elle fait semblant ! On lui demande de jouer la comédie, alors elle joue la comédie, voilà ! C’est son métier ! C’est ce qu’on lui a appris ! Seulement, ce n’est pas celle qu’on croit !

— Je pige pas, se renfrogna l’ingénieur du son, qu’est-ce qu’elle cherche alors ?

— Qu’est-ce que j’en sais ! (Müller était incapable de lui avouer le but de la jeune actrice. Dès qu’ils s’étaient revus, elle le lui avait annoncé. Depuis, cette idée le torturait.) Elle me parle que de lui, de son amour ! C’est insupportable ! Tu imagines ?

— En fait, non. Mais alors, pourquoi tu restes avec elle ?

— Bon Dieu, t’entraves vraiment que dalle, hein ?… (Pavarini, bouche bée, attendit que son interlocuteur se décidât à poursuivre.) Je crois bien que je l’aime ! Putain, je suis foutu ! » se lamenta Müller.

Depuis trois semaines qu’ils opéraient sur Niziss, sa vie avait basculé. Presque toutes les nuits, il retrouvait Valérie Novack, et presque toutes les nuits, ils s’étreignaient comme s’ils ne devaient plus se revoir. D’où venait cette flamme qui les consumait tous deux ? L’actrice se disait inspirée par Dieu, y compris dans l’acte de l’amour.

— Le bordel ! Qu’est-ce que tu vas faire si elle se met à débloquer en public !

— File-moi cette bouteille ! (Müller lui arracha des mains et but au goulot.)

— Et ta Nina, qu’est-ce qu’elle devient là-dedans ?

— Nina ! s’écria-t-il. Elle fait chier ! Elle m’emmerde !

— Méfie-toi d’elle ! C’est une sacrée vicieuse.

— Écoute, ferme-la ! J’ai déjà Valérie sur les bras !

— Refile-moi la bouteille. »

Alain Müller lui rendit. La tête lui tournait. Tout le monde connaissait la règle. Chaque contrat de missionnaire comportait une clause spéciale, le compromis de conviction personnelle, appliquée sur toutes les flottes évangélistes : « Toute croyance religieuse, de quelque obédience que ce soit, est expressément et strictement interdite aux ingénieurs et techniciens remplissant contractuellement la fonction de missionnaire pour l’une des Églises terriennes. Incompatible avec l’accomplissement en toute sérénité des tâches en rapport avec l’évangélisation extraterrestre, une foi avérée ou suspectée entraîne systématiquement la résiliation immédiate du contrat de travail, sans indemnités, avec l’obligation de se soumettre aux examens psychiatriques en vigueur prévus par la loi. L’Église lésée par cette violation de protocole peut intenter une action judiciaire à l’encontre de son ancien employé pour obtenir réparation selon les textes de loi. » La clause était exigée pour embarquer.

Dans l’espace, pour le travail qui consistait à faire apparaître Dieu en terre étrangère, on considérait que croire était un obstacle. Toute foi serait immanquablement entrée en conflit avec le fatras technologique destiné à donner corps à une puissance par essence mystérieuse et impalpable ; un véritable croyant n’aurait pu que rejeter ou saboter ces artifices impies.

Étonnant paradoxe : pour initier de nouvelles populations, les athées s’avéraient préférables aux croyants. Engranger des fidèles valait bien quelques entorses au dogme, d’autant qu’il s’agissait de convertir des peuples jugés en haut lieu trop peu évolués pour accepter sans preuves tangibles le concept d’un dieu unique et omniscient.

« Il faut que tu te barres, conclut Pavarini après avoir tété la dernière goutte d’alcool. Tu te casses, et fissa, ou elle va te tirer avec elle dans le gouffre. »

Müller savait que ce statu quo ne pouvait pas durer. Tôt ou tard, Valérie s’insurgerait ; tôt ou tard, elle ne se prêterait plus aux simulacres. En jouant une comédie qui, pour elle, n’en était plus une, elle se reniait, elle mettait à mal ses convictions les plus profondes, même si – cruel raffinement psychologique – elle approuvait l’objectif d’évangélisation. Et la tension ne cessait de croître en elle, une tension schizophrénique, analogue à celle d’un arc qu’on bande peu à peu, jusqu’au point de rupture.

« Si seulement il l’écoutait un peu plus, soupira Müller, accablé, il pourrait trouver la solution, j’en suis sûr. »

Pavarini leva la tête, interdit : « De… de qui tu parles ? hésita-t-il.

— Mais de Lui… Il suffirait que… (Soudain conscient de ce qu’il proférait, il suspendit sa phrase, avec la sensation qu’une braise venait de lui brûler les lèvres.)

— Tu… tu parles de Lui, c’est ça ? »

Müller déglutit. « Je crois bien, finit-il par articuler.

— Alors, mais… tu es comme elle. Tu… tu y crois ? » Müller répondit par un silence angoissé. Un sentiment de panique le saisit. Il ne savait plus que dire ou penser. Valérie l’influençait-elle à ce point qu’il en venait juste à reproduire les mêmes expressions qu’elle, les mêmes tournures de phrase ? Ou bien était-ce plus grave, assurément plus grave ? Entre ses omoplates s’insinua une coulée de sueur froide.

***

con moto

Tête baissée d’un geste brusque, elle coupa sa côtelette rôtie aux herbes de Provence. Dans la grande cantine résonnant du bruit des conversations et de la vaisselle qu’on manipulait, le couteau dérapa ; un morceau resta en équilibre, in extremis, sur le bord de l’assiette. Valérie Novack arrêta tout mouvement, les yeux fixes. Müller, assis face à elle, tendit la main pour tenter de la calmer. Elle se déroba et attrapa son verre d’eau, le vidant d’un seul coup. Quand elle le reposa sur la table, elle paraissait sur le point de pleurer, exigeant beaucoup d’elle-même pour ne pas se laisser aller.

« Pourquoi tu n’essayes pas de te faire porter pâle ? » suggéra-t-il.

Elle sursauta comme sous l’effet d’une insulte. « Comment oses-tu ?

— Mais… je pense à toi, je cherche un… (Elle ne le laissa pas finir.)

— Tu me crois assez lâche pour ça, alors que tous ces millions d’êtres sanglotent dans l’obscurité, qu’ils réclament la lumière, la vraie lumière du Christ ? »

Avec sa proposition charitable, c’était comme s’il venait de détendre un ressort inusable qui la raccrochait mécaniquement à la vie. Auparavant abattue, démoralisée par ses problèmes de conscience face au rôle qu’on l’obligeait à tenir sur Niziss, elle se dressait à nouveau fièrement, subitement régénérée par l’éclatante présence de Dieu. Ses pupilles scintillaient ; sous l’étoffe de sa chemise mauve, sa poitrine pointait résolument. Chaque fois, Müller était décontenancé, stupéfait par cette soudaine transformation. Même s’il savait que c’était peine perdue, il eut envie d’écorner sa superbe :

« Exagère pas. Ils se débrouillent bien sans nous depuis des siècles.

Elle lâcha couteau et fourchette, outrée : « Tu blasphèmes, Alain. Ils sont seuls, ils ont besoin de Lui, autant que toi-même et tous les autres ici, sur Le Bien Pensant. (Un couple, assis à la même table, les observait à la dérobée, d’un œil gêné mais curieux.)

Il baissa la voix : « Peut-être, mais tu sais très bien que tu dois te ménager.

— Ton égoïsme me désole, déclara-t-elle sans se soucier de leurs voisins tout ouïe. J’ai conscience qu’il provient en partie de l’attachement que tu me portes, mais j’ai du mal à l’admettre. Prends de la hauteur. Notre tâche sera exaltante sans ces machines, ces procédés qui nient l’existence de Dieu. (Leur auditrice s’étrangla avec un morceau de viande.)

— Tu oublies le principal : c’est le pape qui nous envoie. C’est lui qui débourse.

— Il est bien obligé. Les croyants sont interdits de séjour sur les vaisseaux de la LUC.

— À sa demande, Valérie. C’est le choix des églises terriennes, leur calcul sordide.

— Sottises, répliqua-t-elle. Les mécréants ont imposé cette contrainte absurde, contraire aux préceptes de la foi. Le Vatican subit cet affront parce qu’il n’a pas les moyens de s’y opposer. Je compte bien forcer les marchands du temple à cesser leurs simagrées technologiques aux piètres résultats. Quand ils y parviennent, la foi qu’ils inculquent est fragile, artificielle. Elle ne résiste pas au temps et au doute. Nous devons insuffler la révélation divine dans les cœurs et non pas infliger le spectacle d’un dieu vulgaire. »

Leur voisine ne put en supporter davantage. Craignant d’être associée, d’une manière ou d’une autre, à ces fauteurs de trouble, elle se leva, aussitôt imitée par son compagnon.

Agacé, Müller haussa le ton : « Et c’est toi, ici, toute seule ou presque, qui va secouer cette gigantesque organisation commerciale, cette machine de guerre monumentale qui s’attaque à la galaxie ? Tu t’imagines la bousculer, la remettre en cause ? Avec quelles armes ?

— La meilleure de toutes.

— C’est-à-dire ?

— La croyance en Dieu.

— Mais… (Il renonça à épiloguer. Systématiquement, au final, elle assurait avec un aplomb formidable que la foi résoudrait le problème. Dans ces conditions, autant finir de manger en paix. Il capitula : ) Termine ton assiette. Ça va être froid. »

Était-ce le contentement de le voir à court d’arguments ou bien le désir de lui montrer que de telles discussions ne pourraient entacher leurs relations ? Elle retrouva son sourire et caressa un instant le dos de sa main. Ils achevèrent leur repas en silence. Pour dessert, il choisit une crème brûlée, parfumée à l’orange, elle, un fruit local en forme de poire, un peu mou, à la chair bleutée et juteuse. Quand elle proposa, d’un signe de tête, de le faire goûter, il refusa. C’était à son tour d’être découragé. Bientôt, la sanction tomberait, et aucun Dieu ne s’interposerait pour les protéger du courroux de la LUC.

***

più

Bien qu’un peu aguichante, sa tenue restait décente – maquillage ostentatoire mais sans faute de goût, bracelets et collier en or, courte jupe légèrement fendue, corsage sans manches un peu lâche et escarpins à talon haut. Nina Boké n’avait pourtant pas coutume de jouer de son physique. Si, aujourd’hui, elle en avait décidé autrement, cela prouvait sa détermination. Preuve inutile ; face à la virulence de ses propos, Lawson, le directeur de l’Agnus Dei, ne s’interrogeait plus sur le degré de motivation de son interlocutrice : il était absolu.

« Nina, si nous ne connaissions pas un peu, je serais étonné par cette en…

— Si on ne se connaissait pas, l’interrompit-elle, vous ne m’auriez pas reçue. » Comme prête à agripper un ennemi invisible, elle se penchait en avant, donnant vue sur une généreuse poitrine ourlée de dentelle fuchsia.

Lawson, quinquagénaire à l’allure soignée, épais cheveux noirs ondulés, grisonnant aux tempes, avait l’œil vif, la narine large et la silhouette un peu empâtée dans un costume bleu marine avec pointe de soie jaune, élégamment glissée dans la poche supérieure du veston. Il marqua un blanc, puis répliqua : « Vous insinuez que les deux ou trois dîners que nous avons passés ensemble – quand était-ce ? en 2710, non ? – et dont je garde un très bon souvenir, seraient la raison pour laquelle je vous accueille ?

— En partie, oui. Pourquoi se voiler la face ? »

Avec une lenteur calculée, il croisa les mains au-dessus de son long bureau en verre fumé où des feuilles et des stylos étaient dispersés. « En effet, à quoi bon… Cela dit, ce que vous m’apprenez me surprend. Vous devez exagérer.

— Vous pouvez interroger dès ce soir les autres acteurs du Vent de la Foi. Au moins la moitié confirmeront mes propos. Les autres ne voudront pas vous décevoir et se tairont.

— Vraiment ?

— Je regrette, mais c’est la vérité. Par son action, par son attitude, elle est en train de saper le moral du Bien Pensant.

— Vous y allez un peu fort… (Il appuya sur l’un des boutons inox encastrés devant lui.) Néanmoins, je suis sûr d’au moins un point… (Un écran rectangulaire à fond beige se projeta sur sa droite. À petits coups d’index, manipulant avec dextérité des cases virtuelles, il fit apparaître des colonnes de texte.) Vous n’avez aucune sympathie pour cette Novack… – il lut devant lui – Valérie Novack.

— C’est secondaire. André, vous permettez que je vous appelle André ? – il hocha la tête, – il y va de la réussite de la mission. Soyons francs : les vrais chiffres d’évangélisation sont mauvais. Au bout de quatre ans, nous atteignons – péniblement – dix-huit millions de conversions. Si j’ai bonne mémoire, on nous demande six fois plus, et il nous reste à peine une année avant le retour. Une crise mystique – (c’était là le terme officiel pour désigner l’apparition de la foi dans un équipage) – compliquerait la situation. Je connais un peu cette femme. Elle est capable de beaucoup de nuisances, et elle a déjà commencé.

— Avec qui ?… (Fronçant les sourcils, Nina Boké se redressa et s’adossa sur sa chaise en métal chromé, resserrant ses cuisses découvertes.) Avec qui a-t-elle débuté ?

— Mais… avec tout le monde, se défendit-elle, personne en particulier. Elle est tellement obsédée par Dieu qu’elle le sert à toutes les sauces. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, tous les autres comédiens se feront…

— Alain Müller ? la coupa-t-il.

— Oui ?

— Ce Müller, elle l’a déjà contaminé ?… C’était votre amant, n’est-ce pas ? (Le visage de la documentaliste se renfrogna.) Allons, ce sont des choses qui arrivent. Vous savez, Nina, en tant que responsable de bord, je dois garder un œil sur tout.

— Ma vie privée aussi ?

— La vôtre comme celle de mes cinq mille collaborateurs.

— Alors vous… tu sais qu’il couche avec elle ? »

Il approuva mollement d’un hochement de tête, se demandant s’il fallait la congédier de suite, ou bien attendre et voir jusqu’où elle était résolue à aller. Une intellectuelle dépitée, réclamant vengeance pour une banale histoire de cul – et il y en avait eu légion en quatre années de vie en quasi-vase clos, – cet épisode inédit le divertissait ; peut-être lui permettait-il également de prendre une revanche – tardive – sur cette impertinente.

« Bien sûr, reprit-il. Ils ne se quittent plus. C’est ce que je peux lire ici, indiqua-t-il en pointant l’écran. Tu es vraiment jalouse, n’est-ce pas ?… (Elle garda le silence.) Si tu veux que j’intervienne, il ne faut rien me cacher.

— Oui, je suis jalouse, mais elle constitue également une menace pour la mission.

— Que me conseilles-tu ? (Il ne pouvait s’empêcher de sourire, amusé par la véritable motivation de Nina et le discours alarmiste dont elle essayait de la parer.)

— D’appliquer le règlement de la LUC : licencie-la et soumets-la à un traitement psychiatrique.

— Oh là ! Nos contrats ne prévoient pas ça !

— Sauf si l’employeur s’estime lésé. Et c’est le cas, non ? »

Il pianota sur son bureau, l’air faussement calculateur. « Alors, voyons voir, de combien m’estimerais-je lésé ? De ça, – il laissa un espace entre son pouce et l’index à l’horizontale – ou bien de tout ça, peut-être ? fit-il en augmentant l’écart. Voyons donc… Et elle, poursuivit-il sans la regarder, notre Nina, de combien se juge-t-elle lésée, ou offusquée serait-il plus juste ? Est-ce qu’elle… voyons, est-ce qu’elle serait d’accord pour se déshabiller, là, séance tenante, pour me prouver combien elle déteste Valérie Novack, la nouvelle envoyée du Seigneur ? »

La jeune femme s’empourpra – réaction heureusement masquée par sa peau noire. Vu la réputation de Lawson, elle s’était plus ou moins préparée à une offre de ce genre, mais elle ne s’attendait pas à un scénario aussi rapide et direct – et plutôt humiliant. Devait-elle s’indigner et claquer la porte, ou bien minauder en essayant de décrocher un répit ?

« Oh, je constate que madame a encore ses pudeurs. Dans ce cas, je crois qu’il va falloir se montrer raisonnable. Valérie Novack est une chic fille, et ce n’est… – il suspendit sa phrase, tout sourire. »

Nina Boké inspira profondément, puis déboutonna nerveusement son corsage avant de le retirer et de le poser sur ses genoux. Dans un geste de défi, tête haute, elle sortit ensuite un sein de belle taille de son soutien-gorge fuchsia et bomba la poitrine. Elle était déterminée à ne pas aller plus loin – en tout cas, pas avant qu’ils ne fussent sur un pied d’égalité.

« Mets-toi à ton aise », proposa-t-elle de la voix la plus engageante qu’elle pût obtenir.

Quatorze minutes plus tard, Lawson reboutonnait son pantalon ; de son côté, Nina Boké, déjà rhabillée, se recoiffait sommairement à l’aide d’un petit miroir de poche. Elle avait hâte de lever le camp pour se doucher et effacer toute trace de cet intermède, a priori utile mais avilissant. Lawson avait l’humeur réjouie, d’autant que Nina avait montré plus de talent que prévu, feignant un petit orgasme qui avait précipité la conclusion de son partenaire. Celui-ci n’était pas dupe, mais simplement déconcerté de la voir se prêter sous lui à cet exercice. Il se rassit, torse nu, et enfila ses socquettes bleues. Les plis de son ventre au poil clairsemé débordaient par-dessus sa ceinture. Il attrapa sa chemise chiffonnée sur le bureau. Nina Boké se tourna vers lui et se força à sourire.

« Comment vas-tu t’y prendre ? demanda-t-elle le plus calmement possible.

— Je suppose qu’il s’agit de Valérie Novak ?… (Elle acquiesça.) Je vais en toucher deux mots à Karl Lander, le responsable qualité.

— Lander ? Que vient-il faire là-dedans ? protesta-t-elle. C’est toi le seul habilité pour ce genre de décision.

— Non. C’est du domaine de Lander. (Il se leva et rentra ses pans de chemise sous son pantalon.) Tu veux aussi baiser avec lui ? Je te préviens : il sera plus exigeant. D’après les rapports, c’est un vicieux sado-maso. Il fait monter des jeunes indigènes des deux sexes. Quand ils repartent, ils ne marchent pas toujours très droit, et ils écopent souvent de belles cicatrices qui leur rappelleront, si besoin était, le prix à payer pour devenir un bon chrétien. (Il sourit largement.) Alors, toujours partante ?

— C’est… c’est ça que tu penses de moi ? »

Il s’autorisa le plaisir de la rabrouer : « Pourquoi pas ? Tu mériterais mieux ?

— Non, bien sûr…, dit-elle en serrant les dents, sollicitant toute sa volonté pour rester cordiale. Alors, c’est du ressort de Lander, hein ?

— En premier lieu, oui. Tu t’es peut-être sacrifiée pour rien, Nina. Dommage… (Elle se crispa, fermant le poing. Devant sa mine déconfite, il eut un éclat de rire aussi blessant que désinvolte.) Non, rassurez-vous, Nina Boké, je plaisante. Je vais le solliciter parce que, de cette façon, ce sera lui le responsable. Quoi qu’on en dise, ces histoires de conversion à bord sont toujours des affaires délicates. Qu’il s’agisse d’Edmond XIII ou d’un autre, les papes sont très pointilleux. »

Il oubliait volontairement de mentionner qu’attirer l’attention sur un cas apparemment isolé pouvait brutalement multiplier les conversions inopinément, comme l’effet du premier rayon de soleil sur un terreau mûr pour une éclosion. Pour désamorcer tout débordement, deux conditions : agir vite et en silence. Lors de sa première expédition, il avait voulu faire un exemple d’un cas similaire, ce qui s’était soldé par bon nombre de désagréments. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait laissé Novack vénérer son dieu en paix. Au besoin, il l’aurait lâchée quelque part sur une planète, réglant définitivement son cas. Mais visiblement, Nina était prête à ameuter l’univers entier, et sa fonction de chef documentaliste l’autorisait à entretenir des contacts avec la hiérarchie du Vatican – sur le vaisseau, elle rédigeait les rapports officiels de la LUC pour l’autorité catholique. Mieux valait dès maintenant prendre l’affaire en main pour la tuer dans l’œuf. En plus, comme aujourd’hui, il glanerait au passage une ou deux faveurs.

« Tu peux partir à présent », lança-t-il. Au même moment retentit le tintement d’un appel.

« Quand comptes-tu avoir de… ? (Il ne la laissa pas terminer.)

— Viens demain soir dans mes appartements… Oui, Riggs, je vous écoute », dit-il à son correspondant.

Elle quitta Lawson, passant devant son assistante qui la gratifia d’un sourire entendu – Nina Boké ne pouvait pas savoir que des caméras surveillaient le bureau du directeur. Devant l’attitude ironique et ambiguë de celui-ci, elle n’était plus certaine qu’il donnerait suite à sa requête. Elle avait cru – un peu vite – que payer de sa personne suffirait à transformer Lawson en soupirant aisément manipulable. Elle qui s’estimait nettement au-dessus du lot s’en trouvait vexée. Peut-être aurait-elle dû montrer plus de subtilité, ne pas céder aussi vite, mais sa patience était à bout. Novack devait être neutralisée au plus tôt ; la situation lui était devenue intolérable. Et tant pis si Alain devait plus tard la détester parce qu’elle serait à l’origine de la chute de Valérie.

Elle se hâta de rejoindre sa cabine, s’y dévêtit, entassant dans un casier mural vêtements et sous-vêtements, et se précipita sous la douche, réglant la température de l’eau à la limite du supportable. Quand elle ferma les yeux, un jet bouillant martelait sa tête, ses épaules et sa poitrine.

***

sostenuto

Lander, responsable qualité de l’Agnus Dei, repensait à un cliché de la Novack prêchant au milieu d’un parterre d’indigènes crasseux, comme interloqués, et d’une nuée d’enfants agités mais attentifs. Elle y déclamait un psaume dans une toge blanche – sans doute de la soie, car le tissu brillait à la lueur des feux alentour. Cette femme savait indéniablement capter l’attention.

Lui et les sept hommes qui l’accompagnaient parvinrent devant l’appartement de Müller. Le passe électromagnétique déverrouilla la serrure ; deux d’entre eux pénétrèrent dans la pièce. Novack, assise sur le lit, les contempla d’un œil à peine surpris. Müller dormait. Quand ils l’entraînèrent sans ménagement dans le couloir, elle ne cria pas. On la présenta, fermement encadrée, à Lander. Müller, debout, mal réveillé, était tenu à distance. Elle portait un tee-shirt blanc et un short kaki avec des chaussettes blanches. Qu’elle dévisageât Lander sans animosité mit tout de suite celui-ci mal à l’aise. Elle prit la parole : « Il te pardonnera cette offense. Il sait toutes ses créatures dans la peine.

— De qui parlez-vous ? répliqua-t-il.

— Tu sais bien de Qui je parle.

— Vous êtes sous le coup d’une procédure de licenciement d’urgence, se ressaisit le responsable qualité. Le contrat qui vous lie à la LUC prévoit qu’en cas de… »

Elle l’interrompit calmement : « Je reconnais que je ne suis plus apte à vivre et travailler dans le mensonge. Que la justice des hommes me condamne. Dieu me guide dans cette nouvelle épreuve.

— Très bien. Nous évitons de vains discours. Conduisez-la dans le quartier d’isolement.

— Vous n’avez pas le droit ! cria soudain Müller. (Il voulut se dégager. L’un des hommes de Lander le plaqua sur-le-champ contre la paroi, pesant de son avant-bras sur sa gorge. L’ingénieur émit un gargouillis de protestation.)

— Qu’est-ce qu’on fait de celui-là ? demanda-t-on.

— Laissez-le, du moins s’il est disposé à rester tranquille. (Müller hocha la tête. Son agresseur relâcha un peu sa prise.)

— C’est interdit ! cria-t-il aussitôt d’une voix éraillée. Elle attend un enfant ! »

Lander, qui s’apprêtait à partir, se tourna vers lui : « Ce n’est pas mentionné dans nos rapports.

— Questionnez-la ! s’écria-t-il. Questionnez-la !

— C’est vrai ? fit-il à la jeune femme immobile.

— Non. Il ment pour me sauver, dit-elle en souriant à Müller qui n’en crut pas ses oreilles.

— Mais… non, c’est faux ! C’est elle qui ment ! C’est elle ! Le test est positif ! »

Lander réfléchit. Si son amant disait vrai, l’affaire s’en trouverait compliquée. On pourrait l’accuser de maltraitance, car le traitement qui attendait l’illuminée serait brutal. Il décida de courir le risque. Avec un peu de chance, Müller inventait pour gagner du temps – sûrement dans le but de rassembler sympathisants et protestataires.

« Emmenez-la. Nous l’examinerons. (À l’intention de Müller, il ajouta :) Quant à vous, si vous ne voulez pas être licencié à votre tour, un conseil – ce sera le seul : bouclez-la. »

Ils quittèrent le couloir sous les yeux incrédules de nombreux autres employés alertés par le remue-ménage. Ils semblaient mécontents ; certains murmuraient au passage de la petite troupe ; la jeune femme, les épaules recouvertes d’une couverture, marchait en souriant à tous, semblant les encourager à ne rien tenter. Lander fit presser le pas.

André Lawson termina son verre. Ce rendez-vous – transformé en dîner après une journée éprouvante – s’éternisait sans motif. Les derniers préparatifs d’une nouvelle étape d’évangélisation requéraient toujours beaucoup d’énergie. Coordonner les équipes d’intervention était un vrai casse-tête ; c’était lui, directeur de mission, qui rendait les arbitrages finaux ; il les enchaînait sans disposer du temps ni des moyens de décider en toute connaissance de cause ; bien souvent, de petites erreurs d’appréciation déclenchaient des rancœurs tenaces chez ses chefs d’équipe – et on en comptait une bonne centaine sur Le Bien Pensant. Dans une semaine, ils se mettaient en orbite autour de Balsus-Orano, ultime étape de la course quinquennale. Le pape espérait beaucoup de cette planète, riche en minerais et métaux précieux, forte d’une communauté dominante qu’on annonçait facilement “évangélisable”. Une étude préliminaire soulignait qu’une réussite avec cette ethnie devait enclencher la conversion de toutes les autres – un potentiel de deux milliards d’individus ! À distance, sur le papier, tout pouvait paraître facile. Aux opérationnels de se débrouiller ensuite, des années plus tard, avec des prévisions irréalistes.

Celle qui faisait face à Lawson en savait quelque chose, elle qui envoyait les synthèses mensuelles sur chaque mission. On s’accordait d’ailleurs sur son talent et son mérite d’éclairer la réalité du terrain, ses difficultés, divulguant les failles dans les prévisions de leurs prédécesseurs.

« Quand est-ce que tu balances ton rapport au Vatican ? » interrogea Lawson.

Nina Boké parut surprise de l’incongruité de la question. Il était vrai que tous deux, attablés et nus, se partageaient les restes d’un gros faisan en sauce, préparé au vin blanc, avec haricots extra-fins cuits à la vapeur et galettes de pain tièdes.

« À la fin de la semaine.

— Tu comptes y mentionner l’affaire Novack ? dit-il, s’entêtant sur les lambeaux de chair de la carcasse.

— Pourquoi ? (La documentaliste délaissa dans son assiette les reliefs d’une aile déchiquetée. Elle avait le ventre ballonné. Retenant un rot, elle tendit une main au-devant de ses lèvres.) Ça y est ? Elle est licenciée, officiellement ? »

Il suça la graisse collée sur son index et consulta sa montre. « Depuis une bonne heure.

— Tant mieux. (Elle se sentit tout à coup nettement plus détendue.)

— Tant mieux ? Je ne sais pas. (Il sauça le plat avec un bout de galette.) Pas encore.

— On dirait qu’elle te fait peur », déclara-t-elle avec un brin d’amusement dans la voix.

Il regarda fixement les seins de la jeune femme qui butaient contre le bord de table. « Ne sois pas ridicule. Ce type de folledingue n’est qu’un petit désagrément. Tu tiens ta revanche. Tu vois, tu n’avais pas de raison de te tracasser.

— Je n’étais pas inquiète, mentit-elle. (Cette fois-ci, après leur poussif effeuillage mutuel, elle entendait bien se rhabiller et échapper aux exigences de Lawson. Malheureusement, ayant un peu bu, elle craignait de ne pouvoir faire preuve d’une fermeté suffisante.)

— Prépare-toi à rentrer chez toi, lâcha Lawson, avant d’arracher un bout de chair et de la mastiquer, le regard vague. (Elle ne put masquer sa réaction.) Étonnée que j’aie aussi des bons côtés ? »

En vérité, cette nuit, sa gourmandise sexuelle était tombée. Manger dénudé en sa compagnie, faisant planer la menace de relations physiques, suffisait. Et puis, c’était aussi une nouvelle manière de l’humilier, de lui signifier qu’il ne tenait même plus à l’honorer. Nina Boké était loin de ses considérations ; trop heureuse de s’en tirer à si bon compte, elle finit son verre, comptant se lever aussitôt après pour récupérer ses vêtements épars.

Le bracelet de communication de Lawson bipa.

« Merde », maugréa-t-il. Sans quitter sa chaise qu’il traîna à sa suite, il mit en marche un écran mural. Apparut le visage de Lander, décoiffé, l’air démoralisé. Derrière, on entrevit les mouvements désordonnés de morceaux de silhouettes un peu floues. Lawson comprit immédiatement que tout ne se déroulait pas ainsi qu’il l’avait espéré.

« Lawson, annonça Lander par-dessus des éclats de voix, nous allons avoir un problème. »

« Qu’est-ce que c’est que cette pagaille ! » vociféra-t-il dans le bureau.

Ses trois principaux adjoints gardaient le silence, lèvres serrées. Aucun n’osait lui rappeler que c’était sur son ordre qu’ils avaient agi, y compris Lander. De toute manière, le mentionner n’aurait rien changé ; à en juger par les différents messages ultra prioritaires qui saturaient la boîte aux lettres de Lawson, la situation se dégradait sans cesse. La sécurité du bâtiment était débordée. Elle ne faisait que suivre, sans tenter de s’y opposer, la progression des terroristes – l’appellation réglementaire. Le sang n’avait toujours pas coulé ; c’était à peu près la seule bonne nouvelle à cette heure – six heures du matin. Nul ne comprenait comment, encore moins pourquoi cela avait débuté. Lander soutenait que Müller avait entraîné ses voisins à sa suite. Si l’on se fiait aux caméras de surveillance, même s’il était malaisé de déchiffrer les vidéos qui montraient surtout des gens surexcités, sans vrai meneur, sans plan d’attaque, c’était plutôt le contraire. Apparemment, ils s’étaient contentés de se déplacer dans les travées, ralliant les autres dormeurs par le vacarme de leurs protestations. Tous n’emboîtaient pas systématiquement le pas, mais en sortant de l’aile tribord, ils approchaient déjà la centaine. À la proue, environ trois cents terroristes marchaient, désarmés mais résolus, vers le quartier d’isolement où ils retenaient Novack depuis presque trois heures.

Riggs, grand moustachu responsable de la centurie de mercenaires, sanglé dans un treillis léopard aussi neuf que hors de propos, intervint à sa manière habituelle, abrupte et simpliste : « Il faut qu’on les neutralise tout de suite ! Après, on sera débordés. »

Lawson soupira. Il n’avait ni le temps ni l’envie de ménager des incapables : « Riggs, bien sûr, vous comptiez les mitrailler, c’est ça ?

— Non, des grenades lacrymogènes suffiront. C’est une…

— Imbécile ! s’écria son supérieur en perdant patience. (Riggs afficha son air buté d’enfant contrarié.) Faites intervenir vos chiens de garde et on se paye une mutinerie générale !

— Alors vous, qu’est-ce que vous proposez ? répliqua haineusement Riggs.

— Parlementer. Il faut parlementer et éviter toute confrontation directe. Dans combien de temps seront-ils à l’isolement ? »

Lander étudia rapidement le plan du vaisseau sur un écran. « Dix minutes, tout au plus.

— Bien, allons-y, décida Lawson. Dominicci, préparez immédiatement Novack pour une apparition publique. Vous l’avez déjà shootée ?… (Le responsable médical, petit cinquantenaire bedonnant, à moitié chauve, la bajoue flasque, acquiesça avec une mimique d’impuissance.) Parfait ! De mieux en mieux… » Le chef de mission sortit de son bureau d’un pas nerveux, suivi par ses trois sbires, la mine sombre.

En salle de contrôle, un terminal holographique montrait sous différents angles l’attroupement dans le corridor ; au bout de ce dernier se trouvait le sas clos menant au quartier d’isolement. On y cantonnait tous ceux qui pouvaient perturber la vie à bord. Et en cinq années de course, une bonne part des employés y séjournait au moins une fois, souvent pour des troubles psychiatriques soignés à coups de psychotropes et de neuroleptiques. Le service médical, dirigé par Sergio Dominicci, avait la main leste et lourde, obéissant aux consignes de leur responsable. Pour celui-ci, les conséquences physiologiques ou psychologiques des traitements étaient anecdotiques ; l’essentiel était de préserver la paix et l’équilibre sociaux sur Le Bien Pensant. Une aile du bloc 12 abritait les malades hors psychiatrie, une autre les détenus de droit commun. Valérie Novack était enfermée dans la troisième.

Une infirmière lui injectait un dopant pour contrecarrer les effets des calmants administrés une heure plus tôt. Dominicci surveillait les opérations. La jeune femme, maintenant habillée d’une chemise et d’un pantalon verts, avait du mal à garder les yeux ouverts. On lui contrôla le pouls et la tension, presque normaux. Dominicci annonça par intercom à Lawson qu’elle serait sur pied dans une demi-heure.

Sur l’écran, le directeur de mission observait les terroristes, faisant zoomer les caméras sur les visages, essayant de deviner leur état psychologique et leurs motivations. Étaient-ils prêts à se battre pour libérer Novack ? Souhaitaient-ils seulement se faire entendre et être sûr qu’elle serait bien traitée ? Lawson aperçut un petit inconnu barbu, râblé, pieds nus, en caleçon et tricot sans manche, s’avancer vers le sas, l’air décidé, et appuyer sur la sonnette. Il lui fit penser à un bouledogue venu revendiquer sa pitance à des maîtres – et fort mécontent de devoir se déplacer pour cela. Un haut-parleur retransmit dans la salle : « Nous voulons voir sainte Valérie. » Lawson et le groupe silencieux qui l’entourait sursautèrent. Un technicien lui montra le mince flexible du micro par lequel il pouvait répondre.

« Ici, André Lawson, directeur de l’Agnus Dei. Mademoiselle Valérie Novack se repose. Elle dort. Elle en a besoin.

— Réveillez-la, commanda le barbu en levant le poing. (Hargneux, bombant le torse, il se campa sur ses pieds nus.) On attendra ici jusqu’à ce qu’elle réapparaisse.

— Elle est sous le coup d’une procédure de licenciement, rétorqua Lawson. Chacun sait pourquoi. Le règlement est très strict à ce sujet.

— Lawson, est-ce que vous comptez tous nous licencier comme sainte Valérie ?

— Pourquoi le ferais-je ? demanda Lawson d’une voix blanche.

— Nous sommes tous chrétiens et catholiques, obéissant à la volonté d’Edmond XIII, notre bien-aimé saint-père. Nous comptons d’ailleurs très prochainement converser avec lui. Plusieurs d’entre nous disposent de moyens de communication directs avec le Vatican. Vous ne pourrez pas nous en empêcher. Toutes les précautions sont déjà prises. »

Le scénario empirait. La révolte couvait depuis longtemps. Il n’avait sans doute fait que la précipiter en licenciant Novack. Pourquoi personne ne lui avait-il signalé ces conversions en masse ? Il se tourna vers Lander, le regard noir. Le responsable qualité haussa les épaules, comme si ce qui se déroulait ne le concernait plus. Même incompétents, lui et ses collaborateurs n’avaient pas pu ignorer la situation, ou alors – et c’était encore plus grave – les convertis noyautaient d’ores et déjà son service.

« J’ajoute que nous ne reconnaissons plus votre autorité. En arrêtant sainte Valérie, vous vous êtes mis hors jeu. N’essayez pas de résister à ce qui survient, grogna Kolgov. Ce serait inutile. Vous êtes aveugles et nous sommes la lumière. »

« Qui est-ce ? demanda-t-il en voix off à la responsable administrative qui disposait déjà des données sur le meneur grâce au morphoscanning.

— Dimitri Kolgov, un chef mécano, entretien de la chaufferie nucléaire… (Elle devança la question de Lawson : ) Non, il n’était pas répertorié comme dangereux.

— Communiquez-moi son dossier. » D’un clic, elle envoya sa fiche sur l’écran de Lawson. Effectivement, rien ne laissait présager une conversion. Et il était apparemment difficile d’exercer une pression sur lui : célibataire, pas d’enfants, bien noté, il en était à sa quatrième mission, même si c’était ici sa première pour la LUC. Aucune explication sur les motifs de son changement d’employeur – regrettable lacune, vu le comportement actuel de l’olibrius.

Il saisit à nouveau le micro : « Monsieur Kolgov, je vous invite à me rejoindre avec quelques-uns de vos… de vos camarades. Vous pourrez constater que Valérie Novack est à l’abri de tout ce que vous pouvez imaginer.

— Nous n’imaginons rien, déclara Kolgov qui réfléchit avant de poursuivre : C’est d’accord, Lawson. Ouvrez le sas. »

Il se retourna et discuta avec les premiers convertis derrière lui. Au bout du compte, trois personnes, dont Müller, se détachèrent du groupe pour accompagner Kolgov. Le directeur de l’Agnus Dei savait qu’il entamait l’une des négociations les plus rudes de sa vie.

***

aumentando

La dénommée Maria, blanchisseuse de son état, était la plus virulente, la plus intransigeante, et aussi la moins réfléchie. Grande brune aux cheveux courts, corpulente – ce que trahissait sa chemise de nuit transparente, – sa voix exaltée haut perchée devint rapidement exaspérante à Lawson qui s’évertuait diplomatiquement à ne pas la rabrouer. Aux côtés de Müller, silencieux depuis le début de la confrontation, Kolgov endossait le rôle du patriarche avec plus d’intelligence que prévu. Le quatrième larron, Lebon, pilote auxiliaire, petit homme sec au port de rapace, les traits marqués, longs cheveux raides et gris, portant comme seul habit un caleçon noir, parlait sur un tel débit qu’on avait du mal à le suivre. Le concile des quatre chrétiens manquait peut-être d’allure, mais, hormis Müller – qui paraissait avant tout attristé et plein de ressentiment, – les trois autres, habités par la foi, s’exprimaient avec une assurance à laquelle Lawson et ses adjoints n’étaient pas préparés. Cette fois-ci, plus question de salaire, de conditions de travail, de nouveau poste ou de récriminations envers d’autres collègues ; pour Lawson, dépourvu de ses repères et des réponses stéréotypées qui allaient de pair, cette discussion devenait périlleuse et hasardeuse. Ces terroristes semblaient jusqu’au-boutistes, même si, jusqu’à présent, ils se contentaient de condamner le licenciement et de réclamer leur égérie.

D’un geste, Kolgov arrêta la diatribe de Maria qui continua à menacer Lawson d’un regard empli de colère. « Nous n’avons toujours pas vu sainte Valérie, proféra le barbu.

— Elle ne va pas tarder », répondit Lawson.

Attendre davantage aurait été dangereux. Le directeur était inquiet. Il n’avait toujours pas trouvé le moyen de les manœuvrer. Elle arriva enfin, encadrée par Dominicci et une infirmière. Les quatre chrétiens se levèrent et la saluèrent avec soulagement. Kolgov marcha vers elle ; l’un des mercenaires présents l’en empêcha en l’empoignant, provoquant un début d’échauffourée ; Müller et Lebon se précipitèrent ; on les reçut en essayant de les ceinturer. Lawson s’apprêtait à intervenir quand sainte Valérie prit la parole : « Arrêtez. Est-ce ainsi que l’on honore les préceptes sacrés de Dieu ? »

La question calma tous les protagonistes autour de la grande table ovale, chrétiens comme mercenaires, ce qui alarma aussitôt Lawson. La nouvelle venue se rendit d’elle-même à la chaise qu’on lui avait réservée dans un angle de la pièce. Chacun la contemplait avec admiration ou stupéfaction. Même dans une tenue verte d’isolé, elle dégageait une aura qui impressionnait, à tel point que tous paraissaient reconnaître de facto son nouveau statut de sainte. Lawson réalisa brusquement que, dans ces conditions, il ne pouvait plus s’y opposer ouvertement.

« Dieu s’est montré généreux envers nous tous, annonça Valérie Novack. Il va vous falloir être courageux, confia-t-elle en s’adressant à Lawson. Courageux et humble.

— Mademoiselle Novack, réagit ce dernier, vous n’êtes vraiment pas habilitée à demander quoi que ce soit. Votre licenciement est la… »

Elle lui lança un sourire empreint d’une telle chaleur qu’il s’interrompit.

« Vous n’avez donc pas encore réalisé ? Nous sommes passés sous la loi de Dieu ; celle des hommes ne nous concerne plus. »

Évidemment, songea Lawson. « C’est faux. Vous êtes ici en mission commandée pour le pape, riposta-t-il. Il exige le respect des conditions de travail de la LUC.

— J’entends bien indiquer à Sa Sainteté que vos méthodes sont dépassées, inadaptées, coûteuses et aussi contraires à la volonté de Dieu.

Lawson se retint de rire. « Le pape ? Vous voulez faire intervenir le pape pour votre cas ? Revenez sur Terre, mademoiselle Novack !

— Non. J’ai confiance. Il écoutera sa servante. (Elle se tourna vers Kolgov.) Quelle heure pour la communication ?

— À huit heures, fuseau local. Tout est en ordre.

— Comment ? s’étrangla Lawson, enrageant de pouvoir aussi facilement être mis à l’écart. Qu’est-ce que c’est que cette blague ?

— Ainsi, il nous reste à peine deux heures pour établir un accord.

— Quoi… quel accord ? Mais c’est vous qui allez devoir m’écouter… Je… Oui, Lander, quoi encore ? (Pendant leur échange, on avait apporté un message à Lander. Le responsable qualité s’était penché vers Lawson. Il lui chuchota à l’oreille : )

« Ça va mal. L’amphithéâtre est bondé de… de ces chrétiens. Il y en aurait plus de deux mille !

— Hein ? s’écria-t-il à voix basse. (Il regarda Lander avec colère, prêt à l’insulter pour une nouvelle aussi catastrophique.)

— Non, écoutez-moi, reprit Lander en l’entraînant plus loin. Une centaine d’entre eux sillonnent les travées en claironnant que vous voulez tuer la Novack.

— Moi ! Je veux la tuer ? murmura-t-il. Mais c’est insensé ! »

Lander opina de la tête et continua : « Nous n’avons plus les moyens de les contenir. Une bonne moitié du personnel est passée de son côté. Il faut lâcher du lest. Et vite… »

Riggs, deux chaises plus loin, fulminait. Ainsi que la législation l’y autorisait, il était prêt à imposer un couvre-feu. Avec ses deux cents hommes décidés, armés, il jugeait encore disposer de toutes ses chances. Lawson le fit approcher et lui ordonna à mi-voix : « Riggs, à mon signal, vous conduirez Novack à l’amphithéâtre. Vous veillerez à sa sécurité. Vous en êtes d’ailleurs directement responsable à partir de cette minute… (L’intéressé acquiesça du bout des lèvres.) Maintenant, déclara-t-il à l’intention de toutes les personnes présentes qui les observaient, je vous demande de nous laisser seuls, mademoiselle Novack et moi-même. (Chacun se regarda avec surprise.) Je vous en prie, ne perdons pas de temps. »

Quand le dernier participant eut refermé la porte derrière lui, Lawson vint près de Novack. Elle ne manifestait aucune animosité.

« Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin. J’envisage de suspendre la procédure qui vous concerne, pour peu que vous engagiez tous vos camarades à cesser ce… charivari.

— Que nous reprochez-vous ?

— Non, de grâce, ne commençons pas ce petit jeu. Nous sommes entre nous.

— Je ne veux plus jouer. Grâce au ciel, je n’ai plus cette contrainte.

— Nous jouons tous à un jeu, à une échelle ou à une autre. Qu’on le veuille ou non, c’est la règle. Y compris pour moi. Surtout pour moi, car j’ai la responsabilité d’une partie qui engage cinq mille personnes. Vous savez que dans notre situation, loin de la Terre, perdus sur des mondes étrangers, il est vital de se plier à une déontologie, à des lois sociales. Sans cela, notre communauté est vouée à sa perte. Vous et moi comptons ramener sur Terre tous ces gens que le pape m’a confiés.

— Je suis heureuse de cette compassion envers mes frères et sœurs, mais quand ceux-ci expriment le désir de prendre une autre voie, celle de Dieu, c’est pour vous un devoir sacré de les entendre et de respecter leur souhait.

— Excusez-moi, mais vous semblez parler en leur nom. Vous considérez que vous les représentez ?

— Oui.

— Oui, c’est tout ?

— La violence est inutile. Reconnaissez votre défaite. Laissez-nous agir. »

Lawson perdit patience : « Merde ! Qu’est-ce que vous manigancez à la fin ? Vous voulez vous emparer du Bien Pensant ou quoi ?

— Le plus tôt sera le mieux. »

Lawson faillit s’étouffer. « Quoi ! Vous ne…, bredouilla-t-il, vous ne manquez pas d’audace ! Avez-vous idée de ce que c’est de conduire une entreprise comme celle que je dirige ?

— Je ne serai pas seule.

— Vous comptez rentrer sur Terre tout de suite, c’est ça ?

— Non. Nous poursuivrons la mission comme prévu.

— Je ne vous suis plus. Quel est votre but ?

— Le même que le vôtre : porter la lumière à ceux qui souffrent et dépérissent dans l’obscurité. Je me rendrai sur Balsus-Orano et je leur parlerai, mon cœur et mon âme à nu. Notre exemple, le miracle de la foi révélée suffira.

— Bon Dieu ! Vous êtes folle à lier ! L’évangélisation n’est pas une affaire d’illuminés ! C’est une technique effroyablement complexe qui exige de grosses infrastructures ! Leur parler ! Comme si ça pouvait marcher ! Il leur faut des images dans le ciel, des spectacles tout en couleurs ! Ils ont besoin de feux d’artifice et de pétards, de costumes qui brillent, de toute une technologie qui époustoufle les imbéciles !

— Des paroles d’amour remplaceront avantageusement tout ce fatras. Je vais le soumettre tout à l’heure au saint-père. C’est un homme sage, il m’approuvera. »

Lawson, parvenant à se calmer, réfléchit : « Écoutez-moi… (Elle patienta tranquillement.) Laissons le pape décider pour nous. S’il me donne raison, vous acceptez de vous conformer au règlement et vous persuaderez vos camarades d’agir de même.

— Savez-vous que vous perdrez ce pari ?

— Ce n’est pas mon opinion.

— De votre côté, que promettez-vous si le saint-père se range à mon avis ?

— À condition que vous vous engagiez à ne rien dégrader et à respecter notre plan de vol, je mettrai ce bâtiment à votre disposition. »

Elle acquiesça, aussi détendue qu’à son arrivée, et se leva. « J’aimerais m’entretenir avec Alain avant ma conversation avec Sa Sainteté.

— Bien entendu. (Lawson était sûr de sa victoire. En quelques mots, Edmond XIII s’arrangerait pour condamner Novack qui serait forcée de passer la main.) Je vous fais conduire avec lui jusqu’au salon des invités. »

Quand ils sortirent tous deux de la pièce des négociations, ils trouvèrent la petite assemblée tendue, incertaine sur l’issue de leur entrevue. Novack le devança, annonçant : « Ne craignez rien. J’aurai comme prévu une concertation avec sa Sainteté. » Lawson indiqua à Riggs de mener Müller et sainte Valérie – quand il recourut lui-même à ce terme, il en fut le premier surpris et se reprit aussitôt – et Novack au salon. Lander observait le directeur d’un air soupçonneux. Dominicci, toujours aussi perplexe, se dandinait d’un pied sur l’autre. Le désaccord avec les événements de Riggs, plus martial que jamais, était flagrant. Au moment où il s’éloignait, Lawson le rattrapa par la manche et le prévint à voix basse : « Ne faites rien d’autre, je répète, rien d’autre que ce que je viens de vous demander. C’est bien clair ? »

Riggs fronça les sourcils, hésita, puis finit par marmonner son assentiment.

Elle lui tenait la main comme à un enfant.

« Tu as tort de t’inquiéter, dit-elle calmement. (Müller eut un mouvement d’impatience.)

— Pourquoi Lawson t’écouterait-il ?

— Parce qu’il a déjà perdu la partie. Il le sent, même s’il ne s’y résout pas, pas encore. Il ne sera pas capable de s’opposer à la volonté divine.

— Pourquoi caches-tu que tu attends notre enfant ? (En à peine un mois, la jeune femme avait atteint son but, celui qu’elle avait révélé à Müller dès leurs retrouvailles.)

— Ce n’est pas le nôtre, Alain. C’est le sien.

— Tu ne vas pas remettre ça ! Je suis bien son père, non ?

— J’en suis de moins en moins certaine.

— Hein ? Tu plaisantes ? (Il savait qu’elle ne plaisantait pas.)

— Cet enfant est né du désir inné de Dieu d’engendrer un nouveau messager. »

Ce fut lui qui attrapa sa main, pour se convaincre qu’elle était toujours réelle : « Écoute-moi, je n’ai pas rêvé, on a déjà fait l’amour, non ? Et pas mal de fois, n’est-ce pas ?

— En effet, de nombreuses et heureuses nuits qu’il a bénies.

— Alors, n’est-ce pas la preuve que je suis le père ?

— Ce n’est pas assez.

— Quoi ? Pas assez ! Mais pour qui tu te prends ! explosa-t-il. Tu vas quand même pas m’annoncer que dans huit mois, on se coltine un messie chargé de répandre la bonne parole dans l’univers… (Elle garda le silence.) Si ? C’est ça que tu penses ? Alors qui suis-je pour toi ? Et pour lui ? Pour eux ! »

Elle le regarda avec tendresse : « Tu es un bon chrétien.

— C’est tout ? fulmina-t-il. Tu ne fais plus de différence entre moi, entre moi et Kolgov ou Lebon ?

— Je regrette. C’est la vérité. »

Il serra les poings jusqu’à blanchir leurs jointures. « Tu te rends compte de ce que tu me balances en pleine gueule ? Tu nies mon existence, notre amour.

— Je t’aime, Alain.

— Oui, comme tous les autres, déplora-t-il amèrement.

— N’est-ce pas merveilleux d’aimer autant que cela ?

— Non. Ce n’est pas merveilleux, pas du tout. (La tristesse prit le pas sur sa colère.)

— Tu t’aveugles tout seul, analysa-t-elle placidement. Observe autour de toi, la vie, la galaxie, les étoiles ; Dieu a créé tout cela pour notre bonheur. Il suffit d’écouter. Tu n’écoutes que toi-même… (Elle le vit prêt à pleurer de rage et d’émotion.) Je suis désolée, s’adoucit-elle. Ne sois pas triste. Approche-toi… (Quand elle voulut l’attirer contre elle, il s’écarta.)

— Je ne vous laisserai pas voler notre enfant. Il ne lui appartient pas.

— Comment t’expliquer, Alain ? Tu es d’une telle noirceur, si négatif…

— Laisse-moi partir à présent, lança-t-il dans un sursaut.

— Mais rien ne t’en empêche. Tu es libre… comme tu es libre de nous rejoindre, reprit-elle d’une voix conciliante. Viens avec nous. Tu seras heureux, bien plus heureux que maintenant. »

Il refusa. Elle s’inclina et se chargea de prévenir le petit groupe de chrétiens qui patientait. Müller put gagner sa travée sans encombre. Les regards apitoyés des convertis qu’il croisa en chemin ne firent qu’accentuer sa rancœur. Il se sentait perdu – et terriblement seul. Jamais, en quatre années, depuis le début de l’Agnus Dei, il ne s’était senti aussi seul.

***

mosso

Lawson rentra la tête dans les épaules, abasourdi par le dialogue auquel il venait d’assister avec les quatre mille employés entassés dans l’amphithéâtre.

Sur un pan de mur entier, on retransmettait par relais de satellites l’incroyable échange entre Novack et Edmond XIII trônant dans l’immense salle d’audience de la cité pontificale, entouré de ses prélats en grande tenue. Derrière eux, de grandes arches de bois précieux et ouvragé, plaquées sur des cloisons matelassées, abritaient des figures saintes holographiques. Coiffé d’une mitre blanche démesurée, brodée d’or et piquetée de pierreries lasers, le visage bienveillant du pape africain n’allait pas tarder à disparaître. La discussion était terminée. Comme l’avait prophétisé la nouvelle responsable de l’Agnus Dei, dûment désignée par le chef du mouvement catholique depuis maintenant dix minutes, la foi avait triomphé. Estomaqué, Lawson avait reçu comme instruction de se mettre à son service et de ne rien tenter qui pût entraver sa volonté. Il était publiquement déchu et humilié. Où avait-il démérité ? Où ? Certes, les résultats étaient en deçà des attentes de Sa Sainteté, mais espérait-on en obtenir de meilleurs avec de vrais chrétiens ? La réponse était oui, bien sûr, sinon on ne se serait pas prêté à cette mascarade, cette honteuse passation de pouvoirs. Qu’avait à perdre le Vatican ? Face à une lutte à bord pour prendre les rênes – lutte potentiellement meurtrière, – et l’arrêt d’une mission, on avait opté pour la prudence et une expérimentation éventuellement profitable. Lawson ne pouvait qu’obéir – et escompter que l’évangélisation selon sainte Valérie fût si calamiteuse que plus aucun souverain pontife n’eût la tentation d’y recourir à nouveau avant des siècles.

Des applaudissements et des vivats enthousiastes célébrèrent la réussite de sainte Valérie, adoubée par Edmond XIII. Le front ceint d’un bandeau blanc, d’une voix émue, elle remercia ses frères et sœurs, formulant le souhait que chacun à bord s’associât à la plus belle des aventures accomplies en l’honneur du Christ et en l’amour de Dieu. En ce jour mémorable, elle était heureuse. Jamais elle n’avait douté, et sa joie de s’en être remise à Lui et d’en être récompensée était une preuve de plus de Son infinie miséricorde.

Balayant du regard la foule joyeuse qui se préparait à quitter l’amphithéâtre, elle repensa au mois passé depuis son arrivée sur Le Bien-Pensant. Tout s’était déroulé comme dans un songe. Son sacerdoce sur ce vaisseau impie s’était transformé en route triomphale vers l’avènement de Dieu. Comment cela aurait-il pu survenir sans Son aide ? Il s’agissait d’un miracle, un vrai miracle ; avant sa venue, pas un de ces missionnaires n’était chrétien. Qu’avait-elle fait, sinon s’adresser aux uns et aux autres, des mots, des phrases témoignant de l’amour qu’Il leur portait ? Jamais elle n’avait cherché à convaincre ni à imposer. La parole juste et vraie avait suffi. Secrètement avides d’espoir et de rédemption, ils avaient choisi de croire en toute liberté. Son propre cas avait servi de démonstration ; ils enviaient – dans le meilleur sens du terme – sa certitude, sa force intérieure. L’homme véritable ne pouvait survivre qu’avec la promesse et la compréhension. Dieu lui avait permis de jouer, non, d’endosser un premier rôle, mais sa tâche n’était pas terminée. Bien au contraire, dans le respect de l’enseignement du divin, elle entamait pour des milliards d’êtres humains une marche, humble mais grandiose, vers la félicité.

Tout s’enchaîna ensuite très rapidement, dans une espèce de fébrilité et d’allégresse qui paraissait aplanir les difficultés habituelles, pourtant inhérentes à toute entreprise d’évangélisation. Désormais largement majoritaire sur Le Bien Pensant, la part chrétienne prit presque tout en charge ; contre toute attente, le reste des employés semblait disposé à participer activement à cette nouvelle œuvre collective, ce que les nouveaux convertis, jaloux de leurs prérogatives, écartèrent poliment. Ceux-ci estimaient – à tort ou à raison – être les seuls habilités par Edmond XIII à mener les opérations à bord.

Le Bien Pensant atteignit à la date prévue Balsus-Orano, planète de taille moyenne balayée de vents secs à la saison chaude, dévastée par des tornades à la saison des pluies. Plus avancés que ceux de Niziss, ses habitants étaient catalogués accueillants, peu enclins aux conflits, de quelque nature qu’ils fussent territoriaux, politiques ou religieux. Ils aspiraient avant tout – selon les études préliminaires de la LUC – à jouir de la vie, ce qui semblait suspect, parfois inquiétant ou amoral, aux analystes sociologistes pétris de certitudes et de schémas standards. Sur Balsus-Orano, pas de productivisme acharné ou de culte du profit, encore moins d’industrialisation ou d’idéologie de masse. De gros bourgs tranquilles de plusieurs dizaines de milliers d’âmes parsemaient ce monde découpé en entités relativement autonomes, ce qui n’empêchait pas les voyages et les échanges. Même peu développé, le commerce existant satisfaisait les principaux besoins ; en surface, les richesses naturelles, sans être abondantes mais intelligemment employées, suffisaient. Apparemment, l’idée de Dieu leur avait jusqu’alors paru inutile, voire inopportune, mais la juste Chrétienté fondait de grands espoirs sur ce nouvel espace vierge de deux milliards d’habitants ; elle entendait les rappeler à l’ordre et dans son giron pour sauver leurs âmes qui n’en demandaient pas tant.

Ce qu’accomplirent triomphalement sainte Valérie, figure de proue incontestée du mouvement d’invasion, et son équipe de choc, une centaine de disciples – dont une poignée d’ex-acteurs du Vent de la Foi. Force fut de constater que la nouvelle méthode prônée par sainte Valérie donna satisfaction, dépassant même les espérances sans qu’on en comprît vraiment les raisons. Son seul recours à la technologie qu’elle honnissait fut un ensemble portatif miniaturisé, micro couplé à un haut-parleur et à un processeur de traduction automatique. Quand elle murmurait, sa propre voix reconstituée restituait ses propos dans la langue autochtone. Le reste de sa prestation était dépouillé à l’extrême. Refusant d’être vue descendant d’un des bâtiments auxiliaires, on la déposait discrètement à plusieurs kilomètres de l’endroit cible. Chaussée de baskets montantes bleu azur, une grande croix blanche brodée sur le devant de sa longue veste crème, elle avançait en chantant jusqu’à la grand-place du bourg. Plusieurs assistants l’accompagnaient – incluant généralement Kolgov, Lebon et Maria. Ils portaient dans leur sac à dos des dizaines de bibles illustrées traduites dans la langue locale – le Bien-Pensant disposait d’une imprimerie capable d’en débiter mille à l’heure. Le prodige de la foi survenait après une incubation de trois ou quatre jours. Pour Lawson, incrédule, qui observait les événements à distance avec un petit satellite espion, il s’agissait objectivement d’un miracle. Comment qualifier autrement la soudaine conversion de la plupart des locaux qu’elle approchait ? Elle parlait, elle souriait, elle apposait ses mains sur les enfants et les plus faibles. Elle engageait à respecter la parole de Dieu, mentionnant à peine le paradis pour les vertueux et l’enfer pour les fourbes. Le visage des élus, touchés – parfois terrassés – par la grâce divine, s’illuminait, et ceux-ci partaient invariablement diffuser la bonne nouvelle partout où ils le pouvaient.

Sur le vaisseau, un mois après la tentative de licenciement de sainte Valérie, les conversions atteignirent le chiffre stupéfiant de 3307 sur un total de 5019 employés – Lander tenait scrupuleusement à jour un registre. Restèrent plusieurs centaines d’indécis et un millier d’irréductibles, principalement les cadres de la LUC. L’arrivée de la chrétienté bouleversa les rapports sociaux.

Quand Riggs menaça de s’attaquer physiquement à la Novack, on dut le confiner dans le quartier d’isolement.

Des séances de prières dans l’amphithéâtre, à six heures du matin et six heures du soir, scandèrent la vie à bord. Le révérend Kolgov – il avait lui-même choisi son titre – officia de sa chaire improvisée en costume blanc, vilipendant avec grandiloquence les profanes et les mécréants qui commerçaient avec l’image de Dieu ; Maria, autoproclamée grande prêtresse apostolique, se travestit dans une tunique bouffante aux rayures verticales rouges et or ; Lebon, lunettes noires, bonnet de cuir noir, rafla le titre de saint Thomas. Sainte Valérie ne se mêla pas à cette comédie. Accueillant avec ravissement des visions nocturnes, elle disait s’entretenir avec Dieu.

Étranger à cette agitation, Müller déprima. Dominicci le mit de force sous calmants, ce qui ne changea pas grand-chose à son état. Il erra dans les coursives, déambulant dans les soutes, conversant avec les mécaniciens et les techniciens de tout et de rien, mais surtout pas de ce qui l’obsédait – Valérie et son aveuglement sur sa paternité. À l’aube, on le retrouvait recroquevillé contre une gaine technique où il s’était endormi. Un moment, il envisagea de s’enfuir à bord d’un des petits vaisseaux d’appoint réservés aux représentations divines, avant d’en être dissuadé par Pavarini.

Nina Boké abandonna provisoirement ses fonctions de rédactrice pontificale. Elle aussi resta à l’écart du mouvement chrétien. Jusqu’à leur retour sur Terre, elle se consacrerait à l’écriture de son roman En route avec Dieu. Les événements lui fournissaient une matière formidable. Elle transcrivait – cette fois-ci sans difficulté – plus de vingt pages par jour, convaincue qu’elle tenait là le best-seller religieux. Selon elle, cette aventure se situait au-delà de la problématique spécifiquement chrétienne ou catholique ; les miracles de la foi concernaient chaque croyant.

Même si Valérie Novack occupait désormais brillamment le devant de la scène, Nina Boké était au moins parvenue à la séparer d’Alain. Le délabrement psychologique de son ancien amant l’attristait et la réjouissait tout à la fois. Libre à lui de revenir vers elle. Il suffisait de patienter sans se montrer insistante ; quand, lassé de sa propre souffrance, il aurait finalement besoin d’un réconfort, elle serait là.

***

morendo

Trois mois après le début des événements, sainte Valérie petit-déjeunait en compagnie de Lebon saint Thomas et du révérend Kolgov ; celui-ci décrivait avec son emphase habituelle sa dernière visite dans la région sud du continent de Balsus-Orano en cours d’évangélisation. Il trempa sa tartine beurrée dans un bol de café – tiède à force de discours décousus, – la dévora à demi et reprit :

« Je suis sûr que Gomzo va nous céder tout le troupeau de ses petites vaches brunes dès la semaine prochaine. Ça reconstituera notre stock pour la boucherie de bord. »

Saint Thomas, fines lunettes noires et rectangulaires sur le nez, finissait d’étaler à grands coups de cuillère sa marmelade d’oranges sur du pain grillé. Il intervint, de son débit haché et précipité. Du matin jusqu’au soir, saint Thomas distribuait sans cesse de petits mouvements de tête en tout sens. Il était incapable de tenir en place. « Ce Gomzo, c’est un vrai renard ! Tu vois, il s’arrangera pour te refiler des vieilles carnes, des numéros tout juste bons pour l’abattoir. Tu verras pas la différence. Oh, je le connais bien, ça oui !

— Il n’oserait pas, répliqua aussitôt Kolgov, agacé.

— Eh, on parie ? demanda saint Thomas qui mordit sa tranche de pain. (Depuis une semaine, il ornait ses doigts de grosses bagues en or – trois à chaque main.)

— Combien ?

— Ah ! je parie le prêche de demain matin. Si je gagne, il est pour moi !

— Mes enfants, quand perdrez-vous cette habitude de vous chamailler ? désapprouva sainte Valérie devant son bol de thé fumant.

— Excusez-nous, bougonna Kolgov. Comme toujours, vous avez raison.

— Je ne suis pas meilleure que quiconque, indiqua Valérie avec humilité. (Avec un grand sourire, saint Thomas, empressé, lui servit un jus de raisin frais. Elle le prit et le remercia d’un hochement de tête.)

— Je pense pourtant, professa Kolgov, que vos conversations quotidiennes avec Dieu vous permettent d’apprécier le cours des événements avec… – il chercha ses mots – plus de hauteur.

— Qu’entends-tu par là ? fit-elle en reposant son verre.

— Si nous résidons, nous, dans cette clarté, c’est grâce à vous qui… – il fronça les sourcils, en quête de la meilleure formule, – brillez comme un soleil guidant notre route à travers les ténèbres. »

Elle eut un signe de tête de dénégation : « Non, tu te trompes, je suis pareille à vous tous. C’est simplement que je… »

Elle s’interrompit brusquement, se pliant en deux sous l’effet d’une douleur intolérable au ventre. Kolgov se leva précipitamment, renversant son café, bousculant saint Thomas qui lâcha son bol.

« Que vous arrive-t-il ? s’écria Kolgov. Quelqu’un ! Vite ! (Il accourut auprès de Valérie qui peinait à se redresser, haletante, d’une pâleur extrême.)

— C’est lui, murmura-t-elle avec difficulté. Il… il me prévient qu’il arrive. »

Kologov eut juste le temps de demander « Où ça ? », et elle piqua de nouveau du nez, inconsciente, la tête droit dans le thé brûlant parfumé à la bergamote.

Debout près du lit aux draps immaculés, Dominicci, le responsable médical à bord – chrétien depuis quelques jours – reposa son stéthoscope électronique sur la table métallique à roulettes.

« Elle a besoin de beaucoup de repos », décréta-t-il.

— Qu’est-ce qu’elle a ? Ça durera longtemps ? interrogea Kolgov. (Saint Thomas, Maria et plusieurs autres intimes assistaient à la scène avec inquiétude.)

« Le temps qu’il faudra, répondit énigmatiquement Dominicci.

— Alors, que pouvons-nous faire ?

— Rien. Ou plutôt si : laissez-nous seuls. Dieu pourvoira à ses besoins. »

On obéit, même si chacun ignorait les raisons de l’évanouissement de sainte Valérie, deux heures plus tôt. Dominicci lui avait fait administrer un sédatif léger.

« Je suppose que vous êtes au courant ? dit-il à l’intention de Müller, resté là, assis sur une chaise, l’air abattu. (Kolgov avait eu la présence d’esprit de l’envoyer chercher dans les soutes – au besoin par la force, mais cela n’avait pas été utile.)

— De quoi ?

— De son état.

— Vous voulez dire pour sa… – il buta sur le mot – sa grossesse ?

— Oui. (Les examens venaient de le dévoiler.) Vous êtes le père ?

— Ça se pourrait.

— Vous n’en êtes pas certain ?

— Moi, si, à peu près… C’est à elle qu’il faudrait poser la question. Quand elle se réveillera », ajouta-t-il après avoir jeté un coup d’œil morne à Valérie Novack.

Un peu partout dans la pièce, on avait disposé de grands bouquets de fleurs – une attention des chrétiens les plus fervents.

« Je ne sais pas comment interpréter vos paroles.

— Ah ?… C’est pourtant simple, se décida-t-il à poursuivre.

— Pouvez-vous être plus pré… ?

— Vous me faites chier ! Démerdez-vous ! lança brusquement l’ancien ingénieur. Ou bien demandez à Dieu de cracher le morceau ! » Il quitta la chambre, claquant la porte.

Dominicci réfléchit, puis bipa Lander par son bracelet pour qu’il le rejoigne. Comme chaque jour depuis un mois, celui-ci lisait la Bible, résolu à apprendre par cœur certains versets. Il avait conclu que le plus sûr moyen de survivre était de convaincre les vrais chrétiens de sa foi nouvelle. Citer le Livre Saint était un exercice relativement facile ; s’en acquitter à bon escient l’était moins.

En chemin, Lander croisa un couple de chrétiens qu’il connaissait. Il jugea opportun de les gratifier au passage d’un extrait de Job, chapitre 27 versets 8-9 : « Quel profit peut espérer l’impie quand Dieu lui retire la vie ? Est-ce que Dieu entend ses cris, quand fond sur lui la détresse ? » En retour, il eut droit à des regards amusés, ce qu’il interpréta comme un signe de victoire, au moins comme un encouragement – Lander souffrait de grave lacunes, y compris en psychologie. Quand il poussa la porte de la chambre, Dominicci palpait d’un air absorbé le ventre nu de sainte Valérie, la chemise de la jeune femme remontée sur sa poitrine. Il eut aussitôt un cri d’effroi et se propulsa près du lit.

« Arrêtez ! » Il attrapa le poignet de Dominicci et l’écarta sans ménagement.

« Qu’est-ce qui vous prend ? s’indigna le médecin.

— Vous êtes cinglé! Imaginez que l’un d’eux vous voie la toucher ? Vous cherchez à nous faire égorger tous les deux ? »

Dominicci conserva son calme au prix d’un violent effort. « Cette jeune personne est enceinte, indiqua-t-il avant de rabattre la chemise sur Valérie Novack.

— Oui, je sais.

— Pardon ?

— J’étais au courant.

— Lawson l’est aussi ?

— André Lawson ? Non.

— Pourquoi ne lui avez-vous rien dit ?

— Je n’étais pas sûr. Müller m’avait prévenu. De toute façon, maintenant, c’est un faux problème. C’est pour quand ?

— Dans six mois, approximativement.

— C’est pour ça qu’elle a tourné de l’œil ? (En moins d’une heure, la nouvelle avait fait le tour du Bien Pensant.)

— Non. On l’a empoisonnée. Je ne sais pas encore par quoi ni par qui. L’analyse sanguine révèle la présence d’une toxine inconnue, une saloperie provenant sans doute de Balsus-Orano.

— C’est grave ? Je veux dire : elle va s’en sortir ? »

Dominicci secoua la tête d’un air dépité : « Peu probable. »

Lander se figea, livide : « Mais… c’est une catastrophe ! Les chrétiens vont être furieux !

— Je sais, reconnut le médecin, oubliant qu’il était, lui aussi, censé être l’un de ces chrétiens enragés.

— Faites venir Lawson et Riggs, recommanda Lander. Il n’y a pas de raison qu’ils échappent à tout ça. » Il marmonna ensuite entre ses dents.

Son interlocuteur tendit l’oreille : « Qu’est-ce que vous dites ?

« Mais j’ai contre toi que tu tolères Jézabel, cette femme qui se dit prophétesse ; elle égare mes serviteurs […]. Je lui ai laissé le temps de se repentir, mais elle refuse de se repentir de ses prostitutions. Voici, je vais la jeter sur un lit de douleurs, et ses compagnons de prostitution dans une épreuve terrible, s’ils ne se repentent pas de leur conduite. »

— D’où sortez-vous ces paroles ? demanda le médecin d’une voix méconnaissable.

— L’Apocalypse selon Saint Jean. Vous voulez les numéros de verset ?

— Ce sera inutile », répondit Dominicci en contemplant fixement le visage de sainte Valérie endormie.

***

mezza voce

Habillée d’une chemise blanche à manches longues, elle terminait avec un bel appétit le plateau-repas, s’autorisant un gobelet de vin blanc après un yoghourt aux fruits. Même si ses traits tirés, son teint blafard témoignaient encore de son mal récent, elle paraissait radieuse, heureuse de vivre. Kolgov la couvait d’un regard attendri. Depuis son rétablissement, il ne la quittait plus. À peine conservait-elle le droit de s’isoler dans la salle de bains de sa chambre, et encore, après un instant d’hésitation, venait-il se camper devant la porte, bras croisés, l’air revêche, déterminé à empêcher toute intrusion. Il soupçonnait tout individu, chrétien ou non, car, selon lui, beaucoup de simulateurs étaient prêts à jurer n’importe quoi pour être sûr de garder une place à bord.

Le diagnostic du médecin Dominicci – intoxication alimentaire – lui semblait très suspect. Pour le révérend, sainte Valérie échappait obligatoirement aux misères qui pouvaient affecter les autres êtres humains. Dominicci disait pourtant la vérité : dans son refus systématique de la technologie, elle avait négligé de stériliser le pilon mal cuit d’une volaille malade. Résultat foudroyant : état de détresse respiratoire avec de fortes poussées de fièvre, doublé de pertes de connaissance. Durant cinq jours, face à une médecine impuissante, elle avait lutté contre la mort. Au petit matin du sixième jour, Kolgov assoupi, vaincu par la fatigue, elle s’était levée, tremblante, et dirigée vers la fenêtre qui donnait sur la mer mouchetée du jaune rosé d’un soleil naissant, dix mille mètres plus bas. Le prêcheur, ouvrant un œil et imaginant une hallucination, reprit ses esprits juste à temps, rattrapant d’un bond Valérie trop faible pour tenir debout.

Lawson, officiellement présent pour une visite de courtoisie – en vérité, pour vérifier de lui-même la rumeur : l’incroyable remise sur pied d’une moribonde – déclara ne pas vouloir fatiguer la convalescente. Il se retira, laissant seul Kolgov au chevet de sainte Valérie. Il n’existait aucune explication scientifique à son rétablissement. Les évocations de guérison miraculeuse allaient bon train, confortant l’aura de sainteté de la jeune femme.

Le prêcheur prit une compresse stérile sur le meuble près du lit, la trempa dans une petite bassine d’eau fraîche et vint tamponner délicatement le front de la convalescente qui ferma les yeux.

« Comment vous sentez-vous ? s’enquit le révérend. Je ne supporte pas ce salaud. Je suis à peu près certain que c’est lui qui vous a empoisonnée. »

Elle rouvrit les yeux en souriant : « Quelle importance ? Je suis de retour. Dieu m’a sauvée. Il est si généreux. »

Kolgov s’apprêtait à acquiescer quand on frappa. Il demanda : « Vous attendez quelqu’un ? » Elle fit signe que non.

« Ne bougez pas, je vais voir. » Il partit entrouvrir la porte. Elle l’entendit s’adresser à quelqu’un qu’il laissait délibérément dans le couloir. Il se retourna : « C’est une certaine Nina Boké. Elle veut vous parler de l’enfant. Quel enfant… ? reprit-il avec méfiance à l’intention de la nouvelle venue. (Il se tourna de nouveau vers la convalescente : ) Elle soutient que c’est personnel, que vous comprendrez.

— Fais-la venir. »

Outre Müller, seules trois personnes étaient informées de sa grossesse – Lander, Lawson et Dominicci. Elle désirait garder ce secret entre elle et Dieu le plus longtemps possible, à la fois pour en faire la surprise à ses fidèles, le moment venu, et aussi et surtout pour savourer égoïstement ce bonheur de partager seule cet événement avec le Tout-Puissant.

Kolgov s’écarta. Nina Boké entra d’un pas décidé et se posta au pied du lit. Les deux femmes échangèrent un long regard silencieux.

« Laisse-nous, dit Valérie. (Il se prépara à protester.) Laisse-nous », répéta-t-elle.

Il renâcla, mais obéit. Boké prit une chaise et s’assit. Les cheveux ramenés en arrière, elle portait un pantalon à carreaux rose et gris, des sandales de corde tressée et un gilet blanc à fines cottes déboutonné sur un débardeur rose à col rond. Son expression tendue était faussement enjouée. C’était leur premier tête-à-tête ; malgré elle, ce personnage public et ce qu’elle représentait, même alitée, même affaiblie, l’impressionnait. « Je voulais venir depuis longtemps, commença-t-elle sur un ton qu’elle aurait aimé plus ferme.

— Comment va Alain ? »

Son interlocutrice parut contrariée : « Ah, vous savez ?

— Il m’a souvent parlé de vous. Alain est imprévisible. Tenez, il m’a même avoué qu’il déplorait de ne pas vous avoir connu plus tôt sur Le Bien Pensant. »

Elle eut un petit bruit de gorge mi-ironique, mi-désabusé : « Pourquoi ? Parce qu’il en avait soupé de ses amours virtuels avec les hologs ?

— Vous êtes amère, nota Valérie, se redressant pour mieux s’adosser sur son oreiller.

— Non, réaliste. J’aime Alain, mais ce n’est pas pour ça que je ne vois pas ses défauts.

— Je suis heureuse que vous soyez venue. Cela prouve que vous ne me considérez plus comme une ennemie, ce qui était absurde.

— Je viens pour vous faire entendre raison sur son fils, sur cet enfant que vous portez.

La convalescente laissa un blanc et répliqua : « Mais ce n’est pas son fils. »

Nina Boké leva les yeux au ciel : « Allons, vous ne pourrez pas vous en tirer comme ça.

— Je regrette. Ce n’est plus son enfant. Depuis longtemps, et il le sait parfaitement. C’est lui qui vous a envoyée ?

— Non. Il est si malheureux d’être rejeté que j’en ai eu moi-même l’idée. Je cherche son bonheur.

— Moi aussi. C’est un bon chrétien.

— C’est aussi un homme.

— Qui prétend le contraire ?

— Alors, laissez-le être le père.

— C’est inconcevable. Dieu m’a désignée pour mettre au monde Son nouveau Messie. Je ne peux m’opposer à Sa volonté. Personne ne le peut.

— Moi, je pourrais vous causer beaucoup de tort. »

Sainte Valérie garda le silence, puis demanda :  « C’est vous qui m’avez empoisonnée ?… Évidemment, vous n’allez pas l’avouer, quoique, à la réflexion, cela soulagerait votre conscience. Remettez-vous-en à saint Thomas, un excellent confesseur.

— Arrêtez ce cirque, jeta Boké à voix basse. Ça ne marchera pas. Je sais qui vous êtes réellement.

— Vous me haïssez, vous me jalousez vraiment, déplora la convalescente. Pourtant, je n’ai rien de plus que vous, excepté d’être en communion avec Dieu. Est-ce la cause de votre colère ? Comme je vous plains d’être aussi tourmentée, confia sainte Valérie avec un sourire désarmant.

— Je ne crains personne. Pas même le diable. »

Valérie Novack battit plusieurs fois des paupières, marquant un temps d’arrêt, puis interrogea d’une voix circonspecte : « C’est le Malin qui t’envoie ?… Que désire-t-il ?

— Il réclame son enfant, celui que vous portez.

— C’est terrible blasphème que d’évoquer ainsi le Messie.

— Il n’y a aucun messie. Vous allez enfanter l’Antéchrist.

— « Sans raison ils m’ont tendu leur filet,

creusé pour moi une fosse,

la ruine vient sur eux sans qu’ils le sachent ;

le filet qu’ils ont tendu les prendra,

dans la fosse, ils tomberont.»

— Réservez votre boniment à vos fidèles. Je vais vous accuser de comploter avec le diable et d’abuser les hommes. Je ne voudrais pas être à votre place.

— Personne ne te croirait.

— Alors pourquoi cacher cet enfant ? Et pourquoi une guérison aussi soudaine quand Kolgov commençait à préparer vos funérailles ?

— Mais c’est seulement l’œuvre de Dieu si je revis ! plaida-t-elle.

— Allez savoir. Et comment expliquer ces conversions en masse ? N’est-ce pas surnaturel ? N’est-ce pas la preuve irréfutable d’une puissance diabolique ? Votre vrai but est de faire naître l’Antéchrist dans un monde qui lui sera déjà acquis. Après, il partira à l’assaut de l’univers par le truchement de ses adorateurs, de faux fidèles, de faux catholiques, mais de vrais satanistes !

— Vous… vous n’êtes plus digne d’être parmi nous !

— Je m’en fous.

— Comment ?

— Je m’en fous. Je vais vous traîner dans la fange.

— Mais pourquoi ? s’insurgea-t-elle. Que t’ai-je fait ? Tu as Alain, il est à toi. Laisse-nous en paix.

— Rendez-lui son enfant.

— Tu me demandes une chose impossible.

— Alors vous êtes perdue.

— Non, attends. Je peux… je peux encore te sauver. Je peux te bénir… ici, c’est une faveur que beaucoup réclament. (Boké éclata de rire.) Pense au Messie, au bonheur qu’il peut apporter dans la galaxie. Il y délivrera son message de paix et d’amour. Tu ne peux pas détruire toute cette espérance simplement parce qu’Alain se languit d’un enfant qui n’est pas à lui. Si tu l’aimes un peu, sois patiente avec lui. Il a souffert de mon attitude.

— Ce soir, en envoyant mon rapport habituel au pape, je vais l’informer de votre vraie nature maligne. Le Vatican est très pointilleux sur le sujet.

— Ne fais pas ça. Tu te condamnes aux flammes de l’enfer. Tu vas y laisser ton âme.

— Je n’en ai jamais eue. »

Novack la dévisagea intensément : « Je me suis trompée sur ton compte. Tu l’aimes vraiment. Tu souffres qu’Alain continue à me désirer malgré moi. En venant me trouver, tu savais que je refuserai de le laisser me reprendre le…

— Crève », proféra Boké avant de se lever et de quitter la chambre.

Dans l’espace, à défaut d’un Dieu interdit, on croyait souvent au Diable, mais sans le nommer, sans l’avouer ; pour beaucoup, il était là, invisible, redoutable et redouté, rôdant dans les soutes et les chambrées, prêts à fondre sur les plus faibles, les plus crédules. Aussi le Vatican prêtait-il attention aux rumeurs démoniaques qui pouvaient, si l’on n’y prenait garde, faire basculer une mission aussi sûrement que l’apparition de la foi. Il fallait surveiller, détecter les premières lueurs de l’incendie sous peine qu’il n’embrase tout un vaisseau, engloutissant les sommes colossales investies. Nina Boké, chargée de communiquer des états des lieux réguliers au Saint-Siège, était la personne idéale pour y instiller le doute.

***

con brio

Sur l’écran de la salle de conférence du Bien Pensant, le regard du pape avait une telle fixité que Lawson se demanda si la communication n’était pas interrompue. Enfin, les lèvres épaisses du pape africain Edmond XIII s’animèrent :

« Cet enfant ne doit pas naître. (Un quart d’heure plus tôt, Sa Sainteté, vêtue simplement d’une chasuble blanche, coiffée d’une calotte pourpre, avait convoqué Lawson, alors somnolant sur son lit en compagnie de sa dernière maîtresse qui ne fût pas devenue chrétienne – et du même coup puritaine.)

— Votre Sainteté, j’admets que cela serait préférable pour la chrétienté, mais il va m’être difficile de satisfaire votre requête, prévint respectueusement Lawson. Ses fidèles les plus proches entourent constamment Mademoiselle Novack, pardonnez-moi, sainte Valérie. Ils forment autour d’elle une haie infranchissable. Comment pourrions-nous la subtiliser quelques heures afin de… »

Edmond XIII ne le laissa pas poursuivre : « Ceci n’est pas un souhait, monsieur Lawson, mais un ordre, décréta le souverain pontife.

— Ah ?

— Oui. Et je l’assortis de votre réintégration comme responsable de l’Agnus Dei, un temps confié – par erreur – à une pauvre femme hébétée qui vient de perdre la raison, écrasée par la charge qu’on lui a dévolue dans un élan de générosité. Quand devait-il naître ?

— D’ici six mois.

— Qui est informé de son existence ? Les convertis le sont-ils ?

— Je ne pense pas.

— Qui d’autre, à part vous ? Pouvons-nous leur faire confiance ?

— Il y a mes trois principaux adjoints. L’un d’eux dit être converti, mais, excusez-moi, c’est plus par esprit pratique.

— Très bien. Dans ce cas, vous avez le champ libre. Contactez-moi quand vous aurez la solution.

— Votre Sainteté, puis-je solliciter votre avis ? (Le pape acquiesça d’un léger mouvement de tête. Derrière lui, d’épaisses tentures rouge et or composaient un fond flamboyant, surchargé de dorures et de motifs tarabiscotés.) Pourquoi… enfin, pourquoi cet enfant est-il si… indésirable ?

— Allons, qui a besoin d’un nouveau prophète ?

— Mais c’est seulement l’idée de Novack, une idée extravagante, le caprice d’une femme épuisée.

— Quel est le score de cette capricieuse pour les nouveaux convertis ?

— Au dernier pointage, environ deux cents millions.

— Quand une excentrique conquiert deux cents millions de croyants en deux mois, je pense qu’elle est capable de beaucoup, y compris de fabriquer le Messie pour son propre compte.

— Ou pour celui de l’Église, nuança Lawson.

— Peut-être, reconnut le pape, mais prendre ce pari est hors de question. La chrétienté doit éviter un schisme de plus, tout bouleversement de ses repères.

— Mais nous risquons de la perdre, elle, avança Lawson. Du point de vue des conversions, elle accomplit un travail superbe.

— Elle est exceptionnelle, oui, mais aussi – et ceci découle de cela – exceptionnellement dangereuse. Laissons-la terminer cette mission sur Balsus-Orano, puis ramenez-la sur terre. Nous nous en occuperons. Elle viendra ensuite au Vatican pour y être jugée.

— Jugée ?

— Oui. Nous l’accuserons de commerce avec le diable. (Deux jours auparavant, le pape avait eu connaissance du rapport de Nina Boké sur une entreprise diabolique. Il avait d’abord rejeté cette manœuvre contraire aux intérêts immédiats de la chrétienté. Puis, quand un médecin de bord, nouvellement converti et ayant accès au dossier confidentiel de Valérie, avait révélé au Vatican l’existence de cet enfant, Edmond XIII avait organisé une entrevue secrète avec sa mère. Celle-ci, incapable de mentir à une question directe de Sa Sainteté, avait confirmé son état et annoncé avec émotion, au bord des larmes, le destin glorieux qu’elle destinait au nouveau messie galactique.)

— Elle, une sorcière ? (Edmond XIII hocha tristement la tête.) Mais… les convertis, tous les convertis, ils vont être effarés, stupéfaits ! Leur foi sera ébranlée. Ils ne comprendront plus rien.

— Non. Le diable se sera abattu sur elle pendant le voyage du retour, jaloux de son succès, avide de prendre sa revanche sur une magnifique servante de Dieu. Nous monterons l’affaire de toutes pièces. Il existe des traitements psychiatriques pour perturber d’une manière plausible le psychisme par paliers. Disons que nous effectuons l’abjuration par des moyens scientifiques indétectables. Résultat garanti. Nombre d’exemples seraient là pour en témoigner… (Lawson en resta muet de surprise.) Vous paraissez choqué.

— Eh bien, en effet, un peu, oui.

— Remettez-vous, recommanda le pape d’une voix sévère. Le Vatican est une entreprise, une immense entreprise qui doit savoir se protéger. Nous sommes victimes de convoitises et encore plus de jalousies assassines. Parfois, certains de nos enfants désignés par Dieu essaient, pas toujours consciemment, d’en profiter. Nous sommes habitués à traiter ces épiphénomènes. Nous nous bornons à révéler la face maligne d’êtres soudainement appelés à trop de grandeur. N’est pas prophète qui veut. Il faut être taillé en conséquence et savoir malgré tout rester humble, très humble. L’équilibre est aussi difficile à atteindre qu’à conserver.

— Votre Sainteté, est-ce pour cette raison que vous recourez à des firmes telles que la LUC ? Pour ne pas avoir ce genre de souci ?

— En partie, oui. Envoyer des prophètes, expliqua-t-il d’un air ennuyé, d’authentiques croyants à des années-lumière de chez eux pose fréquemment de graves problèmes. Ils se croient investis personnellement d’une charge divine, et contrôler à distance ces athlètes de Dieu sur des missions de plusieurs années est très complexe. Mieux vaut des profanes, des techniciens attirés par l’argent. Au moins savons-nous pourquoi ils sont avec nous, et ils n’oublient jamais qui les payent. Par le passé, nous avons fait des essais avec des chrétiens fervents, totalement dévoués. Le bilan fut globalement très décevant, très coûteux, même s’il y eut plusieurs réussites éclatantes, hélas, bien trop rares pour persévérer dans cette voie.

— Je comprends.

— J’en suis heureux, acheva le pape, un rien méprisant. Agissez vite et personne ne le regrettera. Que Dieu vous bénisse, où que vous soyez, monsieur Lawson. »

On coupa la communication. Lawson se renversa sur son siège, l’esprit en ébullition. L’histoire se corsait : sainte Valérie, une sorcière ! Et c’était le saint-père lui-même qui allait l’en accuser une fois qu’elle ne lui servirait plus, après son retour. Au Vatican – la stratégie papale était là pour le prouver, – on raisonnait de la même manière qu’ailleurs, mais en le camouflant sous un amas de concepts abstraits finalement destinés à assurer la maîtrise d’une poignée sur une multitude. Le salut de l’âme ne passait-il pas par le respect des serviteurs officiels de Dieu et de leurs lois ? Dans le catholicisme, songea Lawson, que de discours empesés, d’apparat et de cérémonies endimanchées pour séduire et effrayer de pauvres hères cherchant un sens à leur vie !

Depuis plus de vingt ans, Lawson servait le pouvoir religieux avec un salaire à la hauteur de ses responsabilités. Jusqu’ici, il considérait son employeur uniquement comme une firme lui permettant de s’enrichir et d’exercer son autorité sur cinq mille âmes enfermées dans un vaisseau ; à présent, il en venait à réfléchir sur une puissance reposant sur une croyance et la promesse qu’elle délivre.

Là non plus, il n’y a rien à attendre, conclut-il en s’apprêtant à contacter ses trois adjoints. La mission sur Balsus-Orano se terminait dans quatre semaines ; place ensuite au long retour vers la Terre, quatre mois interminables où, dans un secret absolu, il faudrait supprimer un messie qui n’était pas encore né et rendre folle sa mère. Lawson s’interrogea : en trois millénaires d’existence, combien de fois l’église catholique avait-elle eu à traiter des cas semblables ?

***

poco a poco

Il se réveilla comme d’habitude, en sursaut, en suées, la bouche brûlante, gorge sèche. Un coup d’œil vers le réveil lui apprit qu’il était deux heures et demie du matin. Son cauchemar se répétait ; seule son intensité variait, augmentant au fil des nuits jusqu’à lui faire redouter de s’assoupir. Il se leva, marcha jusqu’à la salle de bains et fit couler une eau froide du robinet du lavabo. Plusieurs fois, il laissa la coupe de ses mains se remplir et s’en aspergea le visage. Pour ne pas avoir à contempler son reflet dans la glace, celui d’un parjure et d’un assassin, il évita d’allumer le néon devant lui. D’un pas mal assuré, il regagna sa chambre ; quand il aperçut ses draps blancs dans la pénombre, Dominicci s’immobilisa, affolé à l’idée de retrouver le lieu où il souffrait, immolé par le remords de lentement condamner sainte Valérie à une horrible fin, pire peut-être que celle d’une martyre sur le bûcher.

Depuis bientôt deux mois, il empoisonnait la jeune femme, rongeant son psychisme, altérant son comportement, minant sa raison, la rendant irritable, versatile. Le Vatican avait fourni la composition du poison. À partir d’ingrédients simples, présents dans toute pharmacopée de bord, il extrayait la tardiéchyne, poison agissant sans laisser de traces. Les crises de colère de la victime se multipliaient. À bout de forces, vaincue par ses insomnies répétées, elle en arrivait à présent à molester ses proches. À bord, on commençait à douter de sa capacité à conduire spirituellement le vaisseau et à représenter Dieu ; on chuchotait qu’Il l’avait abandonnée, mécontent d’une servante qui perdait pied ; certains la plaignaient ; d’autres se surprenaient à la détester avant de se souvenir de ce qu’elle avait été sur Balsus-Orano, ce monde où trois cents millions de convertis la vénéreraient encore comme une sainte dans un siècle.

Dominicci, désespéré, était écartelé entre son devoir d’employé papal et sa conviction religieuse qui ne faisait que s’affirmer à mesure que progressait l’agonie de Valérie. Dieu l’avait-il uniquement distingué pour mettre à mort celle qui l’avait si fidèlement servi, celle qui n’avait jamais, au grand jamais, été en contact avec le Malin ? Pourquoi cette épreuve incroyable ordonnée par Edmond XIII, cette épreuve qu’il était seul à supporter ? Lawson, Lander et Riggs gardaient les mains propres. Presque chaque jour, à mots couverts, ils lui demandaient où en était l’affaire, et plus spécialement celle du petit dernier – formule inventée par Lander.

Le “petit dernier” n’était pas mort, mais cela ne devait plus tarder. Les injections censées calmer la mère étaient en fait destinées au fœtus. Normalement, son cœur aurait dû cesser de battre ; le futur messie se montrait étonnamment robuste, ce qui prolongeait d’autant les affres de Dominicci.

Il ne voyait plus d’issue, sinon celle du suicide ; mais il était trop lâche pour s’y résoudre, trop lâche ou bien résolu, quand il en trouverait l’audace, à sauver d’une manière ou d’une autre ces deux êtres que le Seigneur lui avait confiés dans de dramatiques circonstances. Il se raccrochait à cette idée : un autre que lui aurait accompli son forfait sans s’efforcer d’imaginer un moyen de les épargner. Dieu mettait-il sa foi à l’épreuve ? Pourtant, nul n’était plus catholique que lui. Dominicci ne comprenait pas. Croire le rendait malheureux et angoissé. Où donc se dérobait la félicité si souvent promise ?

Arrêter le processus d’empoisonnement était impossible ; bien qu’il n’en eût jamais parlé ouvertement, Riggs veillait. Ceux de ses hommes qui lui étaient restés fidèles étaient des fanatiques, n’agissant pas encore uniquement parce que leur chef les assurait que leur heure sonnerait. Pour l’instant, cette cinquantaine de mercenaires épiait les employés, notant chaque détail, dressant d’interminables listes. Dominicci le savait : sur une simple instruction de Riggs, il serait tué et oublié. Quelqu’un le remplacerait, et c’en serait aussitôt fini pour sainte Valérie et son fils.

Ces pensées lui arrachèrent un gémissement. Il courut dans le salon, s’empara d’une bouteille de bourbon aux trois quarts vide et la vida en quelques gorgées ; il la jeta sur le sol où elle rebondit et roula contre le mur. Hébété, il la contempla, puis l’envie de vomir fut trop forte. Il s’agenouilla, courba la tête et résista. Jusqu’à l’aube, grelottant de froid et de peur, Dominicci ne bougea plus, à moitié nu.

***

con fuoco

Elle lui griffa le dos et cria, un râle aigu de jouissance. Müller s’arc-bouta, résista le plus longtemps possible au puissant et profond mouvement de son bassin et s’abandonna à son tour. Elle lui mordit l’épaule et le força à se rallonger sur elle. Le souffle court, il ne parvenait pas à se détendre. Il supportait de plus en plus mal la présence de Nina Boké, encore moins leurs séances de contorsion physique presque bestiales où, vorace, elle le contraignait à venir en elle. Pourquoi avait-il cédé, acceptant à nouveau une relation équivoque, nauséeuse, où elle était finalement la seule gagnante – si tant est qu’il dût y avoir un vainqueur ? Il s’extirpa de ses bras et s’étendit à côté d’elle, le torse et le dos en sueur. Quand elle l’avait retrouvé une nuit dans une des salles de la chaufferie, il gravait minutieusement avec un canif ses propres initiales sur une cuve de 20 000 litres – son dernier passe-temps. Doucement, elle s’était approchée, l’invitant à remonter avec elle, promettant de s’occuper de lui et de ne rien réclamer en contrepartie. « Tu es libre, avait-elle annoncé, et tu le resteras. » De toute façon, il en avait assez de parcourir sans but le bâtiment et de s’apitoyer sur son sort, maudissant Dieu et les chrétiens. Elle était arrivée au bon moment. Il était reparti avec elle.

Les cheveux défaits, le visage luisant de transpiration, Nina se redressa, sa poitrine pendant au-dessus de lui ; elle le contempla avec une lueur de défi dans les yeux :

« Hier, en pleine messe, on a encore eu droit à une crise. C’était de la démence : elle a accusé le pape de fomenter leur mort, la sienne et celle d’Alexandre, le nouveau messie. Dieu le lui aurait confié. De pire en pire, fit-elle, faussement compatissante. Il a fallu que leur révérend Kolgov coupe le micro et l’entraîne vers la sortie, s’excusant pour un malaise dû au surmenage et à son état de femme enceinte. Quel surmenage ? Ça va faire un mois qu’on a décollé de Balsus-Orano. Bientôt, Kolgov lui-même n’aura plus à cœur d’inventer des faux-fuyants. Ce jour-là… – elle s’interrompit, ménageant son effet – ce jour-là, pour elle, il sera trop tard. Plus rien, personne ne pourra la sauver. Elle chutera. Seule.

— Cette fin, tu l’as voulue, n’est-ce pas ?

— Quoi ?

— Tu l’as cherchée, hein ?

— Qu’est-ce que tu vas inventer ? » Elle recula sur le lit et s’agenouilla à moitié, sur la défensive.

Il se tourna vers elle, la voix rageuse : « Tu es prête à tout. Tu l’as toujours été. On m’a raconté pour toi et Lawson, dans son bureau.

— Tu es fou. Leur Valérie te rend fou. Elle nous rend tous fous. Je la plains, mais il est temps qu’elle arrête.

— Non, tu mens. Tu ne la plains pas. Tu en es incapable. Tu ne penses qu’à toi. Tu n’as toujours pensé qu’à toi. »

Elle le regarda fixement dans la lumière ténue : « C’est l’heure des grandes explications, n’est-ce pas ?… Tu ne réponds pas ? Tu as peur de ce que tu pourrais apprendre ?

— Peur de quoi ? Que tu avoues ta satisfaction que tout se déroule comme ça, aussi mal pour Valérie ?

— Tu ne m’aimes pas, Alain. Tu ne m’as jamais aimée, n’est-ce pas ?

— Est-ce que je peux aimer une femme qui souhaite la mort de Valérie ?

— Tu sais que j’ai été la supplier de te redonner votre enfant ?

— Cesse de mentir ! s’énerva-t-il.

— Non, c’est la vérité. Interroge Kolgov. C’était juste après son rétablissement, après l’empoisonnement.

— Et qu’est-ce qu’elle t’aurait répondu ? lança-t-il avec mépris.

— Que l’enfant venait de Dieu, que tu n’avais aucun droit sur lui.

— Jamais je n’aurais dû te parler d’Alexandre, déplora-t-il. C’était une erreur. Tu me dégoûtes. »

Se penchant sur lui, elle agrippa violemment son bras. « Je te dégoûte aussi quand je m’offre à toi, quand je te sens jaillir en moi ?

— Tais-toi.

— Quand je te prends dans ma bouche et que tu gémis, je te dégoûte aussi ? Quand tu me pénètres, que tu t’enfonces comme si tu voulais me punir de quelque chose ? Hein, dis-moi !

— Ferme-la ! Je ne veux plus t’entendre ! (Il ôta sa main et la repoussa brutalement. Elle bascula en arrière. Aussitôt, il la plaqua sur les draps, appuyant son coude sur sa gorge, bloquant sa respiration.) Je ne veux plus jamais t’entendre, Nina ! Plus jamais ! (Les yeux exorbités de son amant la firent frémir.) Arrête de venir me voir ! Arrête de parler ! De me voir ! Arrête de vivre à côté de moi ! »

Étouffant, s’imaginant vivre ses derniers instants, elle eut un moment d’épouvante. Froidement, il la contempla se débattre, puis relâcha soudainement sa pression et quitta le lit, enfilant pantalon et tee-shirt. Elle haletait sur le dos, consciente d’avoir sans doute échappé au pire. Quand il réapparut au-dessus d’elle sans crier gare, instinctivement, elle leva un bras pour se protéger.

« Sors de ma vie, Nina, ou c’est moi qui t’en ferai sortir. »

Elle ne répondit pas, prête à se défendre s’il l’attaquait de nouveau. Il sortit en claquant la porte. Elle se mit à pleurer, sans bouger, étendue sur les draps qu’elle tordait entre ses doigts. Valérie. Valérie : c’était elle la responsable. La seule. Sans cette femme, Alain serait avec elle, heureux. Pourtant, elle avait tout essayé.

En vain. Valérie avait gagné. Alain ne reviendrait plus.

***

mesto

Sur l’horloge murale, cinq heures du matin, comme chaque fois qu’il entrait dans cette grande cuisine privée, attenante au quartier des cadres supérieurs du Bien Pensant. Dominicci avança vers une desserte près des éviers. Il repéra la théière en terre cuite réservée à la jeune femme – un souvenir de Balsus-Orano – et y versa la tardiéchyne en poudre. À long terme, si la substance ne provoquait pas la folie, elle laissait de graves séquelles psychologiques. Quand il reposa le couvercle, sa main tremblait. Il dut s’adosser contre un mur pour essayer de rassembler ses idées. Dans sa confusion mentale, l’une surnageait, devenant une obsession qui occulta tout le reste : il tuait l’élue de Dieu. Quand il ferma les yeux, son mal-être devint insupportable ; la panique le submergea ; il courut vers l’appartement de celle qu’il assassinait.

Il tambourina à sa porte, réveillant Kolgov qui dormait dans le salon pour veiller son hôte précieux. Le révérend vint lui ouvrir en maillot de corps et en short. Dominicci balbutia, bouscula l’homme ensommeillé pris par surprise et se propulsa vers la chambre de sainte Valérie. Kolgov ceintura l’intrus avec un grognement au moment où il posait le pied dans la pièce où la jeune femme somnolait. Les deux hommes en vinrent aux mains. Dominicci reçut un direct de Kolgov en pleine figure, décochant en retour des coups de pied au hasard. L’un d’eux atteignit son adversaire au tibia, ce qui lui arracha un cri de douleur.

Valérie dut crier à son tour pour que cessât l’échauffourée. Quand elle donna l’ordre à Kolgov de quitter sa chambre, il protesta, mais obtempéra. Dominicci restait debout dans un coin de la chambre, honteux et fébrile. Ses paupières se refermaient déjà sur son œil tuméfié. Elle l’invita à approcher. Il hésita, puis marcha lentement vers elle. Parvenu près du lit, il s’agenouilla brusquement, courbant la tête, et saisit la main de la jeune femme anémiée. Elle était tiède et molle.

« Je vous en conjure, murmura-t-il, sauvez-moi, Votre Sainteté, venez-moi en aide.

— Tu n’as rien à craindre, dit-elle d’un ton conciliant.

— Si, j’ai péché. Je suis un meurtrier, confessa-t-il, raffermissant sa prise sur sa main.

— Je le sais. »

Il se mit à bredouiller : « Vous… vous sa… vous savez ?

— Dieu a voulu m’en informer afin que je te pardonne.

— Je… je ne le mérite pas. (Son œil l’élançait douloureusement.)

— Ce n’est pas à toi d’en juger. Seul Dieu a ce droit.

— Je donnerais ma vie pour racheter ma faute.

— C’est inutile. Tu es venu te confier à moi. Tu as montré du courage.

— Non, je suis faible, je suis un lâche, un assassin.

— Dieu nous contemple. Dès lors, comment pouvais-tu te figurer que j’ignorais quel sort on me réservait ?

— Et vous l’acceptez ?

— Bien sûr, et j’ai eu raison, car tu es venu, et tu vas me sauver, n’est-ce pas ?

— Oui, si je le peux.

— Tu en as le pouvoir. Tu es un médecin. Tu peux défaire ce que tu as fait.

— Dans certains cas, oui. (Il y eut un silence contraint.)

— Que veux-tu dire ?

— C’est… ce traitement que vous subissez, la tardiéchyne, c’est… il est irréversible. Il dure depuis des mois, et… (Il se retint pour ne pas sangloter.)

— Continue, dit-elle calmement.

Il déglutit : « Il est trop tard. Vous ne guérirez jamais. C’est impossible.

— Et mon petit Alexandre ?

— Votre enfant… cet enfant ne sera pas normal. S’il vient au monde, il souffrira de malformations et d’une santé mentale déficiente. Je… je… (Il se tut, incapable de poursuivre.)

— Il aurait déjà dû disparaître ? réussit-elle à demander.

— Oui, merci, c’est cela. Si les injections se poursuivent, il s’éteindra dans quelques semaines, un mois peut-être.

— Alors ton crime est double.

— Oui, Votre Sainteté. (Il posa sa tête sur le drap, quémandant son contact.) Ayez pitié d’un criminel. Il ne peut se racheter, rien ne peut le préserver de la damnation.

— Si, Dieu prend soin de toi. Il t’a poussé à venir ici. Le regrettes-tu ?

— Non, Votre Grâce, il le fallait. D’abord pour vous, ensuite, pour moi.

— Je veux que tu gardes notre secret. Agis comme si rien n’avait changé, comme si tu m’empoisonnais encore. Comment t’y prenais-tu ?

— La théière. De la poudre dans la théière. Tous les matins.

— C’est donc toi qui m’avais déjà empoisonnée sur Balsus-Orano ?

— Non, Votre Sainteté… Votre Sainteté, est-ce que vous, vous me pardonnez ? souffla-t-il dans un dernier élan pitoyable.

— Dieu te pardonne. Pars sans crainte à présent. »

Il lui baisa maladroitement la main, se releva et repassa par le salon où Kolgov, enragé d’être tenu à l’écart, tournait en rond avec deux autres chrétiens. L’un d’eux émit un grondement menaçant et s’avança vers Dominicci, mais Kolgov commanda de le laisser sortir.

Seule dans sa chambre, Valérie, effondrée, ne put contenir ses larmes. Dominicci venait de briser son unique espoir. Elle avait imaginé que Dieu, dans son infinie magnanimité, prévoyait pour elle une autre issue, un moyen d’échapper à sa dégénérescence, une solution pour Alexandre. Mais non ; d’une manière ou d’une autre, ils étaient condamnés, tous les deux. Elle non plus ne comprenait pas. Pour la première fois depuis de nombreux mois, elle se surprit à douter. Pourquoi sa vie devait-elle s’achever aussi vite, alors qu’elle n’était encore qu’à l’aube de son avènement ? Quel sens y déchiffrer ? Y en avait-il au moins un ? Avait-elle fauté sans le savoir, par orgueil, par vanité, se plaçant au-dessus des autres fidèles ? Pourtant, n’était-ce pas là une sorte d’obligation pour qui entendait convertir ? Son interrogation était à la mesure de sa stupeur. Interdire au messie d’apparaître représentait pour elle une erreur incompréhensible, un mystère divin. Mais Dieu, par essence, était infaillible. C’était elle qui aurait dû se résigner dans l’abnégation et se remettre en question pour trouver la justification. Elle avait beau chercher. Seules la désespérance et la peur réapparaissaient, aussi intenses qu’à l’époque où Dieu n’était encore pour elle qu’un concept lointain. Sa foi vacillait ; elle était terrorisée. De nouveau, elle faisait face à elle-même, à sa solitude, sans le rempart de la chrétienté.

Kolgov la découvrit dans son lit, prostrée, les bras tordus, serrés contre sa poitrine, comme si elle voulait éviter d’éclater en morceaux et de se répandre alentour. Le révérend crut à une nouvelle crise de la maladie qui la faisait lentement décliner. Dans ces cas-là, il appelait un musicien qui, avec son ukulélé électrique et quelques romances, réussissait à apaiser leur égérie. Cette fois-ci, rien n’y fit. La jeune femme, mutique, se recroquevilla sous ses draps, agitée de frissons, sourde à toute tentative pour la calmer. Kolgov finit par demander au musicien de quitter la pièce. Lui-même se sentait abattu. Il était impuissant. Dominicci était-il responsable de l’état de Valérie ? Qu’était-il venu lui annoncer ? Une nouvelle catastrophe ? Kolgov en était réduit aux pires conjectures. À trois mois du retour sur Terre, – inutile d’entretenir la moindre illusion – la situation à bord était désormais incontrôlable. La lente déchéance de Valérie condamnait tout le personnel de bord à un retour arrière. Elle les entraînerait avec elle. Il aurait fallu tout suspendre, s’en remettre à Dieu, mais Kolgov, lucide sur lui-même, s’aperçut aussitôt qu’il n’en était pas capable. Sa vie ne pouvait pas refluer à son point de départ, son point d’arrêt plutôt, comme lorsqu’il s’échinait au travail, courbé dans la chaufferie nucléaire, anonyme, invisible, inexistant, y compris à ses propres yeux. Tout ne pouvait pas s’interrompre aussi vite. Il s’y refusait. L’ordre catholique devait survivre à ses cinq premiers mois d’existence. Pour des milliers d’hommes et de femmes, il était le révérend, une figure importante, une référence ; tous le savaient proche, peut-être même intime, de sainte Valérie. Si celle-ci redevenait une femme pareille aux autres ou presque, lui aussi replongerait dans la platitude, avant l’oubli.

Il avait besoin d’elle comme d’une sainte. Il fallait qu’elle le restât.

***

con brio

Au cours de leur Échange depuis le Vatican, le camérier désigné par Edmond XIII s’était montré très clair : si l’annonce n’avait pas lieu dans les vingt-quatre heures, il serait licencié. Lawson avait beau se torturer mentalement depuis des heures, il n’entrevoyait aucune échappatoire. Plus il y songeait, plus il était convaincu qu’une émeute aurait lieu, une mutinerie qui s’achèverait dans un bain de sang. Les chrétiens étaient trop attachés à sainte Valérie qu’ils percevaient – que ce fût sensé ou recevable dogmatiquement n’était pas la question – comme la source de leur foi. L’accusation de sorcellerie, exigée par le pape à la suite du processus d’empoisonnement, serait interprétée comme un affront inqualifiable à leur propre intégrité. Comment aurait-il pu en aller autrement ? Seules des personnes à des milliards de milliards de kilomètres pouvaient penser que cela suffirait à discréditer définitivement une sainte, une femme aimée, vénérée et plainte pour cette maladie qui s’aggravait, pour cet enfant qui ne naîtrait sans doute jamais. Le pape réagissait trop tard. Prévoir de jouer et de gagner sur deux tableaux était bien imprudent. Si le Vatican voulait s’en séparer, il n’aurait pas fallu l’encenser sur Balsus-Orano et la laisser conquérir le personnel et des autochtones par millions.

Lawson soupira ; il ne pouvait même pas espérer l’aide de ses adjoints qui s’étaient empressés de se retirer du jeu, trop heureux de le laisser seul pour décider du moment opportun. Riggs se frottait déjà les mains, astiquant les armes avec lesquelles il pourrait mater les terroristes – même s’il ne s’agissait que de haine et de rancœur, lui au moins était resté fidèle à ses convictions. Lander, barricadé dans ses appartements, y entassait des vivres pour six mois, souhaitant bonne chance au chef de la mission. Dominicci, si l’on portait crédit à l’accusation de Riggs – une parmi tant d’autres, – était passé à l’ennemi, arrêtant sa besogne macabre. Peu importait désormais. À quinze jours de l’arrivée sur Terre, la pauvre femme se trouvait dans un tel délabrement qu’on pouvait considérer que sa mission était quasi achevée.

Licencié : pour Lawson, cela équivalait au couperet de la guillotine. À son âge – cinquante-neuf ans, – et avec la réputation héritée d’un fiasco, plus aucune firme religieuse ne l’engagerait – en tout cas, jamais comme chef de mission. Il n’aurait droit à aucune indemnité. Pire encore, la LUC l’attaquerait certainement en justice pour lui réclamer des dommages et intérêts qui le ruineraient définitivement. Contre une somme dérisoire, sa banque récupérerait sa résidence paradisiaque acquise à prix d’or et à crédit sur Janus, petit astéroïde de luxe.

Il reprit la bulle papale, encore confidentielle, posée sur son bureau. Pour la centième fois depuis qu’il l’avait reçue par navette spéciale affrétée par le Vatican, il la relut : « En ce jour saint du 12 avril 2714, au nom de Son Éminence Edmond XIII, ci-après anathème de conviction de sorcellerie à l’encontre de Valérie Novack, comédienne de la troupe du Vent de la Foi sur le vaisseau Le Bien Pensant, armé par la Légion Universelle Catholique, en mission apostolique évangéliste Agnus Dei ordonnée par le Vatican. » Suivait dans une langue alambiquée et désuète les faits reprochés à la jeune femme, désormais habitée par le démon. Dans d’autres circonstances, Lawson eût pu s’en amuser. Il reposa l’acte du saint-père et se prit la tête entre les mains, laissant échapper un gémissement exaspéré. Si seulement il avait pu soudoyer discrètement quelques-uns de ces damnés chrétiens pour s’emparer de cette Novack ! Il fallait bien admettre que la foi contrariait ce genre d’approche.

Un carillon signala un appel. Il jura et cliqua sur un écran. Le visage aux traits cernés de son assistante annonça que le révérend Kolgov sollicitait un entretien. Lawson s’apprêtait à refuser avec véhémence quand elle ajouta rapidement qu’il venait à titre personnel pour le problème sainte Valérie. Intrigué, Lawson grogna son assentiment. Il finissait de ranger la bulle papale dans un tiroir quand Kolgov entra dans le bureau. Lawson tenait son visiteur en piètre estime. Le seul talent qu’il lui reconnaissait était celui d’un bon orateur. Au-delà, il le considérait comme insignifiant ; sa présence permanente aux côtés de Valérie Novack demeurait pour lui une énigme ; ils ne pouvaient tout de même pas être amants : autant Novack pouvait paraître attirante – avant sa maladie, – autant Kolgov était dénué du moindre charme, souffrant d’un physique atrocement banal, ce qui rendait son nouveau statut à bord encore plus irritant pour Lawson qui accordait une grande importance à la prestance de ses interlocuteurs.

Il l’invita à s’asseoir. Kolgov se drapait d’une espèce de longue blouse grise, brodée sur le col de petits symboles ésotériques, qu’il devait juger élégante. Après des platitudes sur la satisfaction de revenir bientôt sur Terre, l’ancien mécanicien employa une curieuse formule : « Sainte Valérie devient une entrave à notre bien-être à tous.

— Une entrave ? » s’étonna hypocritement Lawson qui se renfonça dans son fauteuil pour mieux observer son visiteur.

Kolgov hocha la tête, comme gêné, et continua de sa voix grave, d’un timbre agréable : « Hélas, oui. J’en suis d’autant plus contrit qu’elle m’est très proche, mais c’est aussi grâce à ma position que je suis en mesure – mieux que quiconque ! soutint-il en levant l’index – de me rendre compte qu’elle n’est plus capable d’assumer son rôle, ce rôle difficile que, nous autres chrétiens, lui avons concédé pour l’amour de Dieu. Elle doit se reposer, décréta-t-il doucement.

— Éternellement ? » ironisa son interlocuteur.

Kolgov parut sincèrement peiné : « Ne vous méprenez pas sur mes intentions. L’un comme l’autre savons ce qu’endosser des responsabilités implique. (Lawson se le représenta occupé à triturer des manettes dans sa chaufferie, et songea que ce révérend, qui profitait d’une manière éhontée de circonstances exceptionnelles, était bien téméraire et présomptueux de se comparer à un vrai responsable de mission.) Nous ne pouvons, poursuivait-il, nous permettre de laisser la situation basculer dans une gabegie contraire à nos intérêts respectifs.

— S’il vous plaît, révérend Kolgov, arrêtons ces simagrées. Ni vous ni moi ne sommes des politiciens, encore moins des diplomates. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Il faut parvenir à la destituer dans le cœur des croyants sans provoquer une rébellion. »

Lawson s’autorisa un sourire entendu : « Mon révérend, c’est ce que souhaite également le saint-père.

— Qu’est-ce que vous dites ? »

Après l’avoir sorti du tiroir, Lawson lui tendit sans un mot le document pontifical. Kolgov le lut, blêmit, puis le redonna à Lawson. « J’ai du mal à y croire. Ainsi, la rumeur disait vrai. »

Lawson haussa les épaules. « Ce n’est que de la politique. Pourquoi en irait-il autrement au Vatican ?

— Je n’y voyais pas les choses sous cet éclairage.

— Vous êtes en période d’apprentissage, mais vous apprenez vite. Votre présence ici l’atteste… Alors, pouvez-vous contenir vos fidèles si Valérie Novack disparaît brusquement ? Je pense à un kidnapping par un forcené ou un admirateur jaloux. Il s’agira de l’enlever et de l’expédier quelque part dans un coin paumé de la galaxie, une retraite d’où elle ne reviendrait jamais.

— Pourquoi ne pas l’inculper de sorcellerie ainsi que notre saint-père le préconise si justement ?

— Parce que cela créerait à bord un contexte explosif, impossible à contrôler, pour qui que ce soit. Tout comme vous, je veux empêcher une tuerie. En la subtilisant, nous ne salissons pas son image ; à cause de sa maladie, celle-ci se ternit inexorablement depuis des semaines – et je n’évoque même pas le choc de la transformer soudainement en sorcière ! Elle resterait ainsi une icône valable, et puis, peut-être serez-vous – je parle des chrétiens – soulagés de ne pas assister à sa décrépitude. C’est toujours douloureux de voir l’objet de son culte se racornir comme un fruit gâté et devenir une étrangère qu’on plaint, un être diminué, inférieur à soi, alors qu’on le pensait quasi invulnérable, hors d’atteinte des banales turpitudes qui vous atteignent tôt ou tard. Cela pourrait même en pousser certains à remettre en question leur foi. Mais êtes-vous au moins d’accord avec mon analyse ?

— Je ne sais pas. (Le révérend paraissait profondément préoccupé. En fait, il était surtout dépité, choqué presque, de constater qu’on faisait aussi peu de cas de la recommandation papale, gage – selon lui – de succès comme de survie pour le sage qui n’aurait pas l’inconscience de s’y opposer.)

— Écoutez, révérend, cessons nos finasseries : j’ai besoin de vous pour l’enlever sans bruit. En échange, en manœuvrant intelligemment, vous resterez le dépositaire de sa parole posthume, le garant de son intégrité. Le marché est honnête. Vous verrez, on vous sera reconnaissant de perpétrer le rêve qu’elle incarnait – brillamment, j’en conviens –, d’empêcher qu’il ne soit finalement mis à sac, détruit par celle-là même qui l’a fait naître. Débrouillez-vous pour qu’elle vous désigne préalablement comme son légataire, son porte-parole attitré. Vous êtes le seul à déjà connaître la fin de son histoire. À vous d’en tirer parti dès aujourd’hui. Elle vous fait confiance.

— Pas de sorcellerie ? »

Lawson secoua négativement la tête : « Non, mon révérend. Edmond XIII fait fausse route, mais ne lui en tenez pas rigueur : votre guide spirituel est trop loin d’ici pour apprécier pleinement les risques. Ailleurs, cette recette pourrait sans doute fonctionner. Pas dans notre cas. Sainte Valérie doit rester une vierge immaculée… (Il marqua une pause à dessein.) En fait, c’est aussi la condition sine qua non pour asseoir votre futur statut de chef de file. Ne perdez pas de vue que les milliers de croyants du Bien Pensant vont débarquer sur Terre ; immanquablement, ils draineront dans leur sillage de nouveaux régiments de convertis. Tant de gens rêvent secrètement de croire en une figure vivante de chair et de sang à laquelle ils peuvent s’identifier, et non pas juste en une idée de toute-puissance inaccessible ou en un mourant cloué sur une tablette. Veillez seulement à ne pas dévier de la doctrine papale. Et surtout, révérend, pas de messianisme outrancier ou vous finirez d’une bien triste manière… (Il s’interrompit et contempla Kolgov avec un air mi-ironique, mi-méprisant :) À moins que vous n’ayez une meilleure suggestion ?

— Non, reconnut Kolgov, déçu de se soumettre aussi vite, sans coup férir.

— Demain soir, trancha Lawson.

— Que se passera-t-il ?

— Demain soir, à minuit, nous arriverons dans ses appartements. Arrangez-vous pour être seule avec elle. Si possible, au dîner, droguez-la.

— Et ensuite ?

— Nous la transférerons à bord d’un des bâtiments d’appoint qui l’expédiera dans l’univers, le plus loin possible.

— Elle ne peut voyager seule, objecta-t-il dans une dernière velléité. Elle est trop faible.

— Cela a-t-il encore de l’importance ? soupira Lawson.

— Oui. Je m’y opposerai.

— Bien, mon révérend. On lui trouvera donc un ou deux accompagnateurs. (Il réfléchit à haute voix.) Qui pourrait être assez stupide pour cela ? Remarquez, ce n’est pas indispensable qu’ils soient consentants.

— Il lui faudra un médecin. Pour l’accouchement.

— Félicitations, vous pensez à tout. Je m’en occupe.

— Mais… vous croyez que cela suffira ? Et le pape, comment va-t-il réagir ?

— Rassurez-vous. Après coup, Edmond XIII nous remerciera, vous et moi. N’oubliez pas que nous délivrons Sa Sainteté d’un problème dont elle n’entendra plus jamais parler.

— Vous n’aviez pas tort.

— À quel sujet ?

— Sur mon expérience en politique, répondit Kolgov avec une certaine amertume. Je suis encore un débutant.

— Cette fois-ci, c’est vous qui le dites. Sommes-nous bien d’accord ? »

Kolgov, même s’il n’était pas encore entièrement convaincu, approuva, puis sortit du bureau. Il n’avait rien de mieux à proposer, et le temps pressait.

Lawson, rasséréné, coupa l’extrémité d’un cigare et l’alluma avec plaisir – petit rituel privé pour toute importante victoire personnelle. Ce nabot de révérend s’était laissé tenter. Si l’affaire tournait mal, ce serait enfantin de le désigner comme seul responsable, pour la bonne et simple raison que, sans le concours de ce chrétien de la première heure, un enlèvement était matériellement impossible. Kolgov voyait au moins juste quand il s’avouait novice en politique. Sa naïveté était confondante.

Lawson souffla des ronds de fumée et les admira s’élever paresseusement au-dessus du bureau, puis se désagréger peu à peu. Exactement le sort que nous réservons à sainte Valérie, songea-t-il avec satisfaction.

***

sostenuto

Elle ne cessait de regarder derrière elle, s’attendant à tout moment à voir surgir des poursuivants. Encore quelques centaines de mètres dans les couloirs déserts avant d’atteindre son but. Elle redoutait les premières contractions. Depuis qu’elle avait quitté son appartement, de violentes nausées la contraignaient à marquer des arrêts. S’adossant à un mur, elle essayait alors de combattre ses malaises, puis repartait, incertaine, la chemise trempée de sueur, le front brûlant, soutenant à deux mains son ventre encombrant. Déjà une demi-heure de course dans les travées. À cette heure matinale, les convertis assistaient à la première messe et les autres dormaient encore. Elle n’en revenait pas que les trois jeunes chrétiens chargés de sa protection pour la nuit l’eussent laissé partir. Sans doute étaient-ils intimidés par une sainte qui les avait presque suppliés pour avoir droit à une promenade sous prétexte qu’on l’enfermait depuis trop longtemps. Quand ils avaient fait mine de l’accompagner, elle avait répliqué que c’était inutile ; de toute façon, elle ne s’absentait qu’un petit quart d’heure. Mal à l’aise, les trois jeunes gens inexpérimentés – pour deux d’entre eux, c’était leur première garde – n’étaient pas de taille à lui tenir tête.

Pourvu qu’il soit là ! pensa-t-elle en frappant à sa porte. Il ouvrit peu après, habillé d’un vague tricot de corps, ne cachant pas sa stupéfaction. Terriblement amaigrie, elle vacillait, le visage exsangue, comme déformée à cause de la rondeur de son ventre contrastant avec sa maigreur.

Valérie Novack implora d’une voix rauque, entre des lèvres desséchées qui avaient depuis longtemps perdu tout éclat : « Alain, laisse-moi entrer, je t’en prie. »

Il la soutint jusqu’à son lit. Elle respirait si bruyamment par la bouche qu’il se demandait si elle n’était pas en train d’étouffer. Elle s’allongea, non sans difficulté, et parut se calmer. Müller la regardait, muet, impressionné et malheureux de la retrouver dans cet état.

Elle tourna la tête vers lui : « J’avais tellement peur que tu ne sois pas là, confia-t-elle en souriant. Mais non, j’avais tort de m’inquiéter. Je suis heureuse, tellement heureuse… (Un spasme parcourut son corps décharné. Müller s’avança.) Chhuut, non, ce n’est rien. Juste cette fatigue… »

Maîtrisant son émotion, il lui prit la main. « Que s’est-il passé ?

— Dieu m’a abandonnée, murmura-t-elle avec une lueur d’affolement dans le regard. Il m’a laissée aux mains des mécréants. Dieu m’a abandonnée, répéta-t-elle en fermant les yeux.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

— Ils répandent l’anathème, ils réclament ma mort et celle d’Alexandre, chuchota-t-elle.

— Qui ça ?

— La LUC. Le saint-père aussi. Tous veulent que je disparaisse. Ils se sont ligués contre leur sainte.

— Comment ça, le pape ? C’est incompréhensible.

— Regarde ce qu’ils ont fait de moi. Pourquoi te mentirais-je, Alain ? Pourquoi ?… Ce qui compte, c’est que je sois revenue… (Elle voulut se redresser pour lui faire face, mais renonça, exténuée par sa marche dans les coursives.) Je me suis trompée. Ma peur de vivre et de mourir seule m’a aveuglée. Comme on cherche un sol sous ses pieds, j’ai cherché une raison à mon existence, alors qu’il ne peut y en avoir, que le vide affreux est partout, il nous cerne. On doit accepter cette vérité. Dieu n’est qu’un mirage, une… une arme pour ceux qui veulent exercer un pouvoir sur les plus faibles et les innocents. Peut-être existe-t-il quelque part, dans un ailleurs inaccessible aux êtres humains, dans une sphère inconnue, mais il ne ressemble pas à ce qu’on nous enseigne dans des fables à endormir debout. Non, bien sûr, il ne pourrait pas cautionner ce qu’on accomplit en son nom. C’est une supercherie. Et le pape, c’est… c’est une image fausse et médiocre inventée par des hommes pour nous rassurer, avant de nous abuser. Le pape, dans son apparat ridicule, sous couvert d’amour du prochain, il trahit, il ment, il parade, il roucoule, il impose son dogme et son ambition. C’est… c’est terrible, lâcha-t-elle d’une voix désespérée. Alors, même si je sais combien c’est injuste, je me suis souvenue de toi, de tes sentiments pour nous deux. Je ne sais pas si tu as raison, mais tu n’as pas tort dans ton refus de croire. Je suis de nouveau perdue, et je n’ai plus que toi, Alain… (Épuisée par sa tirade, elle reprit son souffle.) Moi et Alexandre, nous n’avons plus que toi. On ne sait plus où aller… Par pitié, ne nous laisse pas mourir seuls.

— Tu t’es enfuie ?

— On s’est sauvés. On veut vivre. Avec toi, s’il te plaît. Emmène-nous loin d’ici.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Ils vous cherchent partout. Les chrétiens vont me faire la peau.

— Non. Je parlerai. Je dirai que je suis là de mon plein gré.

— Et ensuite ?

— Je sais plus, Alain. Je suis si fatiguée… J’ai soif », dit-elle dans un frisson.

Le temps pour lui de tendre un verre d’eau, elle s’était évanouie, la tête basculée sur le côté, comme apaisée maintenant qu’elle le savait à côté d’elle. Il s’assit, essayant d’analyser les sentiments qui l’agitaient. Combien de fois avait-il rêvé cette situation ? Combien de fois avait-il imaginé qu’elle réapparaîtrait et réclamerait sa présence ? Aujourd’hui, c’était devenu réalité ; pourtant, même s’il était soulagé, même s’il était en droit de savourer une victoire aussi tardive qu’inattendue, il ne se sentait guère plus heureux. Où était la porte de sortie ? Peu à peu, il s’était préparé à retourner seul sur Terre et à oublier. Avec le temps, avec d’autres missions, il aurait fini par oublier. Maintenant, une fois de plus, tout changeait, et d’une façon encore plus dramatique et incertaine. Un nouveau piège inventé par des hommes égarés dans leur tragédie.

Il en avait trop entendu à bord pour ne pas douter de la santé mentale de Valérie. Accuser Edmond XIII de complot semblait aberrant. Un pape ne pouvait qu’être fier et reconnaissant envers une nouvelle recrue transformant un médiocre Agnus Dei en succès incontestable. Dans sa déraison, elle rendait cette figure emblématique responsable de son malheur. Le plus simple aurait été de prévenir les chrétiens et le révérend Kolgov, et de leur rendre – il avait failli penser livrer – Valérie. Après tout, elle l’avait congédié si sèchement qu’elle n’avait plus sa place à ses côtés. De surcroît, elle était gravement malade et avait besoin de soins. Son intelligence recommandait à Müller de réagir sans faiblesse, mais il en était incapable. Sans Alexandre et Valérie – comment continuer à se mentir à soi-même ? – sa vie n’avait pas de sens.

Valérie gémit. Elle remua un peu et ouvrit les yeux, le cherchant du regard.

« Alain, murmura-t-elle, appelle Dominicci. Il est avec nous… (Elle posa une main sur l’arrondi de son ventre.) Il bouge. Viens l’écouter, l’invita-t-elle en souriant, dévoilant sa peau nue. (Il s’approcha avec précaution et se pencha au-dessus d’elle.) N’aie pas peur de ton fils. Il sait que c’est son père. Je lui ai dit… (Il posa son oreille et sentit aussitôt des mouvements, comme des appels lancés au jugé, amortis derrière un amoncellement de lourdes tentures tièdes. Après un moment de stupeur, la joie le submergea, une joie nouvelle et profonde.) C’est qu’il est heureux de te connaître. Tous les trois, nous nous aimerons, j’en suis certaine à présent… (Il eut du mal à se détacher de Valérie qui s’adossa contre l’oreiller, les traits crispés.) Appelle Dominicci, répéta-t-elle d’une voix harassée. Il t’expliquera. »

Le médecin parut catastrophé quand il découvrit Valérie sur le lit, bizarrement étendue comme une marionnette cassée, de plus en plus affaiblie. Vêtu d’un costume sombre défraîchi, mal rasé, à peine coiffé, il portait une grande sacoche et deux mallettes avec des poignées. « Je suis venu aussi vite que possible, dit-il à la jeune femme. Ils fouillent tous le bâtiment, Riggs en premier. Ses hommes sont armés. J’en ai croisé deux qui ont failli m’interpeller près de la bibliothèque sud. Les convertis sont persuadés qu’ils vous ont kidnappée pour se venger. Qu’est-ce que vous faites là ?

— Racontez à Alain. Il ne me croit pas.

— Je ne l’en blâme pas », répondit Dominicci avant de parler. Quand il eut terminé – omettant de décrire son vrai rôle, – l’ampleur et la cruauté du complot épiscopal sidéraient Müller.

« Qu’est-ce qu’on peut faire ? lança-t-il enfin.

— Aucune idée, répondit lentement le médecin. Si : espérer. Dieu va nous ouvrir un chemin. Il ne peut pas délaisser sainte Valérie, son enfant chérie. Je suis confiant.

— Qu’est-ce que vous apportez ? questionna Müller en désignant sa sacoche et ses deux mallettes.

— Des médicaments, du matériel. Il se peut qu’il…. »

Son bracelet de communication tinta à son poignet. Il le porta à son oreille, se figeant quand il reconnut la voix de son interlocuteur. Il échangea quelques mots, puis baissa le bras, la mine défaite. « Lawson : il sait que nous sommes ici tous les trois. (Devant le regard surpris de Müller, il s’empressa d’ajouter : ) Je n’y suis pour rien, je vous jure. Il y a des caméras partout.

— Qu’est-ce qu’il veut ? interrogea faiblement Valérie.

— Il propose de mettre à notre disposition un bâtiment auxiliaire, équipé pour l’interstellaire, à capacité maximale avec des vivres pour plusieurs années. Il dit que nous sommes libres de partir ensemble n’importe où, mais qu’il faut prendre le large tout de suite, sinon il ne répond de rien.

— Pourquoi est-ce qu’il nous aiderait ? s’inquiéta Müller.

— Il m’a assuré que son seul but est d’éviter que le sang coule. En disparaissant de notre plein gré, personne ne pourra être accusé.

— On peut s’y fier ?

— S’il l’avait voulu, nous serions déjà entre leurs mains… Il rappelle dans cinq minutes, indiqua Dominicci. Que décidons-nous ?

— On accepte, fit la jeune femme. On n’a pas d’autre solution. »

Müller finit par se résoudre à ce choix. Dans cet enchaînement précipité, il redoutait un traquenard.

Deux heures plus tard, le trio de fugitifs quittait Le Bien Pensant à bord du bâtiment auxiliaire numéro six, d’habitude réservé au gros ravitaillement au sol ou aux liaisons avec les supercargos de maintenance croisant dans la galaxie. Avec leur autonomie, neuf planètes civilisées leur étaient accessibles ; la plus proche était à trois mois de distance. Au dernier moment, un doute affreux avait saisi Müller : n’étaient-ils pas tout bonnement en train de s’installer dans leur tombeau ? Ce bâtiment n’allait-il pas tomber en panne ou exploser dans quelques jours ? Après ce qu’il avait appris des intentions du saint-père, il ne savait plus à qui se vouer.

***

calando

L’assemblée générale avait été houleuse. Plusieurs fois, Lawson avait failli couper court et sortir avant l’heure de l’amphithéâtre bondé. Sans l’aide de Kolgov, ses propres explications – laborieuses en dépit d’une longue préparation – n’auraient pas été suffisantes pour amadouer les chrétiens surexcités ; beaucoup avaient semblé prêts à en venir aux mains. L’enregistrement vidéo de Valérie Novack, filmée en catastrophe juste avant son départ avec Dominicci et Müller, s’était révélé capital. Puisque leur sainte émettait publiquement, et apparemment librement, le vœu de quitter le monde des hommes pour se consacrer à sa relation avec Dieu, il leur était difficile de s’y opposer. Même si cette soudaine décision paraissait suspecte à bon nombre d’entre eux, il était de toute manière trop tard pour agir. Aux côtés de Lawson, le révérend, officiellement choisi par leur égérie comme son successeur moral, avait clôturé la séance en souhaitant bonne chance à sainte Valérie dans sa nouvelle vie et affirmant que le saint-père se joignait à lui. Il ajouta qu’elle resterait dans le cœur de tous les chrétiens comme la plus dévouée et la plus parfaite servante de Dieu. Ainsi que Lawson l’avait anticipé, la grande majorité des fidèles préféraient – consciemment ou inconsciemment – emporter une image plaisante, « adorable » de celle qui était l’initiatrice, la révélatrice de leur foi.

De retour dans son bureau, André Lawson parvenait enfin à se détendre. C’était très vraisemblablement la fin de l’affaire Valérie Novack, sans avoir à la kidnapper – un dénouement inespéré. Il offrit un verre de bourbon à son interlocutrice qui paraissait déçue sans que l’on sût bien pourquoi. Lawson ne résista pas au plaisir de la titiller : « Allons, Nina, souriez un peu. Elle a décampé. Ce n’est pas ce que vous revendiquiez depuis des mois ? Dois-je rappeler que c’est par vous que tout a commencé, quand vous êtes venue me demander – devrais-je plutôt dire ordonner ? – de licencier Novack pour croyance religieuse ? Vous vous souvenez ? »

Vêtue d’un pantalon de toile bleu ciel et d’un sweater beige frappé sur la poitrine du logo de la LUC, Nina hocha la tête en silence et but une petite gorgée ; les glaçons s’entrechoquèrent dans le verre. Avec tristesse et amertume, elle se représentait Valérie et Alain en train de faire l’amour. Lawson, en bras de chemises, lui tendit poliment une coupelle d’amuse-gueule. Elle reposa sa boisson et en piocha quelques-uns.

« L’Agnus Dei restera comme ma mission la plus difficile, reprit-il après avoir croqué un petit biscuit salé. Qu’allez-vous faire, une fois à Terre ? On vous attend ?

— Non, mis à part ma famille.

— Vous repartirez ?

— Je ne pense pas.

— Et votre livre – En Route avec Dieu, c’est bien ça ? Vous l’avez terminé ?

— Pratiquement. Je m’attendais à une autre conclusion. Je me demande si je ne vais pas plutôt laisser celle que je prévoyais : un procès papal pour commerce avec le malin. C’était quand même plus… plus bandant que cette minable fuite en catimini !

— Peut-être, mais c’est nettement mieux pour Novack. Dites-moi, dans votre livre, vous… vous comptez dire la vérité ?

— À votre avis ?

— Franchement, je pense que oui. Vous n’épargnerez personne, pas même Edmond XIII et son empoisonnement. Je suppose que vous savez quand même ce que vous risquez en vous attaquant à l’église catholique, à l’image salutaire qu’elle entend délivrer d’elle-même.

— Merci pour votre sollicitude, se moqua-t-elle. Mon éditeur moscovite m’a déjà fait la leçon. Il me protégera. Et puis, on dira que j’invente, que je suis une affabulatrice. Je ne compte pas face à une autorité morale comme le saint-père.

— Mmm… Vous utiliserez un pseudonyme ?

— Je n’ai pas encore décidé.

— Prenez-en un. C’est le meilleur conseil qu’on puisse vous donner. »

Elle mordit dans une friandise de fruit séché et l’avala. « Vous croyez ?

— J’en suis certain. Pour notre sécurité à tous. »

Le regard de Nina eut une lueur amusée. Depuis qu’elle l’avait connu gémissant, tressautant laborieusement alors qu’elle le pressait entre ses cuisses, ici même, sur la moquette de ce bureau, elle ne parvenait plus à le prendre au sérieux. Il se méprit sur son expression et avança la main, s’apprêtant à lui caresser la joue. Sans même reculer, elle éclata de rire. Il se ravisa, profondément vexé.

« On ne se tutoie plus ? le brocarda-t-elle.

— Non… Vous savez, sans doute jugez-vous – à juste titre – que j’ai abusé de vous, la dernière fois.

— Quelle dernière fois ? De quoi parlez-vous ? »

Il marqua un temps d’arrêt. « Ah, on le prend de cette manière ?

— Comment devrais-je le prendre ?

— Très bien… (Il regarda le sol un long moment.) Encore un point avant de nous séparer : quel est mon rôle dans le livre ?

— Exactement celui que vous avez tenu. Ça ne vous dérange pas, au moins ?

— J’aurais apprécié un scénario plus… avantageux. Non pas que je regrette d’avoir couché avec vous en profitant de la situation, mais je me disais que beaucoup de lecteurs risqueraient d’être choqués par ce comportement, surtout de la part d’un haut responsable d’évangélisation.

— Ces scrupules vous honorent, mais je crois que vous mésestimez vos contemporains. Personne n’est dupe. Depuis des siècles.

— Vous, vous avez sacrément tendance à noircir le tableau, mais peut-être est-ce le lot de consolation de la plupart des écrivains médiocres. Mieux vaut forcer le trait pour attirer un peu l’attention.

— Sauf que, cette fois-ci, je n’ai rien à exagérer. »

Il se gratta le menton, l’air préoccupé. « Et pour vous qui avez si vite cédé, qu’est-ce que vous allez baratiner ?

— Que je ne suis qu’une faible femme, tout juste bonne à s’allonger quand on la sonne.

— Allons, je dois au moins vous reconnaître une qualité : vous avez le sens de la formule. Et Müller, il vous manque ? Soyez honnête. Après tout, il vous a jetée comme une malpropre. »

Le visage de la jeune femme se ferma : « Et vous, en ce moment, qu’est-ce que vous cherchez ?

— À montrer que vous êtes une fieffée salope. Sans vous, rien ne serait arrivé. Du moins, pas de cette manière.

— Une salope qui, au final, aura entassé dans sa hotte deux ou trois cents millions de bons petits chrétiens pour Edmond XIII.

— Ce n’était pas prévu.

— Qui sait ? finassa-t-elle. Peut-être que c’est moi la véritable envoyée de Dieu.

— Oh, oh, oh ! Dans ce cas, Dieu ne serait pas très regardant. »

Nina Boké fronça les sourcils : « Comment ?

— C’est vrai. Pour se commettre avec des putes de votre genre, il faudrait que ce Dieu-là soit tombé bien bas, non ? » André Lawson vida son verre, rota d’un air satisfait et commença à rire.

***

Épilogue

cantabile

Assoiffé par la chaleur moite de cette fin de journée d’été, il reposa le livre sur la petite commode de bambou et se leva pour se servir un thé glacé. Devant la terrasse couverte en bois peint à laquelle on accédait par un escalier de quatre marches, un chemin de terre mal aplani, bordé de pierres irrégulières, disparaissait derrière les frondaisons aux troncs d’arbre géants. De la forêt montaient cris et hurlements de la faune excitée par l’imminence des brusques averses quotidiennes. Müller songea qu’ils ne devraient plus tarder à rentrer du marché. Ce matin, il avait suggéré qu’elle en ramenât de gros pamplemousses pourpres à la pulpe délicatement sucrée, qu’il appréciait en salade ou bien écrasés et mélangés à cet épais yoghourt onctueux qu’on servait en rafraîchissement. Vêtu d’une saharienne kaki, d’un short tombant au-dessous du genou et de sandales en cuir, il sirota sa canette bien fraîche sortie du frigo, se demandant si elle avait pensé à emmener la bâche du véhicule tout-terrain pour se protéger de la pluie. Probablement que non. Encore maintenant, Valérie oubliait souvent ce type de détail.

À leur arrivée sur la planète Siam, deux ans plus tôt, elle était pratiquement incapable de se souvenir de ses actions une heure auparavant et encore plus de ce qu’elle était censée faire. À ses moments de lucidité, elle devait écrire à l’avance la plupart de ses faits et gestes. Müller se remémora leur découragement et leurs efforts incessants pour ne pas baisser les bras et pour croire à une amélioration. Il ne comptait plus les fois où elle s’était effondrée, à bout de nerfs, en larmes – et prête au pire. Comment avaient-ils pu traverser cette longue épreuve sans aucune certitude sur sa santé et sur leur avenir financier ? Il avait été le premier surpris de constater qu’il s’attachait de plus en plus à Valérie à mesure qu’ils supportaient ensemble ce châtiment imaginé par le pape – et perpétré par celui-là même qui se présentait aujourd’hui comme leur compagnon ! Dominicci, hanté par le remord, obsédé par l’idée de se racheter tout en sachant que c’était une chimère, n’avait eu de cesse d’offrir son aide, de donner son avis, de proposer médicaments et traitements pour secourir Valérie, au moins psychologiquement. Difficile de mesurer son efficacité. En tout cas, à la naissance mouvementée d’Alexandre dans l’espace, il s’était révélé diablement utile et de surcroît sincèrement heureux que l’enfant vînt finalement au monde. En tolérant le médecin auprès d’eux, Müller lui offrait l’occasion d’expier sa faute tout en veillant à ce que son tourment restât vif – d’autant plus vif qu’il avait en quasi-permanence sous les yeux le résultat de son crime.

Les trois fugitifs avaient retenu cette planète à cause de sa réputation et parce qu’elle était à l’écart des principales voies commerciales et touristiques. Les autochtones, des peuples paisibles qui rappelaient ceux de Balsus-Orano, n’avaient pas posé de conditions ou de questions indiscrètes. Ici, chacun pouvait s’établir, pour peu qu’il ne perturbât pas des mœurs simples, voire technologiquement un peu frustes. Mais il existait bon nombre de compensations pour qui savait – ou devait – s’adapter. Dispensant des cours dans les cités voisines, Dominicci mettait à profit ses connaissances médicales. Utilisant les outils de maintenance du bâtiment auxiliaire de la LUC, Müller bricolait et dépannait, remettant en état des appareils mécaniques ou électroniques, du matériel d’occasion aboutissant ici après avoir servi sur d’autres mondes. En principe, Valérie faisait le taxi ou le livreur avec ce même bâtiment. Quand elle se sentait trop faible, Müller la remplaçait au pied levé. Bon an mal an, ils s’en sortaient convenablement, louant deux maisons en bois sur une grande parcelle désertique ; à la grande frayeur de sa mère, Alexandre, âgé d’à peine deux ans, commençait à s’y aventurer.

Aucun d’eux n’envisageait de revenir sur Terre. Les médias galactiques rapportaient des puissances religieuses en concurrence mais de plus en plus présentes face à un pouvoir politique obligé de composer pour ne pas se couper d’une partie de ses électeurs. Valérie demeurait apparemment hermétique à toute foi, catholique ou autre. Elle n’évoquait jamais son passé de sainte, reportant l’attention et l’énergie dont elle disposait sur un fils qu’elle chérissait. Alexandre avait vu le jour lors de circonstances extrêmement délicates, une césarienne dans des conditions d’hygiène approximatives, avec une mère physiquement très diminuée. La mort l’avait frôlée. Durant plus d’un mois, elle n’avait pas quitté le lit. Cette fois-là, Dominicci l’avait probablement sauvée.

Sur Siam, leur vie s’éclaircissait peu à peu. L’éducation d’Alexandre et la santé toujours précaire de Valérie accaparaient les esprits.

Müller, ayant jeté sa canette de thé glacé, revint sur la véranda. Il se rassit et reprit son livre. La couverture pelliculée à dominante bleu clair montrait à mi-corps une jeune femme levant la main au-dessus du globe d’une planète. Le visage était doux et souriant, le vêtement une simple chasuble blanche. Le titre s’étalait sur deux lignes inclinées, en larges lettres jaune pâle : En Route avec Dieu. Müller entamait le douzième chapitre, quand sainte Valérie apprenait par le médecin du bord, rebaptisé Paoli, qu’il l’empoisonnait depuis des mois. Nina Boké avait écrit sous pseudonyme un best-seller galactique. Son éditeur l’avait prudemment engagée à expurger certains détails, à en modifier d’autres de manière à éviter que le Vatican prît ombrage d’une histoire sordide mais habilement romancée. L’auteur avait imaginé une fin alternative : sainte Valérie enlevée et tuée par les spadassins de Riggs, devenu Johnson. L’une des majors du divertissement venait d’acquérir les droits du livre pour une superproduction. Paradoxalement, le roman, présenté comme une fiction librement inspirée de faits réels mais anciens, entraîna une vague de conversions, à tel point que le pape Edmond XIII fit parvenir sur Siam un message de félicitations à Valérie Novack. Elle en prit connaissance, impassible, déchira le papier, puis appela Alexandre qui en avait profité pour s’éclipser. Pendant plusieurs semaines, Müller – qui croyait être parvenu à préserver leur anonymat – avait vécu dans la crainte de voir débarquer des mercenaires à la solde pontificale.

Livre en main, Müller leva la tête en entendant le bruit d’un moteur. Surveillant l’orée de la forêt à quelques centaines de mètres, il vit déboucher l’antique véhicule à larges pneus qui ramenait sa famille et Dominicci du marché. Depuis quelques minutes, les nuages s’amoncelaient. Quand le tout-terrain s’immobilisa sur l’aire de parking poussiéreuse, soixante mètres devant la maison, Müller dissimula le livre sous un coussin et descendit du perron pour les accueillir. Dominicci, en maillot et short noirs, ouvrit la marche, peinant sous le poids de deux paniers débordant de légumes et de fruits. Valérie, vêtue d’une robe légère de coton beige, coiffée d’un chapeau tressé à larges bords, souleva Alexandre de son siège après avoir ôté la sangle qui lui évitait d’être ballotté sur les ornières. L’enfant s’apprêtait à crier quand un éclair zébra le ciel bas, instantanément suivi d’un grand coup de tonnerre. Des trombes d’eau tiède détrempèrent le sol. Dominicci, allongeant sa foulée, parvint à les éviter. Valérie pressa le pas, ralenti par Alexandre serré contre elle.

Malgré l’envie de la rejoindre pour l’aider, Müller ne bougea pas. Il savait que Valérie serait mécontente qu’il intervînt. Aveuglée par la pluie, mal assurée, elle trébucha sur une pierre et faillit lâcher Alexandre. Elle se rattrapa à temps, une main dans la terre boueuse. Müller courut vers elle. Quand il arriva près d’eux, elle se releva, souriant tristement, comme prise en faute, honteuse d’elle-même. Les yeux brillants, elle lui abandonna leur fils qui riait de bon cœur, douché par les gouttes chaudes ruisselant sur sa petite figure épanouie, inconscient du danger auquel il venait d’échapper. Müller s’en saisit et le brandit bien haut, à bout de bras, heureux d’un Alexandre aussi combatif, aussi vivant en dépit de son infirmité. Comme s’il voulait en découdre avec les éléments déchaînés, l’enfant remua vigoureusement son unique bras terminé par un moignon à trois doigts. Après un instant d’hésitation, Valérie vint se blottir contre son père ; tous trois avancèrent jusqu’à la véranda, indifférents aux intempéries, unis, réconciliés avec eux-mêmes.

Pour eux, à présent, nul besoin de se soumettre à un Dieu ; leur bonheur et leur salut étaient entre leurs mains.

FIN

JSLR

« Je Suis La Réponse »

ñ

Janvier 2006

Ex omnibus novis terris, hic fuisset splendidissimus

De tous les mondes nouveaux, celui-ci aurait été le plus éclatant


Leo humeris meis ; panthera in ore mio

Un lion sur mon dos ; une panthère dans ma bouche

Les citations sont extraites de La Bible de Jérusalem (texte Éditions du Cerf, Paris, 1998)

Partition

giocoso

1

Joyeux

sostenuto

2

Soutenu

giusto

3

Juste

sforzando

4

Renforçant subitement le ton

con moto

5

Avec du mouvement

più

6

Plus

sostunuto

7

Soutenu

aumentando

8

Augmentant l’intensité

mosso

9

Animé

morendo

10

En mourant

mezza voce

11

À mi-voix

con brio

12

Avec brio

poco a poco

13

Peu à peu

con fuoco

14

Avec flamme

mesto

15

Triste

con brio

16

Avec brio

sostenuto

17

Soutenu

calando

18

Diminuant l’intensité

cantabile

19

Mélodieux


giocoso

L

es questions se succédaient. Il enchaînait les réponses.

« Quelle est la puissance nominale pour un phénomène en plein jour, par temps humide, visible à trente kilomètres ? »

Alain Müller, le regard rivé sur le ciel gris de Stuttgart qu’il apercevait à travers les fenêtres de la salle d’examen, fit le calcul mentalement : « Environ 180 UE.

— Bien. Question 122, suite : avec quel spectre chromatique ?

— Le spectre 6 rouille mat pour la netteté des contours et un halo convaincant. Les numéros 12 et 23, vert phosphore et bleu prussien, peuvent également convenir.

— Question 1084 : dans Les Livres des Chroniques, qui fut le premier chef des preux de David ? »

Cette partie de l’Ancien Testament – incontournable classique en interface divine –, il l’avait particulièrement bûchée. Il récita : « Yashobéam, fils de Hakmoni, le chef des Trois : c’est lui qui brandit sa lance sur trois cents victimes à la fois. »

Les questions continuèrent, sans ordre apparent, lancées par quatre des huit membres du jury, tous enseignants à l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine de Stuttgart. Une assistante roide en tailleur chiné entrait sur son pupitre les réponses en abrégé. En retour, s’affichaient aussitôt sur tous les écrans du jury le résultat et le total des points obtenus. À midi quarante, le quota réglementaire des deux cents questions étant atteint, le président du jury, sous-directeur de l’ISTID, cravaté de bordeaux, pantalon et blazer bleu marine, signifia que l’examen était terminé ; il pouvait se retirer et laisser les délibérations se dérouler.

Dans le couloir, après avoir bu coup sur coup trois cafés à un distributeur automatique, Alain Müller fut incapable de s’asseoir ; il marcha de long en large, anxieux, lissant nerveusement ses épais cheveux bruns coiffés en brosse. À 13 h 30, la porte s’ouvrit sur une enseignante impassible qui lui fit signe d’entrer. Müller s’avança devant la longue table du jury, le cœur battant.

« Monsieur Müller, eu égard aux rapports du corps professoral, eu égard à vos résultats aux différentes épreuves et en ce jour de grand oral final, eu égard enfin à votre attitude générale dans notre école, nous vous déclarons apte à remplir les fonctions d’ingénieur en interface divine, option catholicisme romain. Le jury vous félicite pour vos excellents résultats qui confirment ses attentes. Félicitations. »

Dans son veston de tweed un peu trop large, acheté pour l’occasion, Müller bredouilla des remerciements, reçut un document récapitulatif provisoire et quitta le jury. Il avait réussi. Ses bonnes notes en calcul holographique et projection 3D avaient compensé ses médiocres résultats en psycho-ethnologie et navigation interstellaire – deux matières heureusement secondaires. Tous les sacrifices et les épreuves qu’il avait endurés formèrent comme un film repassant en accéléré, cette consécration en effaçant momentanément les périodes les plus pénibles. Alors qu’il marchait, sourire aux lèvres, vers la sortie, il aperçut Valérie Novack ; elle arpentait le carrelage du grand hall d’entrée de l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine. Dès qu’elle le reconnut entre les hautes colonnes de pierre taillée, elle se précipita vers lui, le visage soucieux, l’interpellant d’une voix fébrile : « Toi, tu as réussi, hein, c’est ça ? Raconte !

— Calme-toi. (Elle se balançait de gauche à droite, comme ballottée par des vagues invisibles.) Tu as pris du Surbutex ?

— Quoi ? (Elle se passait la main sur la figure, d’une manière heurtée, comme pour en retirer une toile d’araignée.) Putain, raconte-moi ! Tu les as eus, hein ? C’est quoi, ce truc ? interrogea-t-elle en montrant le document du jury qu’il tenait à la main.

— Écoute-moi, tu t’es envoyé du Surbutex, hein ?

— Merde, oui ! Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Ça ou autre chose ! Vous êtes tous pareils ! Fais voir ! » lança-t-elle en tendant le bras.

Müller mit le papier hors de sa portée. Il ne voulait pas risquer de la décourager. « Mais on t’avait bien prévenue de rester clean ! Ils vont tout de suite s’en rendre compte ! Combien en as-tu pris ? (Il s’approcha d’elle.)

— Fous-moi la paix ! fit-elle en se dégageant. (Ses lèvres tremblaient.) C’est l’heure. Je dois y aller. Laisse-moi !

— Attends. » Elle s’enfuit, incertaine dans sa jupe trop serrée et sur ses talons hauts qui résonnaient sur le sol, elle d’habitude mal fagotée dans des pulls informes et de vastes pantalons. Müller renonça à la rattraper ; l’expérience lui avait appris qu’il ne servait à rien de s’occuper d’elle dans ces moments-là. Valérie était plutôt bonne élève, mais émotive, trop instable – avant le catholicisme, elle avait tâté de l’islam chiite et du taoïsme. Le plus terrible pour elle était sans doute qu’elle avait conscience de gâcher ses chances sans pouvoir pour autant y remédier, ce qui la fragilisait davantage. En outre, depuis quelques mois, elle semblait rejeter les techniques sophistiquées qu’on leur enseignait, affirmant à la ronde qu’ils ne fabriquaient que des mensonges et que les âmes simples avaient besoin de vérité. Les autres étudiants en interface divine – spécialité très sélective, – demeuraient étrangers à ce type de débat ; ils approuvaient avec un sourire en coin, ayant déjà fort à faire en essayant d’assimiler et de régurgiter au mieux le volumineux programme de l’ISTID, l’une des trois meilleures écoles terriennes en ingénierie divine.

Oubliant cette rencontre, tout à son succès, Müller traversa le boulevard et marcha jusqu’au café où lui et d’autres élèves de sa promotion avaient coutume de se réunir. Malgré un vent humide et le sombre ciel automnal, il foulait avec plaisir le bitume de Stuttgart. Les vitrines lui semblèrent tout à coup si radieuses et les passants si amicaux qu’il devait résister à la pulsion de les embrasser. Il se contenta de sourire à ceux qu’ils croisaient, parfois de saluer d’un signe de tête des inconnus qui le regardaient sans comprendre.

Comment leur expliquer ? se disait-il. Cinq ans que je m’échine à Stuttgart dans ma chambre. Cinq ans à bûcher, à avaler leurs manuels, à préparer leurs foutues démonstrations, à assister des professionnels tyranniques dans des foires ou des spectacles religieux de toute la région pour un salaire ridicule. Tout ça, c’est terminé ! Dès mon premier engagement, je m’envole pour un nouveau monde. À moi l’aventure ! À moi les voyages et les missions exotiques ! Enfin ! J’ai réussi ! Merci, mon Dieu ! plaisanta-t-il en lui-même.

Il poussa la porte vitrée du café et se dirigea vers le groupe attablé qui braillait, verre à la main. Frédérik, option islam sunnite, l’aperçut le premier et le héla joyeusement. Alain se joignit à sa quinzaine de camarades hilares sur l’imposante banquette de moleskine rouge, surmontée tout du long d’un miroir. On lui servit une bière brune à la mousse ambrée. Tous ou presque étaient reçus ; même les recalés semblaient gagnés par l’euphorie ambiante.

« T’as eu tes notes ? l’interrogea Frédérik.

— Et comment ! (Müller brandit gaiement le papier du jury.) Écoutez ça : 326, soit quinze et demi de moyenne, répondit-il avant une lampée généreuse.

— Wouaahh ! Félicitations, le catholique ! s’écria quelqu’un par-dessus le brouhaha des autres conversations. Jusque-là, c’est pratiquement le meilleur score ! Tu les as achetés ou quoi ! »

On renchérit ; on lui adressa force éloges et bourrades.

Il dut bientôt grimper sur la table, faisant rouler des verres rattrapés in extremis, et chanter, ou plutôt déclamer tant bien que mal plusieurs lignes d’un psaume – en interface divine, c’était une tradition pour une fin d’année universitaire. Il s’en sortit relativement bien, cédant la place à une autre lauréate qui ânonna et massacra avec allégresse des vers de la sourate Al-Hijr. Les étudiants se séparèrent peu après, convenant de se retrouver le soir même pour la fête donnée par Frédérik dans son grand loft du quartier central, propriété de sa famille. Comme d’habitude, il y aurait foule. Comme d’habitude, on y côtoierait des hologs dernier cri pour le service… et plus. Et, toujours comme d’habitude, plus d’un convive ivre mort devrait se faire tirer l’oreille pour s’extraire des bras – ou de l’entrejambe – des belles créatures artificielles.

¬¬¬

sostenuto

Chacun observait avec intÉrÊt et amusement les prouesses du petit Patrick, option judaïsme, acrobatiquement juché sur le splendide modèle féminin, une Bödinger 12C, pilonnée sur le sofa du salon ; on encourageait de la voix, reprenant derrière lui, multipliés par soixante gosiers excités, ses ahanements à chaque coup de rein. La holog de la firme munichoise Bödinger finit par se cabrer, émettant des cris de jouissance haut perchés tout à fait convaincants. Patrick avait remporté son pari : contraindre la créature à se déclarer en fonction orgasme alors qu’elle était réglée sur le niveau le moins favorable, juste avant la frigidité – il en fallait pour tous les goûts. Il se retira, épuisé, suant, sous les applaudissements de l’assistance éméchée, couvrant, dans un reste de pudeur inattendue, son bas-ventre des pans de sa chemise déboutonnée.

À nouveau, la musique retentit et l’alcool de couler. Müller, adossé contre une bibliothèque de livres saints, complimentait sur ses résultats Anita, grande blonde opulente, option bouddhisme du Grand Véhicule, quand Valérie, surgissant d’où ne sait où, se propulsa vers lui, interrompant leur conversation. Elle portait un tee-shirt beige, visiblement sans soutien-gorge, un pantalon de toile kaki avec de grandes poches latérales zippées, s’arrêtant à mi-mollet, et des tennis grises à épaisses semelles, maculées de terre. La frange de ses cheveux noirs et raides, coupés courts, masquait son front. Ses yeux verts écarquillés, virevoltant sans cesse, comme pris au piège, contrariaient le profil classique de sa figure émaciée. Une partie des étudiants aurait aimé que Valérie Novack s’attardât sur eux, une autre plaignait cette excentrique – tout en s’en distrayant, – le dernier lot regrettant que l’ISTID l’eût admise, lui reprochant de dénaturer ou de conspuer leur enseignement. Müller oscillait entre la première et la seconde catégorie.

L’élève évincée par son apparition protesta – par principe, car tous savaient l’inanité de tenter de raisonner cette originale, – puis s’éloigna vers la grande table en verre et acier trempé sur laquelle bouteilles de toute taille, verres de toute forme, pilules euphorisantes et amuse-gueule étaient éparpillés dans le plus grand désordre.

« J’ai pris ma décision », lança Valérie Novack en regardant fixement le mur derrière Alain Müller. Il remarqua autour de son cou la chaînette maillée retenant une petite croix en or.

Elle avait échoué de quelques points seulement, mais le jury l’avait autorisée à redoubler sa dernière année – une faveur plutôt rare.

« C’est parfait, jugea-t-il prudemment, étonné que Valérie vînt se confier à lui. (Tous deux se fréquentaient de loin en loin, sans plus.)

Elle braqua vers lui un regard étincelant : « Toi, tu es différent de tous les autres. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais, moi, j’en suis sûre, soutint-elle. (Elle tendit la main et effleura un instant sa joue, comme si elle voulait s’assurer qu’il était bien réel. Décontenancé, il lui sourit gauchement tandis qu’elle le dévisageait.)

— Je pars pour l’Académie Théâtrale de Toulouse. Ils ont accepté mon dossier. (Elle parlait de la célèbre école du Sud de la France ; on y formait les futurs prédicateurs et prêcheurs des religions de tous bords.)

— Tu as bien réfléchi ?

— Pourquoi me dis-tu ça ? réagit-elle aussitôt. Tu me penses incapable de jouer le rôle d’une sainte, c’est ça ?

— Non, non, juste que c’est peut-être dommage d’arrêter maintenant l’ISTID. Une année, ce n’est pas la mort.

— J’ai compris beaucoup de choses aujourd’hui… non, cette nuit, quand j’ai rêvé… de toi, finit-elle par dire.

— Ah ? J’y étais à mon avantage ?

— Je ne sais pas… (Elle se tut et regarda le sol, concentrée.) J’étais, reprit-elle, étendue sur une grande plage, près d’un vaisseau interstellaire. Il pleuvait. Une foule étrangère se lamentait. Il y avait des cantiques. Je crois bien que je devais être morte… ou en train de mourir. Tu venais pour me sauver. On m’avait empoisonnée, moi et mon enfant… notre enfant.

— Notre ? » Malgré lui, il frissonna.

Elle approuva de la tête et le contempla avec un curieux regard, presque maternel. « Tu m’en veux, hein ? Bientôt, tu vas me le reprocher, de te révéler tout ça ?

— Pas du tout. C’est simplement difficile de te suivre.

— Ne t’inquiète pas, Alain. Ne t’inquiète de rien. Je pars demain. »

Frédérik, le propriétaire des lieux, arriva près d’eux, débraillé, titubant légèrement sous l’effet d’un mixte de gélules énergisantes. Assistant de loin à leur dialogue, il avait aperçu Alain blêmir.

« Alors, quel est le problème ?… (Valérie Novack se tourna vers le nouveau venu, l’œil noir.) Bon, je dérange là ou quoi ? »

Valérie gonfla la poitrine, paraissant prête à éclater, mais renonça et les quitta à grandes enjambées pour se poster près de l’escalier, la mine renfrognée.

« Quel numéro, celle-là ! lança Frédérik, goguenard. (Il se frotta le menton, l’air préoccupé.) Qu’est-ce qu’elle voulait ? Tu vas te la faire ?

— Elle s’en va à Toulouse.

— Pour l’Académie ? (Müller confirma. Frédérik eut une moue dubitative.) C’est bizarre qu’ils l’aient retenue. Elle a à peu près autant de talent qu’un fer à repasser, mais, bon, on sait jamais, elle pourra toujours passer la serpillière après le show. (Il s’esclaffa.)

— Tu la sous-estimes, répliqua Müller. Elle ira loin.

— Loin ? Mon cul, oui. Regarde-la bien, fit Frédérik, tu la vois tenir un premier rôle, sur n’importe quel monde, même le plus archaïque, au milieu d’une tribu de sauvages à moitié à poil ? »

Alain se retourna vers l’escalier. Valérie, assise sur les premières marches, était immobile, le buste bien droit, serrant devant elle son verre à deux mains. Remarquant que ses yeux brillaient, il se demanda si elle avait encore abusé d’un stimulant quelconque ; en l’observant avec plus d’attention, il comprit qu’elle pleurait silencieusement dans le bruit et la cohue générale. Tout en étant lui-même surpris par sa propre réaction, il s’en trouva ému et partit la rejoindre.

« C’est ça ! maugréa Frédérik derrière lui. Va vite la consoler, tu me raconteras ! »

Alain Müller jura entre ses dents et continua à marcher vers Valérie Novack. Son rêve l’intriguait. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on vous décrivait comme un sauveur, même si c’était de la part d’une personnalité aussi fantasque. Avec un peu de chance – et beaucoup de persévérance, – elle pourrait même devenir l’une des saintes envoyées en mission commandée à travers la galaxie pour Edmond XIII, le nouveau pape africain du Vatican.

¬¬¬

giusto

PerchÉ dans la cabine de contrÔle du bÂtiment auxiliaire de diffusion, Pavarini secouait la tête de dépit. Ce quadragénaire barbu, amateur de bonne chère et de très jeunes filles indigènes, avait beau modifier les paramètres de sa console de mixage, il subsistait une réverbération trop importante. Loin d’y ajouter la théâtralité requise, ce défaut enlevait au discours une part d’authenticité. Certes, deux mille mètres en dessous de l’engin en vol stationnaire, la peuplade de la région était plutôt crédule et bon enfant, mais Pavarini appréciait le travail bien fait – et il appréciait encore plus que le responsable d’opération fût satisfait, ce qui permettait qu’on fermât les yeux sur sa consommation de tendresse locale.

De son côté, Alain Müller bataillait avec sa double rampe de projecteurs holographiques et un halo mal réglé autour de la gigantesque figure occultant le ciel au-dessus de la cité lacustre. Heureusement que l’intervention se terminait dans quelques minutes.

Pavarini pesta à nouveau. « Il y a toujours des interférences ! Je comprends rien ! »

Müller attribuait les perturbations électromagnétiques à un orage qu’on entendait au loin. Un grand sifflement perçant couvrit soudain le prêche. L’ingénieur du son coupa presque aussitôt le haut-parleur défectueux. La foule silencieuse, massée plus bas dans des dizaines d’embarcations agglutinées autour des huttes sur pilotis, ne parut se rendre compte de rien. Le chef d’équipe ouvrit la porte de la cabine à baie panoramique, prêt à réprimander Pavarini qui le devança : « Un court-jus. Ce sera résolu en un rien de temps, assura-t-il.

— Tu en es sûr ?

— Certain. » Le responsable d’équipe de la mission Agnus Dei bougonna, puis se retira.

« Tu descends ce soir ? lança Pavarini.

— Je ne sais pas encore, répondit Müller. Je dois voir Nina.

— Fous-nous la paix avec ta Nina ! Y aura cinq ou six nubiles. Je me suis arrangé avec le maquereau. Pas de limites, pas d’interdits. Et c’est pour toute la nuit !

— Qu’est-ce que tu as promis en échange ?

— Tu devineras jamais.

— Vas-y, dit Müller tout en vérifiant des paramètres techniques.

— Écoute donc : six livrets d’une séquence pieuse 3D, la montée du Golgotha, version expurgée, et, tiens-toi bien, sous-titrée pour les malentendants. Quel con !

— Et s’il s’en aperçoit ?

— T’inquiète ! On finit cette planète dans trois jours. Ciao, bella ! Cap sur Niziss, constellation du Vif Argent !

— Que le Seigneur te bénisse ! plaisanta Müller.

— Tout juste ! Alors, tu viens ?

— On verra. »

Un signal sonore indiqua que le tableau céleste devait changer dans six secondes. Müller reporta son attention sur son écran de contrôle principal. D’un clic, il confirma la séquence suivante. Les douze projecteurs de la rampe inférieure du vaisseau, suspendus au-dessus du lac vert sombre, composèrent la nouvelle scène : Dieu, assis sur un rocher, pointant un doigt amical vers la quinzaine de milliers d’autochtones qui eurent un mouvement de recul craintif et émerveillé. Dans le dialecte du cru, le processeur de traduction automatique délivra le message d’un timbre ferme et persuasif, un brin menaçant :

« Mes enfants, apprenez que ma parole est d’amour et qu’il vous faut la respecter. Ceci est ma voix ; elle vous enjoint de suivre mes préceptes qui mènent à la félicité. Sachez écouter mes représentants de la Légion Unifiée Catholique, ceux-là mêmes qui me permettent en ce jour mémorable de m’adresser ainsi à vous, depuis le lieu éternel et secret où je réside pour votre bonheur. La LUC porte mon enseignement divin partout où des êtres s’interrogent et doutent. Je suis la réponse que vous attendiez. Allez et vivez dans la paix ! Mes enfants, je suis à vous comme vous êtes à moi ! Dans l’éternité et les siècles des siècles ! »

Dans sa tunique blanche, une large écharpe de laine écrue sur l’épaule, Dieu leur sourit, se leva, digne, et gravit le flanc escarpé de la montagne désertique. Un chœur féminin s’éleva crescendo, gracieux, évanescent, accompagnant le robuste vieillard. Ses traits et sa morphologie étaient modifiés pour s’apparenter aux caractéristiques des habitants de ce monde. Depuis trois mois, Müller participait au programme de xénomorphing, un travail complexe qui l’accaparait quand le vaisseau de la LUC se déplaçait entre les planètes à évangéliser.

Pavarini déclencha le jingle de fin de la LUC. Müller pilota l’estompage du tableau. Résultat honorable, sans plus, mais probablement suffisant pour les spectateurs qui croyaient assister à une apparition miraculeuse du créateur de l’univers.

Après la phase des prodiges viendrait le temps des architectes, quand il faudrait vérifier les bonnes dispositions des populations. Les architectes descendraient, convainquant les autochtones de bâtir des chapelles à partir des modèles qu’ils apportaient. Ils présenteraient ces constructions comme des preuves d’amour envers Dieu et le moyen de s’adresser à lui par le truchement d’un crucifix. Ce Jésus de grande dimension recelait un dispositif capable de filmer l’intérieur de la nef et de retransmettre au Vatican ce qui s’y déroulait. À l’inverse, le saint-siège pouvait piloter le Christ, le faire parler et déclencher de petits phénomènes paranormaux qui entretiendraient la foi avant l’arrivée prochaine des vrais représentants du clergé chargés d’organiser l’implantation du catholicisme.

Les réactions à la venue des architectes étaient diverses. S’ensuivaient souvent de longues tractations finissant par des dons en nature de la LUC, outillage, vêtements, semences ou gadgets, parfois quelques armes. Les architectes occupaient une place stratégique dans le dispositif d’évangélisation. Peu nombreux, ils étaient très bien payés, touchant une prime par édifice.

Müller et Pavarini assistèrent d’un œil blasé à l’habituel feu d’artifice qui illumina les eaux et enchanta les indigènes. Leur bâtiment rejoignit ensuite le vaisseau principal. Le Bien Pensant croisait vingt mille mètres plus haut, à l’abri des regards. Pavarini y invita Müller autour d’un verre à la cantine. Festoyant de fruits secs et de petits biscuits salés, il lui tint le crachoir avec d’invraisemblables prouesses sexuelles, avant que Müller ne regagne son carré à l’arrière du bâtiment, espace aveugle de trois mètres sur trois. Nina Boké, chef documentaliste chargée, entre autres tâches, de rédiger les rapports au Vatican, devait l’y retrouver un peu plus tard.

Ils se fréquentaient depuis plusieurs mois. Nina était plus attachée à lui que l’inverse ; il se contentait de la situation sans compter bâtir une relation durable. Cette trentenaire élancée, intelligente et cultivée, était profondément vexée de ne pas tenir son amant sous sa coupe, d’autant qu’elle ne manquait pas de prétendants, en premier lieu Lawson, le directeur de la mission, qui, au début du voyage, l’avait vainement courtisée. Elle se jugeait lésée.

Nina Boké, originaire de Guignée, études de lettres à la prestigieuse Sorbonne : elle s’était d’abord tournée vers le journalisme culturel, avant de rejoindre la LUC, attirée par l’aventure et comptant en tirer un récit à succès, forte de son expertise en technique littéraire et de sa connaissance des grands auteurs classiques du xxvie siècle – sujet de sa thèse avec mention. Rédigeant des notes depuis leur départ, elle essayait de terminer son premier chapitre, enrageant de son propre perfectionnisme qui l’empêchait de se montrer satisfaite de son travail. Il ne restait qu’une petite année avant de retourner sur Terre ; onze mois ne seraient pas de trop pour achever l’ouvrage provisoirement baptisé En Route avec Dieu. Müller s’était fait un plaisir de lui donner son opinion sur un titre aussi banal et racoleur – ce qui n’avait pas découragé Nina. Au contraire, blessée dans son amour-propre, elle mettait un point d’honneur à le conserver.

Müller ouvrit le petit frigo encastré près de sa couchette et en sortit un pack d’eau gazeuse. Il vida une canette, puis s’allongea sur le lit, après avoir branché son système audio sur de vieux standards de jazz. Cette vie singulière sur Le Bien Pensant, vaisseau intersidéral de la LUC, l’une des quarante-trois unités opérationnelles de la firme catholique qui traversaient l’espace à la recherche de nouveaux sujets à évangéliser, finissait par lui peser. Si on le lui avait prédit à sa sortie de l’ISTID, il ne l’aurait pas cru. Au bout de quatre années de route ininterrompue dans les constellations convoitées par le catholicisme et son pape Edmond XIII, aux visées clairement expansionnistes, la routine avait pris le dessus ; la routine et la fatigue, car point de pause, hormis deux fois quinze jours de stupide – et onéreuse – débauche sur le satellite V-Max. Pour tous les employés du Bien pensant, c’était la même cadence infernale pour respecter les objectifs de leur puissant armateur. Le sacro-saint dimanche permettait juste de compenser le sommeil en retard et de se perdre quelques heures dans les espaces virtuels loués au mois aux différents prestataires agréés par la LUC sur ses immenses bâtiments cargos aux équipages de cinq mille âmes. Müller en venait parfois à penser qu’avec une firme catholique concurrente – il en existait trois autres de taille comparable, – son sort eût été plus enviable. Si l’on ajoutait les gros armateurs des autres principales obédiences – islamiste, bouddhiste, confucianiste, taoïste et judaïque, – on frôlait quarante firmes d’importance qui moissonnaient de nouveaux fidèles parmi les nombreuses races humaines de la galaxie. À l’obtention de son diplôme, la Légion Catholique Unifiée proposait de confortables appointements et des conditions de vie aussi prometteuses que théoriques. À l’époque de son recrutement, Edmond XIII, le nouveau pape africain d’origine béninoise, avait retenu la LUC comme l’un de ses deux vecteurs majeurs de développement. En perte de vitesse, le catholicisme comptait beaucoup sur Edmond XIII, un pragmatique doublé d’un fin stratège. Celui-ci s’était donné une décennie pour revenir au même niveau que le bouddhisme et l’islam, ses deux premiers rivaux.

Rester à la LUC ou bien passer à la concurrence : c’était probablement peu ou prou le même train-train partout ailleurs. Non, il fallait s’armer de patience, puis passer ingénieur indépendant, choisissant soi-même des missions ciblées, plus courtes, plus lucratives, et de vrais temps de repos. Deux pleines campagnes consécutives, soit environ dix années de labeur, représentaient le prix minimal à payer pour acquérir l’expérience nécessaire.

Alain Müller finit par somnoler, souhaitant vaguement que Nina Boké ne vînt pas cette nuit, lorsque le signal d’une transmission le dérangea. Il ouvrit les yeux et tourna la tête vers l’écran mural au-dessus de son petit bureau : au vu du logo – celui de la LUC, croix métallique sur triangle inversé, – c’était une communication officielle, sans doute les détails de la prochaine mission qui débuterait dans quinze jours, le temps d’atteindre la planète Niziss. Il se leva en bougonnant, entra son code personnel et attendit.

Gagné ! C’était le programme des réjouissances, heure par heure, étape par étape, tous les contrôles et procédures à respecter dans le processus d’évangélisation. Un clic droit détaillait sa participation surlignée en couleur. Il activa le défilement paginé et nota mentalement ses principales sorties. Chaque bâtiment du type du Bien Pensant disposait d’une centaine d’équipes de diffusion panoramique, comme celle à laquelle appartenait Müller. Pratiquement tous les jours, chacune d’entre elles, envoyées par roulement selon un quadrillage systématique de la planète, prenait en charge deux ou trois spectacles quotidiens destinés à prouver la présence de Dieu. Entre quinze et vingt techniciens orchestraient de grandioses apparitions arrosées de discours dogmatiques, adaptées aux mœurs indigènes, préalablement décortiquées par une expédition d’anthropologistes, de sociologues et de psychologues. Aucun débarquement de la LUC n’intervenait sans une étude secrète sur place d’au moins une année, donnant naissance à un épais rapport multimédia, analysé par l’agence de marketing religieux Fabergé, Labrizzi & Co. Cet organisme se targuait d’un taux moyen d’évangélisation de 43 %, résultat contesté par la concurrence, par nature malaisé à vérifier, de même que le degré de conviction des nouveaux venus dans la grande famille du pape Edmond XIII, spécialement sur la durée. En outre, bien souvent, passé les premières années, la croyance officielle s’acoquinait avec les divinités et les coutumes locales. Le Vatican ne s’en formalisait pas, tant que cela n’empêchait pas le respect des accords financiers qu’il passait avec les multiplanétaires exploitant les ressources minières et agricoles.

Surfant entre les différentes congrégations et ligues qui recherchaient en permanence les meilleurs talents, les ingénieurs les plus entreprenants fondaient leurs propres agences, jetant leurs employés dans le cosmos pour une vie âpre, souvent dangereuse. Combien d’ingénieurs en interface divine, imprudents, mal encadrés, avaient perdu la vie lors de révoltes de païens choqués qu’on osât contester leurs idoles séculaires ? Müller évitait de descendre à terre. Si Pavarini voulait se frotter aux jeunes et tendres coquillages de la cité lacustre, libre à lui. Un matin, une enfant dont il aurait abusé lui trancherait la gorge.

Müller, parcourant distraitement le programme, s’y reprit à deux fois sur le paragraphe décrivant la troupe théâtrale chargée de clore la dixième journée. Le Vent de la Foi les rallierait dans quelques jours par vol spécial. Il relut le nom d’une des actrices : Valérie Novack. Pas de doute, c’était bien elle, Valérie. Aucune nouvelle depuis leur nuit mémorable avant qu’elle ne parte pour l’Académie de Toulouse. Quatre ans plus tard, il se souvenait de la chaleur de son corps, des morsures qu’elle lui avait infligées à l’épaule et sur la poitrine, jusqu’au sang. Elle était comme libérée de ses entraves, perdant toute retenue. Il n’avait pas eu la naïveté de s’imaginer à l’origine de cette surexcitation due aux drogues dont elle faisait une consommation effrénée. Il avait presque fallu la molester pour la calmer. Effrayé, impuissant à la ramener tout à fait à la raison, il l’avait laissée, plutôt lâchement, alors qu’elle haletait, râlait sur le lit. Comment oublier cette étreinte débordant d’énergie animale, farouchement, totalement païenne comme aurait prêché un prêtre catholique ? Quel rôle réservait-on à Valérie ? Vu son peu d’expérience – sa sortie de l’Académie ne pouvait être que très récente, – peut-être ne servait-elle encore que de doublure. En quatre ans, son état psychologique avait pu empirer. Peu importait. L’excitation de la retrouver prit le pas sur son appréhension.

Pensivement, il prit une autre canette, la déboucha, avant de la lever, impatient de trinquer avec son ancienne camarade de l’ISTID.

Au même moment, la porte s’ouvrit sur Nina Boké, mine soucieuse, portant sous le bras une liasse de feuillets imprimés, annotés à la main, qu’elle posa sur la tablette – énième version du premier chapitre de En Route avec Dieu. « Tu bois à la santé de qui ?

— À la mienne. »

Elle haussa les épaules. « Moi aussi, j’ai soif. »

Il lui désigna le frigo. « Suffit de se servir.

— Je te remercie, dit-elle en tirant la poignée. (Elle attrapa une canette.) Comme d’habitude, tu es un vrai goujat », ajouta-t-elle avant de boire.

Müller reluqua ses baskets de cuir jaune et noir, son pantalon de toile gris et un pull blanc à petites côtes verticales moulant un corps svelte. D’épais cheveux noirs, ramenés en chignon, profilaient son visage marqué par le manque de sommeil. Maintenant émoustillé par la présence de la documentaliste, il l’attrapa par la taille et la bascula sur son lit, faisant peu de cas de ses protestations.

« Alain, murmura-t-elle en bloquant la main qui se faufilait sous son pull, tu es incorrigible… » Il ne répondit pas, trop occupé, de l’autre main, à descendre la fermeture éclair du pantalon, pressé de flatter le superbe contraste entre sa peau noire et une dentelle bleu azur.

¬¬¬

giocoso

Trente mille mÈtres au-dessus de la planÈte Niziss, la grand-messe prenait fin. Müller, debout dans une travée des gradins bondés, patientait pour s’insérer dans une des files vers la sortie. André Lawson, directeur de l’Agnus Dei, s’était déplacé en personne pour galvaniser ses troupes. Au bout de quatre années de course, les résultats restaient médiocres, bien en deçà des engagements contractuels de la LUC, ce qui expliquait sa participation à une séance de motivation collective. Le discours avait rapidement dévié sur des objectifs éthiques – l’obligation morale, le devoir de participer aux conquêtes catholiques, – et non plus seulement commerciaux ou financiers, comme à l’accoutumée. La pirouette rhétorique ne trompait pas grand monde ; mais il fallait bien exhorter les employés de la LUC pour qu’ils endossent de nouveaux risques, bien réels : depuis le début des opérations sur Niziss, une semaine plus tôt, sans aucun signe avant-coureur, les autochtones, de fervents animistes, avaient violemment pris à partie trois équipes au sol. L’inquiétude gagnait le personnel, mais il était exclu de se retirer aussi vite. La centurie de mercenaires, qui voyageait sur chaque bâtiment pour exécuter discrètement toutes les inévitables basses besognes associées à l’évangélisation, serait désormais de la partie. Ici dirigée par Riggs, personnalité intransigeante et sans grand scrupule, ses membres revêtus d’une épaisse bure grise barrée d’une grande croix blanche, dissimulant leurs armes, elle protégerait tout déplacement au sol, désormais strictement limité.

Alors que Müller s’apprêtait enfin à franchir l’encadrement d’une sortie, il sentit un regard insistant posé sur lui. Il chercha des yeux. Près de la porte à double battant par laquelle s’écoulait un flot d’auditeurs, elle attendait, immobile contre le mur lambrissé. Ils se dévisagèrent. S’étant brusquement arrêté, l’ingénieur provoqua un début d’encombrement. Il finit par se ranger sur le côté, avant de se faufiler près de Valérie Novack. L’arête du nez sertie d’un éclat de diamant, elle portait des nu-pieds, une jupe ocre jusqu’aux chevilles et un tee-shirt blanc à col rond qui soulignait sa peau brunie par le soleil. Elle paraissait si sereine, si calme, à mille lieues du souvenir torturé qu’il gardait d’elle, qu’il fut aussitôt convaincu qu’elle était sous l’effet d’une drogue euphorisante. Ainsi, comme annoncé trois semaines plus tôt, la compagnie théâtrale du Vent de la Foi les rejoignait. Son concours était la preuve – s’il en était besoin – qu’en haut lieu, on s’inquiétait de l’insuccès de leur unité de la LUC. Recourir à des acteurs en chair et en os était généralement la méthode de la dernière chance. Quand, par bonheur, elle fonctionnait, le bilan s’avérait très satisfaisant, mais la nature même de ce dispositif, qui faisait descendre de soi-disant envoyés de Dieu au milieu d’indigènes, le rendait hasardeux et imprévisible. Plus question alors de beaux hologrammes dans le ciel et de discours à distance, il fallait séduire une foule inconnue, intimider sans effrayer, persuader sans violenter. Sans vrai talent, on échouait, ce qui pouvait signifier une retraite précipitée sous la protection des mercenaires.

Malgré ses questions à l’administration de bord, Müller n’avait pas pu se renseigner avec exactitude sur la date d’arrivée du Vent de la Foi. Ils échangèrent quelques mots ; elle l’entraîna sur la coursive bâbord du vaisseau. À travers la longue baie suspendue dans le vide qui servait de lieu de promenade, leur vue plongeait sur la planète Niziss. Des bancs de nuages blancs s’étiraient au-dessus de terres brunes et jaunes émergeant du bleu sombre d’un océan.

Debout près d’un oranger nain en pot, Valérie croisa les bras et sourit : « Tu n’es pas surpris de me voir, n’est-ce pas ?… (Il acquiesça, surpris par la douceur de sa voix.) Ce moment, je l’ai longtemps rêvé.

— Moi aussi, lui mentit-il, pris de court.

— Alors, tu sais ce qui nous attend, tu connais déjà notre rôle ?

— Si tu veux parler de notre tâche d’évangélisa…

— C’est plus que cela. Je te parle de la vraie, de l’unique mission, de celle qui nous réunit sur ce nouveau monde. Pour moi, ce n’est que le premier, mais il vaudra tous les autres, les milliers qui suivront. (Elle se rapprocha.) Que tu sois ici avec moi, c’est la preuve qu’on nous a appelés pour vivre ensemble la plus belle des aventures.

— De quoi parles-tu ? »

Quand elle lui répondit, il s’en trouva sans voix. Abusé par son calme, il s’était trompé : Valérie restait une excentrique. Elle lui prit la main et la serra contre sa poitrine. Elle exhalait toujours ce même parfum, subtil mélange de jasmin et de musc.

« Est-ce que tu sens le battement de mon cœur ? Chacun a le même, les habitants de Niziss aussi. Tu comprends ? Nous sommes tous issus de Lui. Nous sommes Ses enfants, où que nous soyons, quel que soit le soleil qui nous illumine. C’est merveilleux de partager cette vérité, d’en avoir pleinement conscience…. (Il voulut s’exprimer, mais elle raffermit sa prise sur sa main qu’elle plaqua sur son sein.) Non, s’il te plaît, tais-toi. L’heure viendra. Accepte ma présence, accepte Son amour. Bientôt, tout sera limpide, je serai là, avec Lui. Nous t’aimerons, nous te chérirons. Cette joie est possible, celle-là et toutes les autres. »

Elle semblait tellement pénétrée de ses convictions qu’il n’osait pas l’interrompre, encore moins la contredire, craignant de sa part un esclandre, une réaction disproportionnée. Enroulant son bras autour de sa taille, elle l’attira contre elle.

« Il ne faut pas Le décevoir, murmura-t-elle d’une voix exaltée. On n’a pas le droit de Le décevoir. Il nous a choisis. C’est un honneur magnifique. La nuit, quand je me crois encore seule, cette responsabilité, elle m’oppresse, elle me terrifie ; alors, je me rappelle qu’Il est à mes côtés, qu’Il est amour et bonté, et que cette peur est injustifiée. Ne crains plus rien, Alain, Il nous aime. »

Il se tint coi, de plus en plus mal à l’aise, évitant le regard des autres promeneurs sur la coursive. Le doute n’était plus permis : Valérie souffrait du syndrome interdit sur tous les vaisseaux évangélistes, qu’ils fussent chrétiens ou islamistes, bouddhistes ou taoïstes ; d’une certaine manière, c’était le pire de tous, celui qui valait rupture immédiate du contrat de travail et le rapatriement sur Terre. Il fallait se débarrasser d’elle. Même si c’était à regret, sa fréquentation était impossible – à moins de vouloir ruiner définitivement sa carrière d’ingénieur de Dieu et de risquer d’y laisser sa santé mentale, gavé de force de psychotropes et de neuroleptiques tout au long du trajet de retour. La LUC et ses consœurs ne montraient aucune tendresse pour ceux et celles qui les trahissaient.

« Moi aussi, avant, j’étais effrayée, reprit-elle, serrée contre lui. Une nuit, à Toulouse, j’angoissais dans ma chambre. Les répétitions étaient catastrophiques. On me rejetait, je me sentais abandonnée. Je croyais que j’allais mourir toute seule. (Elle sourit.) L’épouvante me faisait suffoquer. Je n’arrivais plus à respirer. Les yeux me piquaient. D’un seul coup, la lumière a disparu, comme avec un rideau qu’on lâche. Petit à petit, dans le noir, j’ai entendu ce bruit, un raclement de monstre qui rampait. Il gémissait. Mes jambes se sont mises à trembler. Je suis tombée. Quelqu’un, non, quelque chose voulait me punir pour un crime que j’avais oublié. Tout à coup, j’ai découvert qu’on montait sur moi. C’était visqueux, glacial, humide comme une mort lente. J’ai hurlé, je me suis remise debout et j’ai couru dans la salle de bains. Quand j’ai refermé, je me suis cogné le front sur la porte. J’étais à moitié assommée. J’ai écouté le monstre. De l’autre côté, il pleurait de ne pas pouvoir m’atteindre. Mon visage saignait, mais j’avais déjà compris qu’Il était là, à mes côtés, tout autour. Un éclair blanc est sorti du plafond, il m’a parcourue de la tête aux pieds. Il a tout illuminé dans une sublime transparence. C’était un frisson, une décharge d’extase. Nous nous sommes unis. Et maintenant, Il est en moi, à jamais. Tu comprends quand je dis que c’est pour toujours ? (Il hocha la tête.) Il m’a comblée. Il est si généreux. Moi qui me préparais à mourir seule, Il m’a ramenée à la vie. »

¬¬¬

sforzando

« Tu dis qu’elle te bassine avec lui à tout bout de champ ? » Avachi à même le sol dans son carré, bouteille à la main, Pavarini prenait son air narquois. D’épais bras velus sortaient de sa chemise blanche à manches courtes. Comme souvent, il avait bu. La veille, tenaillé par sa concupiscence, malgré l’avertissement de Müller, il s’était arrangé pour se joindre à une équipe technique au sol. On l’avait récupéré d’extrême justesse, aux trois quarts nu, une estafilade lui barrant le haut de la cuisse.

« Au moins une fois tous les dix mots… », répondit lugubrement Müller.

Pavarini gloussa : « Meeerde, mon vieux ! La tuile !

— Ça te fait marrer ?

— Un peu, ouais… (Accroupi contre le mur, Müller se crispa. Ses lèvres frémirent. Une fois de plus, il venait de quitter Valérie à laquelle, une fois de plus, il n’avait pas su résister.) Non, merde ! tempéra l’ingénieur du son. T’emballe pas ! C’est qu’une dévote, point barre ! De toute façon, ils vont bien finir par la choper. Au prochain contrôle d’aptitude, olé ! (Il ponctua son propos d’un claquement de doigt.)

— Olé, quoi ? Elle va balancer que je suis de mèche avec elle, que je partage ses vues sur Dieu et tout ce qui s’ensuit ! S’ils me virent pas aussi sec, je suis bon pour un stage rééduc de six mois ! »

Se tapant le front de la main, Pavarini parut estomaqué. « Chierie ! J’avais pas percuté !

— Tu rigoles toujours autant ?

— Non, excuse… (Mine butée, il se concentra.) Remarque, l’air de rien, je me suis renseigné sur elle, au Vent de la Foi. Il paraît qu’elle tient encore la route. (Il ricana.) Bon, c’est vrai, elle leur prend le chou de temps en temps, mais, en général, elle fait ce qui est prévu, sans délirer ou quoi. C’est plutôt bon signe, non ?

— Mais oui ! s’emporta Müller, un tremblement dans la voix. Bien sûr !

— Te fâche pas, vieux, c’est…

— Elle fait semblant ! Tu comprends : elle fait semblant ! On lui demande de jouer la comédie, alors elle joue la comédie, voilà ! C’est son métier ! C’est ce qu’on lui a appris ! Seulement, ce n’est pas celle qu’on croit !

— Je pige pas, se renfrogna l’ingénieur du son, qu’est-ce qu’elle cherche alors ?

— Qu’est-ce que j’en sais ! (Müller était incapable de lui avouer le but de la jeune actrice. Dès qu’ils s’étaient revus, elle le lui avait annoncé. Depuis, cette idée le torturait.) Elle me parle que de lui, de son amour ! C’est insupportable ! Tu imagines ?

— En fait, non. Mais alors, pourquoi tu restes avec elle ?

— Bon Dieu, t’entraves vraiment que dalle, hein ?… (Pavarini, bouche bée, attendit que son interlocuteur se décidât à poursuivre.) Je crois bien que je l’aime ! Putain, je suis foutu ! » se lamenta Müller.

Depuis trois semaines qu’ils opéraient sur Niziss, sa vie avait basculé. Presque toutes les nuits, il retrouvait Valérie Novack, et presque toutes les nuits, ils s’étreignaient comme s’ils ne devaient plus se revoir. D’où venait cette flamme qui les consumait tous deux ? L’actrice se disait inspirée par Dieu, y compris dans l’acte de l’amour.

— Le bordel ! Qu’est-ce que tu vas faire si elle se met à débloquer en public !

— File-moi cette bouteille ! (Müller lui arracha des mains et but au goulot.)

— Et ta Nina, qu’est-ce qu’elle devient là-dedans ?

— Nina ! s’écria-t-il. Elle fait chier ! Elle m’emmerde !

— Méfie-toi d’elle ! C’est une sacrée vicieuse.

— Écoute, ferme-la ! J’ai déjà Valérie sur les bras !

— Refile-moi la bouteille. »

Alain Müller lui rendit. La tête lui tournait. Tout le monde connaissait la règle. Chaque contrat de missionnaire comportait une clause spéciale, le compromis de conviction personnelle, appliquée sur toutes les flottes évangélistes : « Toute croyance religieuse, de quelque obédience que ce soit, est expressément et strictement interdite aux ingénieurs et techniciens remplissant contractuellement la fonction de missionnaire pour l’une des Églises terriennes. Incompatible avec l’accomplissement en toute sérénité des tâches en rapport avec l’évangélisation extraterrestre, une foi avérée ou suspectée entraîne systématiquement la résiliation immédiate du contrat de travail, sans indemnités, avec l’obligation de se soumettre aux examens psychiatriques en vigueur prévus par la loi. L’Église lésée par cette violation de protocole peut intenter une action judiciaire à l’encontre de son ancien employé pour obtenir réparation selon les textes de loi. » La clause était exigée pour embarquer.

Dans l’espace, pour le travail qui consistait à faire apparaître Dieu en terre étrangère, on considérait que croire était un obstacle. Toute foi serait immanquablement entrée en conflit avec le fatras technologique destiné à donner corps à une puissance par essence mystérieuse et impalpable ; un véritable croyant n’aurait pu que rejeter ou saboter ces artifices impies.

Étonnant paradoxe : pour initier de nouvelles populations, les athées s’avéraient préférables aux croyants. Engranger des fidèles valait bien quelques entorses au dogme, d’autant qu’il s’agissait de convertir des peuples jugés en haut lieu trop peu évolués pour accepter sans preuves tangibles le concept d’un dieu unique et omniscient.

« Il faut que tu te barres, conclut Pavarini après avoir tété la dernière goutte d’alcool. Tu te casses, et fissa, ou elle va te tirer avec elle dans le gouffre. »

Müller savait que ce statu quo ne pouvait pas durer. Tôt ou tard, Valérie s’insurgerait ; tôt ou tard, elle ne se prêterait plus aux simulacres. En jouant une comédie qui, pour elle, n’en était plus une, elle se reniait, elle mettait à mal ses convictions les plus profondes, même si – cruel raffinement psychologique – elle approuvait l’objectif d’évangélisation. Et la tension ne cessait de croître en elle, une tension schizophrénique, analogue à celle d’un arc qu’on bande peu à peu, jusqu’au point de rupture.

« Si seulement il l’écoutait un peu plus, soupira Müller, accablé, il pourrait trouver la solution, j’en suis sûr. »

Pavarini leva la tête, interdit : « De… de qui tu parles ? hésita-t-il.

— Mais de Lui… Il suffirait que… (Soudain conscient de ce qu’il proférait, il suspendit sa phrase, avec la sensation qu’une braise venait de lui brûler les lèvres.)

— Tu… tu parles de Lui, c’est ça ? »

Müller déglutit. « Je crois bien, finit-il par articuler.

— Alors, mais… tu es comme elle. Tu… tu y crois ? » Müller répondit par un silence angoissé. Un sentiment de panique le saisit. Il ne savait plus que dire ou penser. Valérie l’influençait-elle à ce point qu’il en venait juste à reproduire les mêmes expressions qu’elle, les mêmes tournures de phrase ? Ou bien était-ce plus grave, assurément plus grave ? Entre ses omoplates s’insinua une coulée de sueur froide.

¬¬¬

con moto

TÊte baissÉe, d’un geste brusque, elle coupa sa côtelette rôtie aux herbes de Provence. Dans la grande cantine résonnant du bruit des conversations et de la vaisselle qu’on manipulait, le couteau dérapa ; un morceau resta en équilibre, in extremis, sur le bord de l’assiette. Valérie Novack arrêta tout mouvement, les yeux fixes. Müller, assis face à elle, tendit la main pour tenter de la calmer. Elle se déroba et attrapa son verre d’eau, le vidant d’un seul coup. Quand elle le reposa sur la table, elle paraissait sur le point de pleurer, exigeant beaucoup d’elle-même pour ne pas se laisser aller.

« Pourquoi tu n’essayes pas de te faire porter pâle ? » suggéra-t-il.

Elle sursauta comme sous l’effet d’une insulte. « Comment oses-tu ?

— Mais… je pense à toi, je cherche un… (Elle ne le laissa pas finir.)

— Tu me crois assez lâche pour ça, alors que tous ces millions d’êtres sanglotent dans l’obscurité, qu’ils réclament la lumière, la vraie lumière du Christ ? »

Avec sa proposition charitable, c’était comme s’il venait de détendre un ressort inusable qui la raccrochait mécaniquement à la vie. Auparavant abattue, démoralisée par ses problèmes de conscience face au rôle qu’on l’obligeait à tenir sur Niziss, elle se dressait à nouveau fièrement, subitement régénérée par l’éclatante présence de Dieu. Ses pupilles scintillaient ; sous l’étoffe de sa chemise mauve, sa poitrine pointait résolument. Chaque fois, Müller était décontenancé, stupéfait par cette soudaine transformation. Même s’il savait que c’était peine perdue, il eut envie d’écorner sa superbe :

« Exagère pas. Ils se débrouillent bien sans nous depuis des siècles.

Elle lâcha couteau et fourchette, outrée : « Tu blasphèmes, Alain. Ils sont seuls, ils ont besoin de Lui, autant que toi-même et tous les autres ici, sur Le Bien Pensant. (Un couple, assis à la même table, les observait à la dérobée, d’un œil gêné mais curieux.)

Il baissa la voix : « Peut-être, mais tu sais très bien que tu dois te ménager.

— Ton égoïsme me désole, déclara-t-elle sans se soucier de leurs voisins tout ouïe. J’ai conscience qu’il provient en partie de l’attachement que tu me portes, mais j’ai du mal à l’admettre. Prends de la hauteur. Notre tâche sera exaltante sans ces machines, ces procédés qui nient l’existence de Dieu. (Leur auditrice s’étrangla avec un morceau de viande.)

— Tu oublies le principal : c’est le pape qui nous envoie. C’est lui qui débourse.

— Il est bien obligé. Les croyants sont interdits de séjour sur les vaisseaux de la LUC.

— À sa demande, Valérie. C’est le choix des églises terriennes, leur calcul sordide.

— Sottises, répliqua-t-elle. Les mécréants ont imposé cette contrainte absurde, contraire aux préceptes de la foi. Le Vatican subit cet affront parce qu’il n’a pas les moyens de s’y opposer. Je compte bien forcer les marchands du temple à cesser leurs simagrées technologiques aux piètres résultats. Quand ils y parviennent, la foi qu’ils inculquent est fragile, artificielle. Elle ne résiste pas au temps et au doute. Nous devons insuffler la révélation divine dans les cœurs et non pas infliger le spectacle d’un dieu vulgaire. »

Leur voisine ne put en supporter davantage. Craignant d’être associée, d’une manière ou d’une autre, à ces fauteurs de trouble, elle se leva, aussitôt imitée par son compagnon.

Agacé, Müller haussa le ton : « Et c’est toi, ici, toute seule ou presque, qui va secouer cette gigantesque organisation commerciale, cette machine de guerre monumentale qui s’attaque à la galaxie ? Tu t’imagines la bousculer, la remettre en cause ? Avec quelles armes ?

— La meilleure de toutes.

— C’est-à-dire ?

— La croyance en Dieu.

— Mais… (Il renonça à épiloguer. Systématiquement, au final, elle assurait avec un aplomb formidable que la foi résoudrait le problème. Dans ces conditions, autant finir de manger en paix. Il capitula : ) Termine ton assiette. Ça va être froid. »

Était-ce le contentement de le voir à court d’arguments ou bien le désir de lui montrer que de telles discussions ne pourraient entacher leurs relations ? Elle retrouva son sourire et caressa un instant le dos de sa main. Ils achevèrent leur repas en silence. Pour dessert, il choisit une crème brûlée, parfumée à l’orange, elle, un fruit local en forme de poire, un peu mou, à la chair bleutée et juteuse. Quand elle proposa, d’un signe de tête, de le faire goûter, il refusa. C’était à son tour d’être découragé. Bientôt, la sanction tomberait, et aucun Dieu ne s’interposerait pour les protéger du courroux de la LUC.

¬¬¬

più

Bien qu’un peu aguichante, sa tenue restait décente – maquillage ostentatoire mais sans faute de goût, bracelets et collier en or, courte jupe légèrement fendue, corsage sans manches un peu lâche et escarpins à talon haut. Nina Boké n’avait pourtant pas coutume de jouer de son physique. Si, aujourd’hui, elle en avait décidé autrement, cela prouvait sa détermination. Preuve inutile ; face à la virulence de ses propos, Lawson, le directeur de l’Agnus Dei, ne s’interrogeait plus sur le degré de motivation de son interlocutrice : il était absolu.

« Nina, si nous ne connaissions pas un peu, je serais étonné par cette en…

— Si on ne se connaissait pas, l’interrompit-elle, vous ne m’auriez pas reçue. » Comme prête à agripper un ennemi invisible, elle se penchait en avant, donnant vue sur une généreuse poitrine ourlée de dentelle fuchsia.

Lawson, quinquagénaire à l’allure soignée, épais cheveux noirs ondulés, grisonnant aux tempes, avait l’œil vif, la narine large et la silhouette un peu empâtée dans un costume bleu marine avec pointe de soie jaune, élégamment glissée dans la poche supérieure du veston. Il marqua un blanc, puis répliqua : « Vous insinuez que les deux ou trois dîners que nous avons passés ensemble – quand était-ce ? en 2710, non ? – et dont je garde un très bon souvenir, seraient la raison pour laquelle je vous accueille ?

— En partie, oui. Pourquoi se voiler la face ? »

Avec une lenteur calculée, il croisa les mains au-dessus de son long bureau en verre fumé où des feuilles et des stylos étaient dispersés. « En effet, à quoi bon… Cela dit, ce que vous m’apprenez me surprend. Vous devez exagérer.

— Vous pouvez interroger dès ce soir les autres acteurs du Vent de la Foi. Au moins la moitié confirmeront mes propos. Les autres ne voudront pas vous décevoir et se tairont.

— Vraiment ?

— Je regrette, mais c’est la vérité. Par son action, par son attitude, elle est en train de saper le moral du Bien Pensant.

— Vous y allez un peu fort… (Il appuya sur l’un des boutons inox encastrés devant lui.) Néanmoins, je suis sûr d’au moins un point… (Un écran rectangulaire à fond beige se projeta sur sa droite. À petits coups d’index, manipulant avec dextérité des cases virtuelles, il fit apparaître des colonnes de texte.) Vous n’avez aucune sympathie pour cette Novack… – il lut devant lui – Valérie Novack.

— C’est secondaire. André, vous permettez que je vous appelle André ? – il hocha la tête, – il y va de la réussite de la mission. Soyons francs : les vrais chiffres d’évangélisation sont mauvais. Au bout de quatre ans, nous atteignons – péniblement – dix-huit millions de conversions. Si j’ai bonne mémoire, on nous demande six fois plus, et il nous reste à peine une année avant le retour. Une crise mystique – (c’était là le terme officiel pour désigner l’apparition de la foi dans un équipage) – compliquerait la situation. Je connais un peu cette femme. Elle est capable de beaucoup de nuisances, et elle a déjà commencé.

— Avec qui ?… (Fronçant les sourcils, Nina Boké se redressa et s’adossa sur sa chaise en métal chromé, resserrant ses cuisses découvertes.) Avec qui a-t-elle débuté ?

— Mais… avec tout le monde, se défendit-elle, personne en particulier. Elle est tellement obsédée par Dieu qu’elle le sert à toutes les sauces. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, tous les autres comédiens se feront…

— Alain Müller ? la coupa-t-il.

— Oui ?

— Ce Müller, elle l’a déjà contaminé ?… C’était votre amant, n’est-ce pas ? (Le visage de la documentaliste se renfrogna.) Allons, ce sont des choses qui arrivent. Vous savez, Nina, en tant que responsable de bord, je dois garder un œil sur tout.

— Ma vie privée aussi ?

— La vôtre comme celle de mes cinq mille collaborateurs.

— Alors vous… tu sais qu’il couche avec elle ? »

Il approuva mollement d’un hochement de tête, se demandant s’il fallait la congédier de suite, ou bien attendre et voir jusqu’où elle était résolue à aller. Une intellectuelle dépitée, réclamant vengeance pour une banale histoire de cul – et il y en avait eu légion en quatre années de vie en quasi-vase clos, – cet épisode inédit le divertissait ; peut-être lui permettait-il également de prendre une revanche – tardive – sur cette impertinente.

« Bien sûr, reprit-il. Ils ne se quittent plus. C’est ce que je peux lire ici, indiqua-t-il en pointant l’écran. Tu es vraiment jalouse, n’est-ce pas ?… (Elle garda le silence.) Si tu veux que j’intervienne, il ne faut rien me cacher.

— Oui, je suis jalouse, mais elle constitue également une menace pour la mission.

— Que me conseilles-tu ? (Il ne pouvait s’empêcher de sourire, amusé par la véritable motivation de Nina et le discours alarmiste dont elle essayait de la parer.)

— D’appliquer le règlement de la LUC : licencie-la et soumets-la à un traitement psychiatrique.

— Oh là ! Nos contrats ne prévoient pas ça !

— Sauf si l’employeur s’estime lésé. Et c’est le cas, non ? »

Il pianota sur son bureau, l’air faussement calculateur. « Alors, voyons voir, de combien m’estimerais-je lésé ? De ça, – il laissa un espace entre son pouce et l’index à l’horizontale – ou bien de tout ça, peut-être ? fit-il en augmentant l’écart. Voyons donc… Et elle, poursuivit-il sans la regarder, notre Nina, de combien se juge-t-elle lésée, ou offusquée serait-il plus juste ? Est-ce qu’elle… voyons, est-ce qu’elle serait d’accord pour se déshabiller, là, séance tenante, pour me prouver combien elle déteste Valérie Novack, la nouvelle envoyée du Seigneur ? »

La jeune femme s’empourpra – réaction heureusement masquée par sa peau noire. Vu la réputation de Lawson, elle s’était plus ou moins préparée à une offre de ce genre, mais elle ne s’attendait pas à un scénario aussi rapide et direct – et plutôt humiliant. Devait-elle s’indigner et claquer la porte, ou bien minauder en essayant de décrocher un répit ?

« Oh, je constate que madame a encore ses pudeurs. Dans ce cas, je crois qu’il va falloir se montrer raisonnable. Valérie Novack est une chic fille, et ce n’est… – il suspendit sa phrase, tout sourire. »

Nina Boké inspira profondément, puis déboutonna nerveusement son corsage avant de le retirer et de le poser sur ses genoux. Dans un geste de défi, tête haute, elle sortit ensuite un sein de belle taille de son soutien-gorge fuchsia et bomba la poitrine. Elle était déterminée à ne pas aller plus loin – en tout cas, pas avant qu’ils ne fussent sur un pied d’égalité.

« Mets-toi à ton aise », proposa-t-elle de la voix la plus engageante qu’elle pût obtenir.

Quatorze minutes plus tard, Lawson reboutonnait son pantalon ; de son côté, Nina Boké, déjà rhabillée, se recoiffait sommairement à l’aide d’un petit miroir de poche. Elle avait hâte de lever le camp pour se doucher et effacer toute trace de cet intermède, a priori utile mais avilissant. Lawson avait l’humeur réjouie, d’autant que Nina avait montré plus de talent que prévu, feignant un petit orgasme qui avait précipité la conclusion de son partenaire. Celui-ci n’était pas dupe, mais simplement déconcerté de la voir se prêter sous lui à cet exercice. Il se rassit, torse nu, et enfila ses socquettes bleues. Les plis de son ventre au poil clairsemé débordaient par-dessus sa ceinture. Il attrapa sa chemise chiffonnée sur le bureau. Nina Boké se tourna vers lui et se força à sourire.

« Comment vas-tu t’y prendre ? demanda-t-elle le plus calmement possible.

— Je suppose qu’il s’agit de Valérie Novak ?… (Elle acquiesça.) Je vais en toucher deux mots à Karl Lander, le responsable qualité.

— Lander ? Que vient-il faire là-dedans ? protesta-t-elle. C’est toi le seul habilité pour ce genre de décision.

— Non. C’est du domaine de Lander. (Il se leva et rentra ses pans de chemise sous son pantalon.) Tu veux aussi baiser avec lui ? Je te préviens : il sera plus exigeant. D’après les rapports, c’est un vicieux sado-maso. Il fait monter des jeunes indigènes des deux sexes. Quand ils repartent, ils ne marchent pas toujours très droit, et ils écopent souvent de belles cicatrices qui leur rappelleront, si besoin était, le prix à payer pour devenir un bon chrétien. (Il sourit largement.) Alors, toujours partante ?

— C’est… c’est ça que tu penses de moi ? »

Il s’autorisa le plaisir de la rabrouer : « Pourquoi pas ? Tu mériterais mieux ?

— Non, bien sûr…, dit-elle en serrant les dents, sollicitant toute sa volonté pour rester cordiale. Alors, c’est du ressort de Lander, hein ?

— En premier lieu, oui. Tu t’es peut-être sacrifiée pour rien, Nina. Dommage… (Elle se crispa, fermant le poing. Devant sa mine déconfite, il eut un éclat de rire aussi blessant que désinvolte.) Non, rassurez-vous, Nina Boké, je plaisante. Je vais le solliciter parce que, de cette façon, ce sera lui le responsable. Quoi qu’on en dise, ces histoires de conversion à bord sont toujours des affaires délicates. Qu’il s’agisse d’Edmond XIII ou d’un autre, les papes sont très pointilleux. »

Il oubliait volontairement de mentionner qu’attirer l’attention sur un cas apparemment isolé pouvait brutalement multiplier les conversions inopinément, comme l’effet du premier rayon de soleil sur un terreau mûr pour une éclosion. Pour désamorcer tout débordement, deux conditions : agir vite et en silence. Lors de sa première expédition, il avait voulu faire un exemple d’un cas similaire, ce qui s’était soldé par bon nombre de désagréments. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait laissé Novack vénérer son dieu en paix. Au besoin, il l’aurait lâchée quelque part sur une planète, réglant définitivement son cas. Mais visiblement, Nina était prête à ameuter l’univers entier, et sa fonction de chef documentaliste l’autorisait à entretenir des contacts avec la hiérarchie du Vatican – sur le vaisseau, elle rédigeait les rapports officiels de la LUC pour l’autorité catholique. Mieux valait dès maintenant prendre l’affaire en main pour la tuer dans l’œuf. En plus, comme aujourd’hui, il glanerait au passage une ou deux faveurs.

« Tu peux partir à présent », lança-t-il. Au même moment retentit le tintement d’un appel.

« Quand comptes-tu avoir de… ? (Il ne la laissa pas terminer.)

— Viens demain soir dans mes appartements… Oui, Riggs, je vous écoute », dit-il à son correspondant.

Elle quitta Lawson, passant devant son assistante qui la gratifia d’un sourire entendu – Nina Boké ne pouvait pas savoir que des caméras surveillaient le bureau du directeur. Devant l’attitude ironique et ambiguë de celui-ci, elle n’était plus certaine qu’il donnerait suite à sa requête. Elle avait cru – un peu vite – que payer de sa personne suffirait à transformer Lawson en soupirant aisément manipulable. Elle qui s’estimait nettement au-dessus du lot s’en trouvait vexée. Peut-être aurait-elle dû montrer plus de subtilité, ne pas céder aussi vite, mais sa patience était à bout. Novack devait être neutralisée au plus tôt ; la situation lui était devenue intolérable. Et tant pis si Alain devait plus tard la détester parce qu’elle serait à l’origine de la chute de Valérie.

Elle se hâta de rejoindre sa cabine, s’y dévêtit, entassant dans un casier mural vêtements et sous-vêtements, et se précipita sous la douche, réglant la température de l’eau à la limite du supportable. Quand elle ferma les yeux, un jet bouillant martelait sa tête, ses épaules et sa poitrine.

¬¬¬

sostenuto

Lander, responsable qualitÉ de l’Agnus Dei, repensait à un cliché de la Novack prêchant au milieu d’un parterre d’indigènes crasseux, comme interloqués, et d’une nuée d’enfants agités mais attentifs. Elle y déclamait un psaume dans une toge blanche – sans doute de la soie, car le tissu brillait à la lueur des feux alentour. Cette femme savait indéniablement capter l’attention.

Lui et les sept hommes qui l’accompagnaient parvinrent devant l’appartement de Müller. Le passe électromagnétique déverrouilla la serrure ; deux d’entre eux pénétrèrent dans la pièce. Novack, assise sur le lit, les contempla d’un œil à peine surpris. Müller dormait. Quand ils l’entraînèrent sans ménagement dans le couloir, elle ne cria pas. On la présenta, fermement encadrée, à Lander. Müller, debout, mal réveillé, était tenu à distance. Elle portait un tee-shirt blanc et un short kaki avec des chaussettes blanches. Qu’elle dévisageât Lander sans animosité mit tout de suite celui-ci mal à l’aise. Elle prit la parole : « Il te pardonnera cette offense. Il sait toutes ses créatures dans la peine.

— De qui parlez-vous ? répliqua-t-il.

— Tu sais bien de Qui je parle.

— Vous êtes sous le coup d’une procédure de licenciement d’urgence, se ressaisit le responsable qualité. Le contrat qui vous lie à la LUC prévoit qu’en cas de… »

Elle l’interrompit calmement : « Je reconnais que je ne suis plus apte à vivre et travailler dans le mensonge. Que la justice des hommes me condamne. Dieu me guide dans cette nouvelle épreuve.

— Très bien. Nous évitons de vains discours. Conduisez-la dans le quartier d’isolement.

— Vous n’avez pas le droit ! cria soudain Müller. (Il voulut se dégager. L’un des hommes de Lander le plaqua sur-le-champ contre la paroi, pesant de son avant-bras sur sa gorge. L’ingénieur émit un gargouillis de protestation.)

— Qu’est-ce qu’on fait de celui-là ? demanda-t-on.

— Laissez-le, du moins s’il est disposé à rester tranquille. (Müller hocha la tête. Son agresseur relâcha un peu sa prise.)

— C’est interdit ! cria-t-il aussitôt d’une voix éraillée. Elle attend un enfant ! »

Lander, qui s’apprêtait à partir, se tourna vers lui : « Ce n’est pas mentionné dans nos rapports.

— Questionnez-la ! s’écria-t-il. Questionnez-la !

— C’est vrai ? fit-il à la jeune femme immobile.

— Non. Il ment pour me sauver, dit-elle en souriant à Müller qui n’en crut pas ses oreilles.

— Mais… non, c’est faux ! C’est elle qui ment ! C’est elle ! Le test est positif ! »

Lander réfléchit. Si son amant disait vrai, l’affaire s’en trouverait compliquée. On pourrait l’accuser de maltraitance, car le traitement qui attendait l’illuminée serait brutal. Il décida de courir le risque. Avec un peu de chance, Müller inventait pour gagner du temps – sûrement dans le but de rassembler sympathisants et protestataires.

« Emmenez-la. Nous l’examinerons. (À l’intention de Müller, il ajouta :) Quant à vous, si vous ne voulez pas être licencié à votre tour, un conseil – ce sera le seul : bouclez-la. »

Ils quittèrent le couloir sous les yeux incrédules de nombreux autres employés alertés par le remue-ménage. Ils semblaient mécontents ; certains murmuraient au passage de la petite troupe ; la jeune femme, les épaules recouvertes d’une couverture, marchait en souriant à tous, semblant les encourager à ne rien tenter. Lander fit presser le pas.

André Lawson termina son verre. Ce rendez-vous – transformé en dîner après une journée éprouvante – s’éternisait sans motif. Les derniers préparatifs d’une nouvelle étape d’évangélisation requéraient toujours beaucoup d’énergie. Coordonner les équipes d’intervention était un vrai casse-tête ; c’était lui, directeur de mission, qui rendait les arbitrages finaux ; il les enchaînait sans disposer du temps ni des moyens de décider en toute connaissance de cause ; bien souvent, de petites erreurs d’appréciation déclenchaient des rancœurs tenaces chez ses chefs d’équipe – et on en comptait une bonne centaine sur Le Bien Pensant. Dans une semaine, ils se mettaient en orbite autour de Balsus-Orano, ultime étape de la course quinquennale. Le pape espérait beaucoup de cette planète, riche en minerais et métaux précieux, forte d’une communauté dominante qu’on annonçait facilement “évangélisable”. Une étude préliminaire soulignait qu’une réussite avec cette ethnie devait enclencher la conversion de toutes les autres – un potentiel de deux milliards d’individus ! À distance, sur le papier, tout pouvait paraître facile. Aux opérationnels de se débrouiller ensuite, des années plus tard, avec des prévisions irréalistes.

Celle qui faisait face à Lawson en savait quelque chose, elle qui envoyait les synthèses mensuelles sur chaque mission. On s’accordait d’ailleurs sur son talent et son mérite d’éclairer la réalité du terrain, ses difficultés, divulguant les failles dans les prévisions de leurs prédécesseurs.

« Quand est-ce que tu balances ton rapport au Vatican ? » interrogea Lawson.

Nina Boké parut surprise de l’incongruité de la question. Il était vrai que tous deux, attablés et nus, se partageaient les restes d’un gros faisan en sauce, préparé au vin blanc, avec haricots extra-fins cuits à la vapeur et galettes de pain tièdes.

« À la fin de la semaine.

— Tu comptes y mentionner l’affaire Novack ? dit-il, s’entêtant sur les lambeaux de chair de la carcasse.

— Pourquoi ? (La documentaliste délaissa dans son assiette les reliefs d’une aile déchiquetée. Elle avait le ventre ballonné. Retenant un rot, elle tendit une main au-devant de ses lèvres.) Ça y est ? Elle est licenciée, officiellement ? »

Il suça la graisse collée sur son index et consulta sa montre. « Depuis une bonne heure.

— Tant mieux. (Elle se sentit tout à coup nettement plus détendue.)

— Tant mieux ? Je ne sais pas. (Il sauça le plat avec un bout de galette.) Pas encore.

— On dirait qu’elle te fait peur », déclara-t-elle avec un brin d’amusement dans la voix.

Il regarda fixement les seins de la jeune femme qui butaient contre le bord de table. « Ne sois pas ridicule. Ce type de folledingue n’est qu’un petit désagrément. Tu tiens ta revanche. Tu vois, tu n’avais pas de raison de te tracasser.

— Je n’étais pas inquiète, mentit-elle. (Cette fois-ci, après leur poussif effeuillage mutuel, elle entendait bien se rhabiller et échapper aux exigences de Lawson. Malheureusement, ayant un peu bu, elle craignait de ne pouvoir faire preuve d’une fermeté suffisante.)

— Prépare-toi à rentrer chez toi, lâcha Lawson, avant d’arracher un bout de chair et de la mastiquer, le regard vague. (Elle ne put masquer sa réaction.) Étonnée que j’aie aussi des bons côtés ? »

En vérité, cette nuit, sa gourmandise sexuelle était tombée. Manger dénudé en sa compagnie, faisant planer la menace de relations physiques, suffisait. Et puis, c’était aussi une nouvelle manière de l’humilier, de lui signifier qu’il ne tenait même plus à l’honorer. Nina Boké était loin de ses considérations ; trop heureuse de s’en tirer à si bon compte, elle finit son verre, comptant se lever aussitôt après pour récupérer ses vêtements épars.

Le bracelet de communication de Lawson bipa.

« Merde », maugréa-t-il. Sans quitter sa chaise qu’il traîna à sa suite, il mit en marche un écran mural. Apparut le visage de Lander, décoiffé, l’air démoralisé. Derrière, on entrevit les mouvements désordonnés de morceaux de silhouettes un peu floues. Lawson comprit immédiatement que tout ne se déroulait pas ainsi qu’il l’avait espéré.

« Lawson, annonça Lander par-dessus des éclats de voix, nous allons avoir un problème. »

« Qu’est-ce que c’est que cette pagaille ! » vociféra-t-il dans le bureau.

Ses trois principaux adjoints gardaient le silence, lèvres serrées. Aucun n’osait lui rappeler que c’était sur son ordre qu’ils avaient agi, y compris Lander. De toute manière, le mentionner n’aurait rien changé ; à en juger par les différents messages ultra prioritaires qui saturaient la boîte aux lettres de Lawson, la situation se dégradait sans cesse. La sécurité du bâtiment était débordée. Elle ne faisait que suivre, sans tenter de s’y opposer, la progression des terroristes – l’appellation réglementaire. Le sang n’avait toujours pas coulé ; c’était à peu près la seule bonne nouvelle à cette heure – six heures du matin. Nul ne comprenait comment, encore moins pourquoi cela avait débuté. Lander soutenait que Müller avait entraîné ses voisins à sa suite. Si l’on se fiait aux caméras de surveillance, même s’il était malaisé de déchiffrer les vidéos qui montraient surtout des gens surexcités, sans vrai meneur, sans plan d’attaque, c’était plutôt le contraire. Apparemment, ils s’étaient contentés de se déplacer dans les travées, ralliant les autres dormeurs par le vacarme de leurs protestations. Tous n’emboîtaient pas systématiquement le pas, mais en sortant de l’aile tribord, ils approchaient déjà la centaine. À la proue, environ trois cents terroristes marchaient, désarmés mais résolus, vers le quartier d’isolement où ils retenaient Novack depuis presque trois heures.

Riggs, grand moustachu responsable de la centurie de mercenaires, sanglé dans un treillis léopard aussi neuf que hors de propos, intervint à sa manière habituelle, abrupte et simpliste : « Il faut qu’on les neutralise tout de suite ! Après, on sera débordés. »

Lawson soupira. Il n’avait ni le temps ni l’envie de ménager des incapables : « Riggs, bien sûr, vous comptiez les mitrailler, c’est ça ?

— Non, des grenades lacrymogènes suffiront. C’est une…

— Imbécile ! s’écria son supérieur en perdant patience. (Riggs afficha son air buté d’enfant contrarié.) Faites intervenir vos chiens de garde et on se paye une mutinerie générale !

— Alors vous, qu’est-ce que vous proposez ? répliqua haineusement Riggs.

— Parlementer. Il faut parlementer et éviter toute confrontation directe. Dans combien de temps seront-ils à l’isolement ? »

Lander étudia rapidement le plan du vaisseau sur un écran. « Dix minutes, tout au plus.

— Bien, allons-y, décida Lawson. Dominicci, préparez immédiatement Novack pour une apparition publique. Vous l’avez déjà shootée ?… (Le responsable médical, petit cinquantenaire bedonnant, à moitié chauve, la bajoue flasque, acquiesça avec une mimique d’impuissance.) Parfait ! De mieux en mieux… » Le chef de mission sortit de son bureau d’un pas nerveux, suivi par ses trois sbires, la mine sombre.

En salle de contrôle, un terminal holographique montrait sous différents angles l’attroupement dans le corridor ; au bout de ce dernier se trouvait le sas clos menant au quartier d’isolement. On y cantonnait tous ceux qui pouvaient perturber la vie à bord. Et en cinq années de course, une bonne part des employés y séjournait au moins une fois, souvent pour des troubles psychiatriques soignés à coups de psychotropes et de neuroleptiques. Le service médical, dirigé par Sergio Dominicci, avait la main leste et lourde, obéissant aux consignes de leur responsable. Pour celui-ci, les conséquences physiologiques ou psychologiques des traitements étaient anecdotiques ; l’essentiel était de préserver la paix et l’équilibre sociaux sur Le Bien Pensant. Une aile du bloc 12 abritait les malades hors psychiatrie, une autre les détenus de droit commun. Valérie Novack était enfermée dans la troisième.

Une infirmière lui injectait un dopant pour contrecarrer les effets des calmants administrés une heure plus tôt. Dominicci surveillait les opérations. La jeune femme, maintenant habillée d’une chemise et d’un pantalon verts, avait du mal à garder les yeux ouverts. On lui contrôla le pouls et la tension, presque normaux. Dominicci annonça par intercom à Lawson qu’elle serait sur pied dans une demi-heure.

Sur l’écran, le directeur de mission observait les terroristes, faisant zoomer les caméras sur les visages, essayant de deviner leur état psychologique et leurs motivations. Étaient-ils prêts à se battre pour libérer Novack ? Souhaitaient-ils seulement se faire entendre et être sûr qu’elle serait bien traitée ? Lawson aperçut un petit inconnu barbu, râblé, pieds nus, en caleçon et tricot sans manche, s’avancer vers le sas, l’air décidé, et appuyer sur la sonnette. Il lui fit penser à un bouledogue venu revendiquer sa pitance à des maîtres – et fort mécontent de devoir se déplacer pour cela. Un haut-parleur retransmit dans la salle : « Nous voulons voir sainte Valérie. » Lawson et le groupe silencieux qui l’entourait sursautèrent. Un technicien lui montra le mince flexible du micro par lequel il pouvait répondre.

« Ici, André Lawson, directeur de l’Agnus Dei. Mademoiselle Valérie Novack se repose. Elle dort. Elle en a besoin.

— Réveillez-la, commanda le barbu en levant le poing. (Hargneux, bombant le torse, il se campa sur ses pieds nus.) On attendra ici jusqu’à ce qu’elle réapparaisse.

— Elle est sous le coup d’une procédure de licenciement, rétorqua Lawson. Chacun sait pourquoi. Le règlement est très strict à ce sujet.

— Lawson, est-ce que vous comptez tous nous licencier comme sainte Valérie ?

— Pourquoi le ferais-je ? demanda Lawson d’une voix blanche.

— Nous sommes tous chrétiens et catholiques, obéissant à la volonté d’Edmond XIII, notre bien-aimé saint-père. Nous comptons d’ailleurs très prochainement converser avec lui. Plusieurs d’entre nous disposent de moyens de communication directs avec le Vatican. Vous ne pourrez pas nous en empêcher. Toutes les précautions sont déjà prises. »

Le scénario empirait. La révolte couvait depuis longtemps. Il n’avait sans doute fait que la précipiter en licenciant Novack. Pourquoi personne ne lui avait-il signalé ces conversions en masse ? Il se tourna vers Lander, le regard noir. Le responsable qualité haussa les épaules, comme si ce qui se déroulait ne le concernait plus. Même incompétents, lui et ses collaborateurs n’avaient pas pu ignorer la situation, ou alors – et c’était encore plus grave – les convertis noyautaient d’ores et déjà son service.

« J’ajoute que nous ne reconnaissons plus votre autorité. En arrêtant sainte Valérie, vous vous êtes mis hors jeu. N’essayez pas de résister à ce qui survient, grogna Kolgov. Ce serait inutile. Vous êtes aveugles et nous sommes la lumière. »

« Qui est-ce ? demanda-t-il en voix off à la responsable administrative qui disposait déjà des données sur le meneur grâce au morphoscanning.

— Dimitri Kolgov, un chef mécano, entretien de la chaufferie nucléaire… (Elle devança la question de Lawson : ) Non, il n’était pas répertorié comme dangereux.

— Communiquez-moi son dossier. » D’un clic, elle envoya sa fiche sur l’écran de Lawson. Effectivement, rien ne laissait présager une conversion. Et il était apparemment difficile d’exercer une pression sur lui : célibataire, pas d’enfants, bien noté, il en était à sa quatrième mission, même si c’était ici sa première pour la LUC. Aucune explication sur les motifs de son changement d’employeur – regrettable lacune, vu le comportement actuel de l’olibrius.

Il saisit à nouveau le micro : « Monsieur Kolgov, je vous invite à me rejoindre avec quelques-uns de vos… de vos camarades. Vous pourrez constater que Valérie Novack est à l’abri de tout ce que vous pouvez imaginer.

— Nous n’imaginons rien, déclara Kolgov qui réfléchit avant de poursuivre : C’est d’accord, Lawson. Ouvrez le sas. »

Il se retourna et discuta avec les premiers convertis derrière lui. Au bout du compte, trois personnes, dont Müller, se détachèrent du groupe pour accompagner Kolgov. Le directeur de l’Agnus Dei savait qu’il entamait l’une des négociations les plus rudes de sa vie.

¬¬¬

aumentando

La dÉnommÉe Maria, blanchisseuse de son État, était la plus virulente, la plus intransigeante, et aussi la moins réfléchie. Grande brune aux cheveux courts, corpulente – ce que trahissait sa chemise de nuit transparente, – sa voix exaltée haut perchée devint rapidement exaspérante à Lawson qui s’évertuait diplomatiquement à ne pas la rabrouer. Aux côtés de Müller, silencieux depuis le début de la confrontation, Kolgov endossait le rôle du patriarche avec plus d’intelligence que prévu. Le quatrième larron, Lebon, pilote auxiliaire, petit homme sec au port de rapace, les traits marqués, longs cheveux raides et gris, portant comme seul habit un caleçon noir, parlait sur un tel débit qu’on avait du mal à le suivre. Le concile des quatre chrétiens manquait peut-être d’allure, mais, hormis Müller – qui paraissait avant tout attristé et plein de ressentiment, – les trois autres, habités par la foi, s’exprimaient avec une assurance à laquelle Lawson et ses adjoints n’étaient pas préparés. Cette fois-ci, plus question de salaire, de conditions de travail, de nouveau poste ou de récriminations envers d’autres collègues ; pour Lawson, dépourvu de ses repères et des réponses stéréotypées qui allaient de pair, cette discussion devenait périlleuse et hasardeuse. Ces terroristes semblaient jusqu’au-boutistes, même si, jusqu’à présent, ils se contentaient de condamner le licenciement et de réclamer leur égérie.

D’un geste, Kolgov arrêta la diatribe de Maria qui continua à menacer Lawson d’un regard empli de colère. « Nous n’avons toujours pas vu sainte Valérie, proféra le barbu.

— Elle ne va pas tarder », répondit Lawson.

Attendre davantage aurait été dangereux. Le directeur était inquiet. Il n’avait toujours pas trouvé le moyen de les manœuvrer. Elle arriva enfin, encadrée par Dominicci et une infirmière. Les quatre chrétiens se levèrent et la saluèrent avec soulagement. Kolgov marcha vers elle ; l’un des mercenaires présents l’en empêcha en l’empoignant, provoquant un début d’échauffourée ; Müller et Lebon se précipitèrent ; on les reçut en essayant de les ceinturer. Lawson s’apprêtait à intervenir quand sainte Valérie prit la parole : « Arrêtez. Est-ce ainsi que l’on honore les préceptes sacrés de Dieu ? »

La question calma tous les protagonistes autour de la grande table ovale, chrétiens comme mercenaires, ce qui alarma aussitôt Lawson. La nouvelle venue se rendit d’elle-même à la chaise qu’on lui avait réservée dans un angle de la pièce. Chacun la contemplait avec admiration ou stupéfaction. Même dans une tenue verte d’isolé, elle dégageait une aura qui impressionnait, à tel point que tous paraissaient reconnaître de facto son nouveau statut de sainte. Lawson réalisa brusquement que, dans ces conditions, il ne pouvait plus s’y opposer ouvertement.

« Dieu s’est montré généreux envers nous tous, annonça Valérie Novack. Il va vous falloir être courageux, confia-t-elle en s’adressant à Lawson. Courageux et humble.

— Mademoiselle Novack, réagit ce dernier, vous n’êtes vraiment pas habilitée à demander quoi que ce soit. Votre licenciement est la… »

Elle lui lança un sourire empreint d’une telle chaleur qu’il s’interrompit.

« Vous n’avez donc pas encore réalisé ? Nous sommes passés sous la loi de Dieu ; celle des hommes ne nous concerne plus. »

Évidemment, songea Lawson. « C’est faux. Vous êtes ici en mission commandée pour le pape, riposta-t-il. Il exige le respect des conditions de travail de la LUC.

— J’entends bien indiquer à Sa Sainteté que vos méthodes sont dépassées, inadaptées, coûteuses et aussi contraires à la volonté de Dieu.

Lawson se retint de rire. « Le pape ? Vous voulez faire intervenir le pape pour votre cas ? Revenez sur Terre, mademoiselle Novack !

— Non. J’ai confiance. Il écoutera sa servante. (Elle se tourna vers Kolgov.) Quelle heure pour la communication ?

— À huit heures, fuseau local. Tout est en ordre.

— Comment ? s’étrangla Lawson, enrageant de pouvoir aussi facilement être mis à l’écart. Qu’est-ce que c’est que cette blague ?

— Ainsi, il nous reste à peine deux heures pour établir un accord.

— Quoi… quel accord ? Mais c’est vous qui allez devoir m’écouter… Je… Oui, Lander, quoi encore ? (Pendant leur échange, on avait apporté un message à Lander. Le responsable qualité s’était penché vers Lawson. Il lui chuchota à l’oreille : )

« Ça va mal. L’amphithéâtre est bondé de… de ces chrétiens. Il y en aurait plus de deux mille !

— Hein ? s’écria-t-il à voix basse. (Il regarda Lander avec colère, prêt à l’insulter pour une nouvelle aussi catastrophique.)

— Non, écoutez-moi, reprit Lander en l’entraînant plus loin. Une centaine d’entre eux sillonnent les travées en claironnant que vous voulez tuer la Novack.

— Moi ! Je veux la tuer ? murmura-t-il. Mais c’est insensé ! »

Lander opina de la tête et continua : « Nous n’avons plus les moyens de les contenir. Une bonne moitié du personnel est passée de son côté. Il faut lâcher du lest. Et vite… »

Riggs, deux chaises plus loin, fulminait. Ainsi que la législation l’y autorisait, il était prêt à imposer un couvre-feu. Avec ses deux cents hommes décidés, armés, il jugeait encore disposer de toutes ses chances. Lawson le fit approcher et lui ordonna à mi-voix : « Riggs, à mon signal, vous conduirez Novack à l’amphithéâtre. Vous veillerez à sa sécurité. Vous en êtes d’ailleurs directement responsable à partir de cette minute… (L’intéressé acquiesça du bout des lèvres.) Maintenant, déclara-t-il à l’intention de toutes les personnes présentes qui les observaient, je vous demande de nous laisser seuls, mademoiselle Novack et moi-même. (Chacun se regarda avec surprise.) Je vous en prie, ne perdons pas de temps. »

Quand le dernier participant eut refermé la porte derrière lui, Lawson vint près de Novack. Elle ne manifestait aucune animosité.

« Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin. J’envisage de suspendre la procédure qui vous concerne, pour peu que vous engagiez tous vos camarades à cesser ce… charivari.

— Que nous reprochez-vous ?

— Non, de grâce, ne commençons pas ce petit jeu. Nous sommes entre nous.

— Je ne veux plus jouer. Grâce au ciel, je n’ai plus cette contrainte.

— Nous jouons tous à un jeu, à une échelle ou à une autre. Qu’on le veuille ou non, c’est la règle. Y compris pour moi. Surtout pour moi, car j’ai la responsabilité d’une partie qui engage cinq mille personnes. Vous savez que dans notre situation, loin de la Terre, perdus sur des mondes étrangers, il est vital de se plier à une déontologie, à des lois sociales. Sans cela, notre communauté est vouée à sa perte. Vous et moi comptons ramener sur Terre tous ces gens que le pape m’a confiés.

— Je suis heureuse de cette compassion envers mes frères et sœurs, mais quand ceux-ci expriment le désir de prendre une autre voie, celle de Dieu, c’est pour vous un devoir sacré de les entendre et de respecter leur souhait.

— Excusez-moi, mais vous semblez parler en leur nom. Vous considérez que vous les représentez ?

— Oui.

— Oui, c’est tout ?

— La violence est inutile. Reconnaissez votre défaite. Laissez-nous agir. »

Lawson perdit patience : « Merde ! Qu’est-ce que vous manigancez à la fin ? Vous voulez vous emparer du Bien Pensant ou quoi ?

— Le plus tôt sera le mieux. »

Lawson faillit s’étouffer. « Quoi ! Vous ne…, bredouilla-t-il, vous ne manquez pas d’audace ! Avez-vous idée de ce que c’est de conduire une entreprise comme celle que je dirige ?

— Je ne serai pas seule.

— Vous comptez rentrer sur Terre tout de suite, c’est ça ?

— Non. Nous poursuivrons la mission comme prévu.

— Je ne vous suis plus. Quel est votre but ?

— Le même que le vôtre : porter la lumière à ceux qui souffrent et dépérissent dans l’obscurité. Je me rendrai sur Balsus-Orano et je leur parlerai, mon cœur et mon âme à nu. Notre exemple, le miracle de la foi révélée suffira.

— Bon Dieu ! Vous êtes folle à lier ! L’évangélisation n’est pas une affaire d’illuminés ! C’est une technique effroyablement complexe qui exige de grosses infrastructures ! Leur parler ! Comme si ça pouvait marcher ! Il leur faut des images dans le ciel, des spectacles tout en couleurs ! Ils ont besoin de feux d’artifice et de pétards, de costumes qui brillent, de toute une technologie qui époustoufle les imbéciles !

— Des paroles d’amour remplaceront avantageusement tout ce fatras. Je vais le soumettre tout à l’heure au saint-père. C’est un homme sage, il m’approuvera. »

Lawson, parvenant à se calmer, réfléchit : « Écoutez-moi… (Elle patienta tranquillement.) Laissons le pape décider pour nous. S’il me donne raison, vous acceptez de vous conformer au règlement et vous persuaderez vos camarades d’agir de même.

— Savez-vous que vous perdrez ce pari ?

— Ce n’est pas mon opinion.

— De votre côté, que promettez-vous si le saint-père se range à mon avis ?

— À condition que vous vous engagiez à ne rien dégrader et à respecter notre plan de vol, je mettrai ce bâtiment à votre disposition. »

Elle acquiesça, aussi détendue qu’à son arrivée, et se leva. « J’aimerais m’entretenir avec Alain avant ma conversation avec Sa Sainteté.

— Bien entendu. (Lawson était sûr de sa victoire. En quelques mots, Edmond XIII s’arrangerait pour condamner Novack qui serait forcée de passer la main.) Je vous fais conduire avec lui jusqu’au salon des invités. »

Quand ils sortirent tous deux de la pièce des négociations, ils trouvèrent la petite assemblée tendue, incertaine sur l’issue de leur entrevue. Novack le devança, annonçant : « Ne craignez rien. J’aurai comme prévu une concertation avec sa Sainteté. » Lawson indiqua à Riggs de mener Müller et sainte Valérie – quand il recourut lui-même à ce terme, il en fut le premier surpris et se reprit aussitôt – et Novack au salon. Lander observait le directeur d’un air soupçonneux. Dominicci, toujours aussi perplexe, se dandinait d’un pied sur l’autre. Le désaccord avec les événements de Riggs, plus martial que jamais, était flagrant. Au moment où il s’éloignait, Lawson le rattrapa par la manche et le prévint à voix basse : « Ne faites rien d’autre, je répète, rien d’autre que ce que je viens de vous demander. C’est bien clair ? »

Riggs fronça les sourcils, hésita, puis finit par marmonner son assentiment.

Elle lui tenait la main comme à un enfant.

« Tu as tort de t’inquiéter, dit-elle calmement. (Müller eut un mouvement d’impatience.)

— Pourquoi Lawson t’écouterait-il ?

— Parce qu’il a déjà perdu la partie. Il le sent, même s’il ne s’y résout pas, pas encore. Il ne sera pas capable de s’opposer à la volonté divine.

— Pourquoi caches-tu que tu attends notre enfant ? (En à peine un mois, la jeune femme avait atteint son but, celui qu’elle avait révélé à Müller dès leurs retrouvailles.)

— Ce n’est pas le nôtre, Alain. C’est le sien.

— Tu ne vas pas remettre ça ! Je suis bien son père, non ?

— J’en suis de moins en moins certaine.

— Hein ? Tu plaisantes ? (Il savait qu’elle ne plaisantait pas.)

— Cet enfant est né du désir inné de Dieu d’engendrer un nouveau messager. »

Ce fut lui qui attrapa sa main, pour se convaincre qu’elle était toujours réelle : « Écoute-moi, je n’ai pas rêvé, on a déjà fait l’amour, non ? Et pas mal de fois, n’est-ce pas ?

— En effet, de nombreuses et heureuses nuits qu’il a bénies.

— Alors, n’est-ce pas la preuve que je suis le père ?

— Ce n’est pas assez.

— Quoi ? Pas assez ! Mais pour qui tu te prends ! explosa-t-il. Tu vas quand même pas m’annoncer que dans huit mois, on se coltine un messie chargé de répandre la bonne parole dans l’univers… (Elle garda le silence.) Si ? C’est ça que tu penses ? Alors qui suis-je pour toi ? Et pour lui ? Pour eux ! »

Elle le regarda avec tendresse : « Tu es un bon chrétien.

— C’est tout ? fulmina-t-il. Tu ne fais plus de différence entre moi, entre moi et Kolgov ou Lebon ?

— Je regrette. C’est la vérité. »

Il serra les poings jusqu’à blanchir leurs jointures. « Tu te rends compte de ce que tu me balances en pleine gueule ? Tu nies mon existence, notre amour.

— Je t’aime, Alain.

— Oui, comme tous les autres, déplora-t-il amèrement.

— N’est-ce pas merveilleux d’aimer autant que cela ?

— Non. Ce n’est pas merveilleux, pas du tout. (La tristesse prit le pas sur sa colère.)

— Tu t’aveugles tout seul, analysa-t-elle placidement. Observe autour de toi, la vie, la galaxie, les étoiles ; Dieu a créé tout cela pour notre bonheur. Il suffit d’écouter. Tu n’écoutes que toi-même… (Elle le vit prêt à pleurer de rage et d’émotion.) Je suis désolée, s’adoucit-elle. Ne sois pas triste. Approche-toi… (Quand elle voulut l’attirer contre elle, il s’écarta.)

— Je ne vous laisserai pas voler notre enfant. Il ne lui appartient pas.

— Comment t’expliquer, Alain ? Tu es d’une telle noirceur, si négatif…

— Laisse-moi partir à présent, lança-t-il dans un sursaut.

— Mais rien ne t’en empêche. Tu es libre… comme tu es libre de nous rejoindre, reprit-elle d’une voix conciliante. Viens avec nous. Tu seras heureux, bien plus heureux que maintenant. »

Il refusa. Elle s’inclina et se chargea de prévenir le petit groupe de chrétiens qui patientait. Müller put gagner sa travée sans encombre. Les regards apitoyés des convertis qu’il croisa en chemin ne firent qu’accentuer sa rancœur. Il se sentait perdu – et terriblement seul. Jamais, en quatre années, depuis le début de l’Agnus Dei, il ne s’était senti aussi seul.

¬¬¬

mosso

Lawson rentra la tÊte dans les épaules, abasourdi par le dialogue auquel il venait d’assister avec les quatre mille employés entassés dans l’amphithéâtre.

Sur un pan de mur entier, on retransmettait par relais de satellites l’incroyable échange entre Novack et Edmond XIII trônant dans l’immense salle d’audience de la cité pontificale, entouré de ses prélats en grande tenue. Derrière eux, de grandes arches de bois précieux et ouvragé, plaquées sur des cloisons matelassées, abritaient des figures saintes holographiques. Coiffé d’une mitre blanche démesurée, brodée d’or et piquetée de pierreries lasers, le visage bienveillant du pape africain n’allait pas tarder à disparaître. La discussion était terminée. Comme l’avait prophétisé la nouvelle responsable de l’Agnus Dei, dûment désignée par le chef du mouvement catholique depuis maintenant dix minutes, la foi avait triomphé. Estomaqué, Lawson avait reçu comme instruction de se mettre à son service et de ne rien tenter qui pût entraver sa volonté. Il était publiquement déchu et humilié. Où avait-il démérité ? Où ? Certes, les résultats étaient en deçà des attentes de Sa Sainteté, mais espérait-on en obtenir de meilleurs avec de vrais chrétiens ? La réponse était oui, bien sûr, sinon on ne se serait pas prêté à cette mascarade, cette honteuse passation de pouvoirs. Qu’avait à perdre le Vatican ? Face à une lutte à bord pour prendre les rênes – lutte potentiellement meurtrière, – et l’arrêt d’une mission, on avait opté pour la prudence et une expérimentation éventuellement profitable. Lawson ne pouvait qu’obéir – et escompter que l’évangélisation selon sainte Valérie fût si calamiteuse que plus aucun souverain pontife n’eût la tentation d’y recourir à nouveau avant des siècles.

Des applaudissements et des vivats enthousiastes célébrèrent la réussite de sainte Valérie, adoubée par Edmond XIII. Le front ceint d’un bandeau blanc, d’une voix émue, elle remercia ses frères et sœurs, formulant le souhait que chacun à bord s’associât à la plus belle des aventures accomplies en l’honneur du Christ et en l’amour de Dieu. En ce jour mémorable, elle était heureuse. Jamais elle n’avait douté, et sa joie de s’en être remise à Lui et d’en être récompensée était une preuve de plus de Son infinie miséricorde.

Balayant du regard la foule joyeuse qui se préparait à quitter l’amphithéâtre, elle repensa au mois passé depuis son arrivée sur Le Bien-Pensant. Tout s’était déroulé comme dans un songe. Son sacerdoce sur ce vaisseau impie s’était transformé en route triomphale vers l’avènement de Dieu. Comment cela aurait-il pu survenir sans Son aide ? Il s’agissait d’un miracle, un vrai miracle ; avant sa venue, pas un de ces missionnaires n’était chrétien. Qu’avait-elle fait, sinon s’adresser aux uns et aux autres, des mots, des phrases témoignant de l’amour qu’Il leur portait ? Jamais elle n’avait cherché à convaincre ni à imposer. La parole juste et vraie avait suffi. Secrètement avides d’espoir et de rédemption, ils avaient choisi de croire en toute liberté. Son propre cas avait servi de démonstration ; ils enviaient – dans le meilleur sens du terme – sa certitude, sa force intérieure. L’homme véritable ne pouvait survivre qu’avec la promesse et la compréhension. Dieu lui avait permis de jouer, non, d’endosser un premier rôle, mais sa tâche n’était pas terminée. Bien au contraire, dans le respect de l’enseignement du divin, elle entamait pour des milliards d’êtres humains une marche, humble mais grandiose, vers la félicité.

Tout s’enchaîna ensuite très rapidement, dans une espèce de fébrilité et d’allégresse qui paraissait aplanir les difficultés habituelles, pourtant inhérentes à toute entreprise d’évangélisation. Désormais largement majoritaire sur Le Bien Pensant, la part chrétienne prit presque tout en charge ; contre toute attente, le reste des employés semblait disposé à participer activement à cette nouvelle œuvre collective, ce que les nouveaux convertis, jaloux de leurs prérogatives, écartèrent poliment. Ceux-ci estimaient – à tort ou à raison – être les seuls habilités par Edmond XIII à mener les opérations à bord.

Le Bien Pensant atteignit à la date prévue Balsus-Orano, planète de taille moyenne balayée de vents secs à la saison chaude, dévastée par des tornades à la saison des pluies. Plus avancés que ceux de Niziss, ses habitants étaient catalogués accueillants, peu enclins aux conflits, de quelque nature qu’ils fussent territoriaux, politiques ou religieux. Ils aspiraient avant tout – selon les études préliminaires de la LUC – à jouir de la vie, ce qui semblait suspect, parfois inquiétant ou amoral, aux analystes sociologistes pétris de certitudes et de schémas standards. Sur Balsus-Orano, pas de productivisme acharné ou de culte du profit, encore moins d’industrialisation ou d’idéologie de masse. De gros bourgs tranquilles de plusieurs dizaines de milliers d’âmes parsemaient ce monde découpé en entités relativement autonomes, ce qui n’empêchait pas les voyages et les échanges. Même peu développé, le commerce existant satisfaisait les principaux besoins ; en surface, les richesses naturelles, sans être abondantes mais intelligemment employées, suffisaient. Apparemment, l’idée de Dieu leur avait jusqu’alors paru inutile, voire inopportune, mais la juste Chrétienté fondait de grands espoirs sur ce nouvel espace vierge de deux milliards d’habitants ; elle entendait les rappeler à l’ordre et dans son giron pour sauver leurs âmes qui n’en demandaient pas tant.

Ce qu’accomplirent triomphalement sainte Valérie, figure de proue incontestée du mouvement d’invasion, et son équipe de choc, une centaine de disciples – dont une poignée d’ex-acteurs du Vent de la Foi. Force fut de constater que la nouvelle méthode prônée par sainte Valérie donna satisfaction, dépassant même les espérances sans qu’on en comprît vraiment les raisons. Son seul recours à la technologie qu’elle honnissait fut un ensemble portatif miniaturisé, micro couplé à un haut-parleur et à un processeur de traduction automatique. Quand elle murmurait, sa propre voix reconstituée restituait ses propos dans la langue autochtone. Le reste de sa prestation était dépouillé à l’extrême. Refusant d’être vue descendant d’un des bâtiments auxiliaires, on la déposait discrètement à plusieurs kilomètres de l’endroit cible. Chaussée de baskets montantes bleu azur, une grande croix blanche brodée sur le devant de sa longue veste crème, elle avançait en chantant jusqu’à la grand-place du bourg. Plusieurs assistants l’accompagnaient – incluant généralement Kolgov, Lebon et Maria. Ils portaient dans leur sac à dos des dizaines de bibles illustrées traduites dans la langue locale – le Bien-Pensant disposait d’une imprimerie capable d’en débiter mille à l’heure. Le prodige de la foi survenait après une incubation de trois ou quatre jours. Pour Lawson, incrédule, qui observait les événements à distance avec un petit satellite espion, il s’agissait objectivement d’un miracle. Comment qualifier autrement la soudaine conversion de la plupart des locaux qu’elle approchait ? Elle parlait, elle souriait, elle apposait ses mains sur les enfants et les plus faibles. Elle engageait à respecter la parole de Dieu, mentionnant à peine le paradis pour les vertueux et l’enfer pour les fourbes. Le visage des élus, touchés – parfois terrassés – par la grâce divine, s’illuminait, et ceux-ci partaient invariablement diffuser la bonne nouvelle partout où ils le pouvaient.

Sur le vaisseau, un mois après la tentative de licenciement de sainte Valérie, les conversions atteignirent le chiffre stupéfiant de 3307 sur un total de 5019 employés – Lander tenait scrupuleusement à jour un registre. Restèrent plusieurs centaines d’indécis et un millier d’irréductibles, principalement les cadres de la LUC. L’arrivée de la chrétienté bouleversa les rapports sociaux.

Quand Riggs menaça de s’attaquer physiquement à la Novack, on dut le confiner dans le quartier d’isolement.

Des séances de prières dans l’amphithéâtre, à six heures du matin et six heures du soir, scandèrent la vie à bord. Le révérend Kolgov – il avait lui-même choisi son titre – officia de sa chaire improvisée en costume blanc, vilipendant avec grandiloquence les profanes et les mécréants qui commerçaient avec l’image de Dieu ; Maria, autoproclamée grande prêtresse apostolique, se travestit dans une tunique bouffante aux rayures verticales rouges et or ; Lebon, lunettes noires, bonnet de cuir noir, rafla le titre de saint Thomas. Sainte Valérie ne se mêla pas à cette comédie. Accueillant avec ravissement des visions nocturnes, elle disait s’entretenir avec Dieu.

Étranger à cette agitation, Müller déprima. Dominicci le mit de force sous calmants, ce qui ne changea pas grand-chose à son état. Il erra dans les coursives, déambulant dans les soutes, conversant avec les mécaniciens et les techniciens de tout et de rien, mais surtout pas de ce qui l’obsédait – Valérie et son aveuglement sur sa paternité. À l’aube, on le retrouvait recroquevillé contre une gaine technique où il s’était endormi. Un moment, il envisagea de s’enfuir à bord d’un des petits vaisseaux d’appoint réservés aux représentations divines, avant d’en être dissuadé par Pavarini.

Nina Boké abandonna provisoirement ses fonctions de rédactrice pontificale. Elle aussi resta à l’écart du mouvement chrétien. Jusqu’à leur retour sur Terre, elle se consacrerait à l’écriture de son roman En route avec Dieu. Les événements lui fournissaient une matière formidable. Elle transcrivait – cette fois-ci sans difficulté – plus de vingt pages par jour, convaincue qu’elle tenait là le best-seller religieux. Selon elle, cette aventure se situait au-delà de la problématique spécifiquement chrétienne ou catholique ; les miracles de la foi concernaient chaque croyant.

Même si Valérie Novack occupait désormais brillamment le devant de la scène, Nina Boké était au moins parvenue à la séparer d’Alain. Le délabrement psychologique de son ancien amant l’attristait et la réjouissait tout à la fois. Libre à lui de revenir vers elle. Il suffisait de patienter sans se montrer insistante ; quand, lassé de sa propre souffrance, il aurait finalement besoin d’un réconfort, elle serait là.

¬¬¬

morendo

Trois mois aprÈs le dÉbut des ÉvÉnements, sainte Valérie petit-déjeunait en compagnie de Lebon saint Thomas et du révérend Kolgov ; celui-ci décrivait avec son emphase habituelle sa dernière visite dans la région sud du continent de Balsus-Orano en cours d’évangélisation. Il trempa sa tartine beurrée dans un bol de café – tiède à force de discours décousus, – la dévora à demi et reprit :

« Je suis sûr que Gomzo va nous céder tout le troupeau de ses petites vaches brunes dès la semaine prochaine. Ça reconstituera notre stock pour la boucherie de bord. »

Saint Thomas, fines lunettes noires et rectangulaires sur le nez, finissait d’étaler à grands coups de cuillère sa marmelade d’oranges sur du pain grillé. Il intervint, de son débit haché et précipité. Du matin jusqu’au soir, saint Thomas distribuait sans cesse de petits mouvements de tête en tout sens. Il était incapable de tenir en place. « Ce Gomzo, c’est un vrai renard ! Tu vois, il s’arrangera pour te refiler des vieilles carnes, des numéros tout juste bons pour l’abattoir. Tu verras pas la différence. Oh, je le connais bien, ça oui !

— Il n’oserait pas, répliqua aussitôt Kolgov, agacé.

— Eh, on parie ? demanda saint Thomas qui mordit sa tranche de pain. (Depuis une semaine, il ornait ses doigts de grosses bagues en or – trois à chaque main.)

— Combien ?

— Ah ! je parie le prêche de demain matin. Si je gagne, il est pour moi !

— Mes enfants, quand perdrez-vous cette habitude de vous chamailler ? désapprouva sainte Valérie devant son bol de thé fumant.

— Excusez-nous, bougonna Kolgov. Comme toujours, vous avez raison.

— Je ne suis pas meilleure que quiconque, indiqua Valérie avec humilité. (Avec un grand sourire, saint Thomas, empressé, lui servit un jus de raisin frais. Elle le prit et le remercia d’un hochement de tête.)

— Je pense pourtant, professa Kolgov, que vos conversations quotidiennes avec Dieu vous permettent d’apprécier le cours des événements avec… – il chercha ses mots – plus de hauteur.

— Qu’entends-tu par là ? fit-elle en reposant son verre.

— Si nous résidons, nous, dans cette clarté, c’est grâce à vous qui… – il fronça les sourcils, en quête de la meilleure formule, – brillez comme un soleil guidant notre route à travers les ténèbres. »

Elle eut un signe de tête de dénégation : « Non, tu te trompes, je suis pareille à vous tous. C’est simplement que je… »

Elle s’interrompit brusquement, se pliant en deux sous l’effet d’une douleur intolérable au ventre. Kolgov se leva précipitamment, renversant son café, bousculant saint Thomas qui lâcha son bol.

« Que vous arrive-t-il ? s’écria Kolgov. Quelqu’un ! Vite ! (Il accourut auprès de Valérie qui peinait à se redresser, haletante, d’une pâleur extrême.)

— C’est lui, murmura-t-elle avec difficulté. Il… il me prévient qu’il arrive. »

Kologov eut juste le temps de demander « Où ça ? », et elle piqua de nouveau du nez, inconsciente, la tête droit dans le thé brûlant parfumé à la bergamote.

Debout près du lit aux draps immaculés, Dominicci, le responsable médical à bord – chrétien depuis quelques jours – reposa son stéthoscope électronique sur la table métallique à roulettes.

« Elle a besoin de beaucoup de repos », décréta-t-il.

— Qu’est-ce qu’elle a ? Ça durera longtemps ? interrogea Kolgov. (Saint Thomas, Maria et plusieurs autres intimes assistaient à la scène avec inquiétude.)

« Le temps qu’il faudra, répondit énigmatiquement Dominicci.

— Alors, que pouvons-nous faire ?

— Rien. Ou plutôt si : laissez-nous seuls. Dieu pourvoira à ses besoins. »

On obéit, même si chacun ignorait les raisons de l’évanouissement de sainte Valérie, deux heures plus tôt. Dominicci lui avait fait administrer un sédatif léger.

« Je suppose que vous êtes au courant ? dit-il à l’intention de Müller, resté là, assis sur une chaise, l’air abattu. (Kolgov avait eu la présence d’esprit de l’envoyer chercher dans les soutes – au besoin par la force, mais cela n’avait pas été utile.)

— De quoi ?

— De son état.

— Vous voulez dire pour sa… – il buta sur le mot – sa grossesse ?

— Oui. (Les examens venaient de le dévoiler.) Vous êtes le père ?

— Ça se pourrait.

— Vous n’en êtes pas certain ?

— Moi, si, à peu près… C’est à elle qu’il faudrait poser la question. Quand elle se réveillera », ajouta-t-il après avoir jeté un coup d’œil morne à Valérie Novack.

Un peu partout dans la pièce, on avait disposé de grands bouquets de fleurs – une attention des chrétiens les plus fervents.

« Je ne sais pas comment interpréter vos paroles.

— Ah ?… C’est pourtant simple, se décida-t-il à poursuivre.

— Pouvez-vous être plus pré… ?

— Vous me faites chier ! Démerdez-vous ! lança brusquement l’ancien ingénieur. Ou bien demandez à Dieu de cracher le morceau ! » Il quitta la chambre, claquant la porte.

Dominicci réfléchit, puis bipa Lander par son bracelet pour qu’il le rejoigne. Comme chaque jour depuis un mois, celui-ci lisait la Bible, résolu à apprendre par cœur certains versets. Il avait conclu que le plus sûr moyen de survivre était de convaincre les vrais chrétiens de sa foi nouvelle. Citer le Livre Saint était un exercice relativement facile ; s’en acquitter à bon escient l’était moins.

En chemin, Lander croisa un couple de chrétiens qu’il connaissait. Il jugea opportun de les gratifier au passage d’un extrait de Job, chapitre 27 versets 8-9 : « Quel profit peut espérer l’impie quand Dieu lui retire la vie ? Est-ce que Dieu entend ses cris, quand fond sur lui la détresse ? » En retour, il eut droit à des regards amusés, ce qu’il interpréta comme un signe de victoire, au moins comme un encouragement – Lander souffrait de grave lacunes, y compris en psychologie. Quand il poussa la porte de la chambre, Dominicci palpait d’un air absorbé le ventre nu de sainte Valérie, la chemise de la jeune femme remontée sur sa poitrine. Il eut aussitôt un cri d’effroi et se propulsa près du lit.

« Arrêtez ! » Il attrapa le poignet de Dominicci et l’écarta sans ménagement.

« Qu’est-ce qui vous prend ? s’indigna le médecin.

— Vous êtes cinglé! Imaginez que l’un d’eux vous voie la toucher ? Vous cherchez à nous faire égorger tous les deux ? »

Dominicci conserva son calme au prix d’un violent effort. « Cette jeune personne est enceinte, indiqua-t-il avant de rabattre la chemise sur Valérie Novack.

— Oui, je sais.

— Pardon ?

— J’étais au courant.

— Lawson l’est aussi ?

— André Lawson ? Non.

— Pourquoi ne lui avez-vous rien dit ?

— Je n’étais pas sûr. Müller m’avait prévenu. De toute façon, maintenant, c’est un faux problème. C’est pour quand ?

— Dans six mois, approximativement.

— C’est pour ça qu’elle a tourné de l’œil ? (En moins d’une heure, la nouvelle avait fait le tour du Bien Pensant.)

— Non. On l’a empoisonnée. Je ne sais pas encore par quoi ni par qui. L’analyse sanguine révèle la présence d’une toxine inconnue, une saloperie provenant sans doute de Balsus-Orano.

— C’est grave ? Je veux dire : elle va s’en sortir ? »

Dominicci secoua la tête d’un air dépité : « Peu probable. »

Lander se figea, livide : « Mais… c’est une catastrophe ! Les chrétiens vont être furieux !

— Je sais, reconnut le médecin, oubliant qu’il était, lui aussi, censé être l’un de ces chrétiens enragés.

— Faites venir Lawson et Riggs, recommanda Lander. Il n’y a pas de raison qu’ils échappent à tout ça. » Il marmonna ensuite entre ses dents.

Son interlocuteur tendit l’oreille : « Qu’est-ce que vous dites ?

« Mais j’ai contre toi que tu tolères Jézabel, cette femme qui se dit prophétesse ; elle égare mes serviteurs […]. Je lui ai laissé le temps de se repentir, mais elle refuse de se repentir de ses prostitutions. Voici, je vais la jeter sur un lit de douleurs, et ses compagnons de prostitution dans une épreuve terrible, s’ils ne se repentent pas de leur conduite. »

— D’où sortez-vous ces paroles ? demanda le médecin d’une voix méconnaissable.

— L’Apocalypse selon Saint Jean. Vous voulez les numéros de verset ?

— Ce sera inutile », répondit Dominicci en contemplant fixement le visage de sainte Valérie endormie.

¬¬¬

mezza voce

HabillÉe d’une chemise blanche à manches longues, elle terminait avec un bel appétit le plateau-repas, s’autorisant un gobelet de vin blanc après un yoghourt aux fruits. Même si ses traits tirés, son teint blafard témoignaient encore de son mal récent, elle paraissait radieuse, heureuse de vivre. Kolgov la couvait d’un regard attendri. Depuis son rétablissement, il ne la quittait plus. À peine conservait-elle le droit de s’isoler dans la salle de bains de sa chambre, et encore, après un instant d’hésitation, venait-il se camper devant la porte, bras croisés, l’air revêche, déterminé à empêcher toute intrusion. Il soupçonnait tout individu, chrétien ou non, car, selon lui, beaucoup de simulateurs étaient prêts à jurer n’importe quoi pour être sûr de garder une place à bord.

Le diagnostic du médecin Dominicci – intoxication alimentaire – lui semblait très suspect. Pour le révérend, sainte Valérie échappait obligatoirement aux misères qui pouvaient affecter les autres êtres humains. Dominicci disait pourtant la vérité : dans son refus systématique de la technologie, elle avait négligé de stériliser le pilon mal cuit d’une volaille malade. Résultat foudroyant : état de détresse respiratoire avec de fortes poussées de fièvre, doublé de pertes de connaissance. Durant cinq jours, face à une médecine impuissante, elle avait lutté contre la mort. Au petit matin du sixième jour, Kolgov assoupi, vaincu par la fatigue, elle s’était levée, tremblante, et dirigée vers la fenêtre qui donnait sur la mer mouchetée du jaune rosé d’un soleil naissant, dix mille mètres plus bas. Le prêcheur, ouvrant un œil et imaginant une hallucination, reprit ses esprits juste à temps, rattrapant d’un bond Valérie trop faible pour tenir debout.

Lawson, officiellement présent pour une visite de courtoisie – en vérité, pour vérifier de lui-même la rumeur : l’incroyable remise sur pied d’une moribonde – déclara ne pas vouloir fatiguer la convalescente. Il se retira, laissant seul Kolgov au chevet de sainte Valérie. Il n’existait aucune explication scientifique à son rétablissement. Les évocations de guérison miraculeuse allaient bon train, confortant l’aura de sainteté de la jeune femme.

Le prêcheur prit une compresse stérile sur le meuble près du lit, la trempa dans une petite bassine d’eau fraîche et vint tamponner délicatement le front de la convalescente qui ferma les yeux.

« Comment vous sentez-vous ? s’enquit le révérend. Je ne supporte pas ce salaud. Je suis à peu près certain que c’est lui qui vous a empoisonnée. »

Elle rouvrit les yeux en souriant : « Quelle importance ? Je suis de retour. Dieu m’a sauvée. Il est si généreux. »

Kolgov s’apprêtait à acquiescer quand on frappa. Il demanda : « Vous attendez quelqu’un ? » Elle fit signe que non.

« Ne bougez pas, je vais voir. » Il partit entrouvrir la porte. Elle l’entendit s’adresser à quelqu’un qu’il laissait délibérément dans le couloir. Il se retourna : « C’est une certaine Nina Boké. Elle veut vous parler de l’enfant. Quel enfant… ? reprit-il avec méfiance à l’intention de la nouvelle venue. (Il se tourna de nouveau vers la convalescente : ) Elle soutient que c’est personnel, que vous comprendrez.

— Fais-la venir. »

Outre Müller, seules trois personnes étaient informées de sa grossesse – Lander, Lawson et Dominicci. Elle désirait garder ce secret entre elle et Dieu le plus longtemps possible, à la fois pour en faire la surprise à ses fidèles, le moment venu, et aussi et surtout pour savourer égoïstement ce bonheur de partager seule cet événement avec le Tout-Puissant.

Kolgov s’écarta. Nina Boké entra d’un pas décidé et se posta au pied du lit. Les deux femmes échangèrent un long regard silencieux.

« Laisse-nous, dit Valérie. (Il se prépara à protester.) Laisse-nous », répéta-t-elle.

Il renâcla, mais obéit. Boké prit une chaise et s’assit. Les cheveux ramenés en arrière, elle portait un pantalon à carreaux rose et gris, des sandales de corde tressée et un gilet blanc à fines cottes déboutonné sur un débardeur rose à col rond. Son expression tendue était faussement enjouée. C’était leur premier tête-à-tête ; malgré elle, ce personnage public et ce qu’elle représentait, même alitée, même affaiblie, l’impressionnait. « Je voulais venir depuis longtemps, commença-t-elle sur un ton qu’elle aurait aimé plus ferme.

— Comment va Alain ? »

Son interlocutrice parut contrariée : « Ah, vous savez ?

— Il m’a souvent parlé de vous. Alain est imprévisible. Tenez, il m’a même avoué qu’il déplorait de ne pas vous avoir connu plus tôt sur Le Bien Pensant. »

Elle eut un petit bruit de gorge mi-ironique, mi-désabusé : « Pourquoi ? Parce qu’il en avait soupé de ses amours virtuels avec les hologs ?

— Vous êtes amère, nota Valérie, se redressant pour mieux s’adosser sur son oreiller.

— Non, réaliste. J’aime Alain, mais ce n’est pas pour ça que je ne vois pas ses défauts.

— Je suis heureuse que vous soyez venue. Cela prouve que vous ne me considérez plus comme une ennemie, ce qui était absurde.

— Je viens pour vous faire entendre raison sur son fils, sur cet enfant que vous portez.

La convalescente laissa un blanc et répliqua : « Mais ce n’est pas son fils. »

Nina Boké leva les yeux au ciel : « Allons, vous ne pourrez pas vous en tirer comme ça.

— Je regrette. Ce n’est plus son enfant. Depuis longtemps, et il le sait parfaitement. C’est lui qui vous a envoyée ?

— Non. Il est si malheureux d’être rejeté que j’en ai eu moi-même l’idée. Je cherche son bonheur.

— Moi aussi. C’est un bon chrétien.

— C’est aussi un homme.

— Qui prétend le contraire ?

— Alors, laissez-le être le père.

— C’est inconcevable. Dieu m’a désignée pour mettre au monde Son nouveau Messie. Je ne peux m’opposer à Sa volonté. Personne ne le peut.

— Moi, je pourrais vous causer beaucoup de tort. »

Sainte Valérie garda le silence, puis demanda :  « C’est vous qui m’avez empoisonnée ?… Évidemment, vous n’allez pas l’avouer, quoique, à la réflexion, cela soulagerait votre conscience. Remettez-vous-en à saint Thomas, un excellent confesseur.

— Arrêtez ce cirque, jeta Boké à voix basse. Ça ne marchera pas. Je sais qui vous êtes réellement.

— Vous me haïssez, vous me jalousez vraiment, déplora la convalescente. Pourtant, je n’ai rien de plus que vous, excepté d’être en communion avec Dieu. Est-ce la cause de votre colère ? Comme je vous plains d’être aussi tourmentée, confia sainte Valérie avec un sourire désarmant.

— Je ne crains personne. Pas même le diable. »

Valérie Novack battit plusieurs fois des paupières, marquant un temps d’arrêt, puis interrogea d’une voix circonspecte : « C’est le Malin qui t’envoie ?… Que désire-t-il ?

— Il réclame son enfant, celui que vous portez.

— C’est terrible blasphème que d’évoquer ainsi le Messie.

— Il n’y a aucun messie. Vous allez enfanter l’Antéchrist.

— « Sans raison ils m’ont tendu leur filet,

creusé pour moi une fosse,

la ruine vient sur eux sans qu’ils le sachent ;

le filet qu’ils ont tendu les prendra,

dans la fosse, ils tomberont.[1] »

— Réservez votre boniment à vos fidèles. Je vais vous accuser de comploter avec le diable et d’abuser les hommes. Je ne voudrais pas être à votre place.

— Personne ne te croirait.

— Alors pourquoi cacher cet enfant ? Et pourquoi une guérison aussi soudaine quand Kolgov commençait à préparer vos funérailles ?

— Mais c’est seulement l’œuvre de Dieu si je revis ! plaida-t-elle.

— Allez savoir. Et comment expliquer ces conversions en masse ? N’est-ce pas surnaturel ? N’est-ce pas la preuve irréfutable d’une puissance diabolique ? Votre vrai but est de faire naître l’Antéchrist dans un monde qui lui sera déjà acquis. Après, il partira à l’assaut de l’univers par le truchement de ses adorateurs, de faux fidèles, de faux catholiques, mais de vrais satanistes !

— Vous… vous n’êtes plus digne d’être parmi nous !

— Je m’en fous.

— Comment ?

— Je m’en fous. Je vais vous traîner dans la fange.

— Mais pourquoi ? s’insurgea-t-elle. Que t’ai-je fait ? Tu as Alain, il est à toi. Laisse-nous en paix.

— Rendez-lui son enfant.

— Tu me demandes une chose impossible.

— Alors vous êtes perdue.

— Non, attends. Je peux… je peux encore te sauver. Je peux te bénir… ici, c’est une faveur que beaucoup réclament. (Boké éclata de rire.) Pense au Messie, au bonheur qu’il peut apporter dans la galaxie. Il y délivrera son message de paix et d’amour. Tu ne peux pas détruire toute cette espérance simplement parce qu’Alain se languit d’un enfant qui n’est pas à lui. Si tu l’aimes un peu, sois patiente avec lui. Il a souffert de mon attitude.

— Ce soir, en envoyant mon rapport habituel au pape, je vais l’informer de votre vraie nature maligne. Le Vatican est très pointilleux sur le sujet.

— Ne fais pas ça. Tu te condamnes aux flammes de l’enfer. Tu vas y laisser ton âme.

— Je n’en ai jamais eue. »

Novack la dévisagea intensément : « Je me suis trompée sur ton compte. Tu l’aimes vraiment. Tu souffres qu’Alain continue à me désirer malgré moi. En venant me trouver, tu savais que je refuserai de le laisser me reprendre le…

— Crève », proféra Boké avant de se lever et de quitter la chambre.

Dans l’espace, à défaut d’un Dieu interdit, on croyait souvent au Diable, mais sans le nommer, sans l’avouer ; pour beaucoup, il était là, invisible, redoutable et redouté, rôdant dans les soutes et les chambrées, prêts à fondre sur les plus faibles, les plus crédules. Aussi le Vatican prêtait-il attention aux rumeurs démoniaques qui pouvaient, si l’on n’y prenait garde, faire basculer une mission aussi sûrement que l’apparition de la foi. Il fallait surveiller, détecter les premières lueurs de l’incendie sous peine qu’il n’embrase tout un vaisseau, engloutissant les sommes colossales investies. Nina Boké, chargée de communiquer des états des lieux réguliers au Saint-Siège, était la personne idéale pour y instiller le doute.

¬¬¬

con brio

Sur l’Écran de la salle de confÉrence du Bien Pensant, le regard du pape avait une telle fixité que Lawson se demanda si la communication n’était pas interrompue. Enfin, les lèvres épaisses du pape africain Edmond XIII s’animèrent :

« Cet enfant ne doit pas naître. (Un quart d’heure plus tôt, Sa Sainteté, vêtue simplement d’une chasuble blanche, coiffée d’une calotte pourpre, avait convoqué Lawson, alors somnolant sur son lit en compagnie de sa dernière maîtresse qui ne fût pas devenue chrétienne – et du même coup puritaine.)

— Votre Sainteté, j’admets que cela serait préférable pour la chrétienté, mais il va m’être difficile de satisfaire votre requête, prévint respectueusement Lawson. Ses fidèles les plus proches entourent constamment Mademoiselle Novack, pardonnez-moi, sainte Valérie. Ils forment autour d’elle une haie infranchissable. Comment pourrions-nous la subtiliser quelques heures afin de… »

Edmond XIII ne le laissa pas poursuivre : « Ceci n’est pas un souhait, monsieur Lawson, mais un ordre, décréta le souverain pontife.

— Ah ?

— Oui. Et je l’assortis de votre réintégration comme responsable de l’Agnus Dei, un temps confié – par erreur – à une pauvre femme hébétée qui vient de perdre la raison, écrasée par la charge qu’on lui a dévolue dans un élan de générosité. Quand devait-il naître ?

— D’ici six mois.

— Qui est informé de son existence ? Les convertis le sont-ils ?

— Je ne pense pas.

— Qui d’autre, à part vous ? Pouvons-nous leur faire confiance ?

— Il y a mes trois principaux adjoints. L’un d’eux dit être converti, mais, excusez-moi, c’est plus par esprit pratique.

— Très bien. Dans ce cas, vous avez le champ libre. Contactez-moi quand vous aurez la solution.

— Votre Sainteté, puis-je solliciter votre avis ? (Le pape acquiesça d’un léger mouvement de tête. Derrière lui, d’épaisses tentures rouge et or composaient un fond flamboyant, surchargé de dorures et de motifs tarabiscotés.) Pourquoi… enfin, pourquoi cet enfant est-il si… indésirable ?

— Allons, qui a besoin d’un nouveau prophète ?

— Mais c’est seulement l’idée de Novack, une idée extravagante, le caprice d’une femme épuisée.

— Quel est le score de cette capricieuse pour les nouveaux convertis ?

— Au dernier pointage, environ deux cents millions.

— Quand une excentrique conquiert deux cents millions de croyants en deux mois, je pense qu’elle est capable de beaucoup, y compris de fabriquer le Messie pour son propre compte.

— Ou pour celui de l’Église, nuança Lawson.

— Peut-être, reconnut le pape, mais prendre ce pari est hors de question. La chrétienté doit éviter un schisme de plus, tout bouleversement de ses repères.

— Mais nous risquons de la perdre, elle, avança Lawson. Du point de vue des conversions, elle accomplit un travail superbe.

— Elle est exceptionnelle, oui, mais aussi – et ceci découle de cela – exceptionnellement dangereuse. Laissons-la terminer cette mission sur Balsus-Orano, puis ramenez-la sur terre. Nous nous en occuperons. Elle viendra ensuite au Vatican pour y être jugée.

— Jugée ?

— Oui. Nous l’accuserons de commerce avec le diable. (Deux jours auparavant, le pape avait eu connaissance du rapport de Nina Boké sur une entreprise diabolique. Il avait d’abord rejeté cette manœuvre contraire aux intérêts immédiats de la chrétienté. Puis, quand un médecin de bord, nouvellement converti et ayant accès au dossier confidentiel de Valérie, avait révélé au Vatican l’existence de cet enfant, Edmond XIII avait organisé une entrevue secrète avec sa mère. Celle-ci, incapable de mentir à une question directe de Sa Sainteté, avait confirmé son état et annoncé avec émotion, au bord des larmes, le destin glorieux qu’elle destinait au nouveau messie galactique.)

— Elle, une sorcière ? (Edmond XIII hocha tristement la tête.) Mais… les convertis, tous les convertis, ils vont être effarés, stupéfaits ! Leur foi sera ébranlée. Ils ne comprendront plus rien.

— Non. Le diable se sera abattu sur elle pendant le voyage du retour, jaloux de son succès, avide de prendre sa revanche sur une magnifique servante de Dieu. Nous monterons l’affaire de toutes pièces. Il existe des traitements psychiatriques pour perturber d’une manière plausible le psychisme par paliers. Disons que nous effectuons l’abjuration par des moyens scientifiques indétectables. Résultat garanti. Nombre d’exemples seraient là pour en témoigner… (Lawson en resta muet de surprise.) Vous paraissez choqué.

— Eh bien, en effet, un peu, oui.

— Remettez-vous, recommanda le pape d’une voix sévère. Le Vatican est une entreprise, une immense entreprise qui doit savoir se protéger. Nous sommes victimes de convoitises et encore plus de jalousies assassines. Parfois, certains de nos enfants désignés par Dieu essaient, pas toujours consciemment, d’en profiter. Nous sommes habitués à traiter ces épiphénomènes. Nous nous bornons à révéler la face maligne d’êtres soudainement appelés à trop de grandeur. N’est pas prophète qui veut. Il faut être taillé en conséquence et savoir malgré tout rester humble, très humble. L’équilibre est aussi difficile à atteindre qu’à conserver.

— Votre Sainteté, est-ce pour cette raison que vous recourez à des firmes telles que la LUC ? Pour ne pas avoir ce genre de souci ?

— En partie, oui. Envoyer des prophètes, expliqua-t-il d’un air ennuyé, d’authentiques croyants à des années-lumière de chez eux pose fréquemment de graves problèmes. Ils se croient investis personnellement d’une charge divine, et contrôler à distance ces athlètes de Dieu sur des missions de plusieurs années est très complexe. Mieux vaut des profanes, des techniciens attirés par l’argent. Au moins savons-nous pourquoi ils sont avec nous, et ils n’oublient jamais qui les payent. Par le passé, nous avons fait des essais avec des chrétiens fervents, totalement dévoués. Le bilan fut globalement très décevant, très coûteux, même s’il y eut plusieurs réussites éclatantes, hélas, bien trop rares pour persévérer dans cette voie.

— Je comprends.

— J’en suis heureux, acheva le pape, un rien méprisant. Agissez vite et personne ne le regrettera. Que Dieu vous bénisse, où que vous soyez, monsieur Lawson. »

On coupa la communication. Lawson se renversa sur son siège, l’esprit en ébullition. L’histoire se corsait : sainte Valérie, une sorcière ! Et c’était le saint-père lui-même qui allait l’en accuser une fois qu’elle ne lui servirait plus, après son retour. Au Vatican – la stratégie papale était là pour le prouver, – on raisonnait de la même manière qu’ailleurs, mais en le camouflant sous un amas de concepts abstraits finalement destinés à assurer la maîtrise d’une poignée sur une multitude. Le salut de l’âme ne passait-il pas par le respect des serviteurs officiels de Dieu et de leurs lois ? Dans le catholicisme, songea Lawson, que de discours empesés, d’apparat et de cérémonies endimanchées pour séduire et effrayer de pauvres hères cherchant un sens à leur vie !

Depuis plus de vingt ans, Lawson servait le pouvoir religieux avec un salaire à la hauteur de ses responsabilités. Jusqu’ici, il considérait son employeur uniquement comme une firme lui permettant de s’enrichir et d’exercer son autorité sur cinq mille âmes enfermées dans un vaisseau ; à présent, il en venait à réfléchir sur une puissance reposant sur une croyance et la promesse qu’elle délivre.

Là non plus, il n’y a rien à attendre, conclut-il en s’apprêtant à contacter ses trois adjoints. La mission sur Balsus-Orano se terminait dans quatre semaines ; place ensuite au long retour vers la Terre, quatre mois interminables où, dans un secret absolu, il faudrait supprimer un messie qui n’était pas encore né et rendre folle sa mère. Lawson s’interrogea : en trois millénaires d’existence, combien de fois l’église catholique avait-elle eu à traiter des cas semblables ?

¬¬¬

poco a poco

Il se rÉveilla comme d’habitude, en sursaut, en suées, la bouche brûlante, gorge sèche. Un coup d’œil vers le réveil lui apprit qu’il était deux heures et demie du matin. Son cauchemar se répétait ; seule son intensité variait, augmentant au fil des nuits jusqu’à lui faire redouter de s’assoupir. Il se leva, marcha jusqu’à la salle de bains et fit couler une eau froide du robinet du lavabo. Plusieurs fois, il laissa la coupe de ses mains se remplir et s’en aspergea le visage. Pour ne pas avoir à contempler son reflet dans la glace, celui d’un parjure et d’un assassin, il évita d’allumer le néon devant lui. D’un pas mal assuré, il regagna sa chambre ; quand il aperçut ses draps blancs dans la pénombre, Dominicci s’immobilisa, affolé à l’idée de retrouver le lieu où il souffrait, immolé par le remords de lentement condamner sainte Valérie à une horrible fin, pire peut-être que celle d’une martyre sur le bûcher.

Depuis bientôt deux mois, il empoisonnait la jeune femme, rongeant son psychisme, altérant son comportement, minant sa raison, la rendant irritable, versatile. Le Vatican avait fourni la composition du poison. À partir d’ingrédients simples, présents dans toute pharmacopée de bord, il extrayait la tardiéchyne, poison agissant sans laisser de traces. Les crises de colère de la victime se multipliaient. À bout de forces, vaincue par ses insomnies répétées, elle en arrivait à présent à molester ses proches. À bord, on commençait à douter de sa capacité à conduire spirituellement le vaisseau et à représenter Dieu ; on chuchotait qu’Il l’avait abandonnée, mécontent d’une servante qui perdait pied ; certains la plaignaient ; d’autres se surprenaient à la détester avant de se souvenir de ce qu’elle avait été sur Balsus-Orano, ce monde où trois cents millions de convertis la vénéreraient encore comme une sainte dans un siècle.

Dominicci, désespéré, était écartelé entre son devoir d’employé papal et sa conviction religieuse qui ne faisait que s’affirmer à mesure que progressait l’agonie de Valérie. Dieu l’avait-il uniquement distingué pour mettre à mort celle qui l’avait si fidèlement servi, celle qui n’avait jamais, au grand jamais, été en contact avec le Malin ? Pourquoi cette épreuve incroyable ordonnée par Edmond XIII, cette épreuve qu’il était seul à supporter ? Lawson, Lander et Riggs gardaient les mains propres. Presque chaque jour, à mots couverts, ils lui demandaient où en était l’affaire, et plus spécialement celle du petit dernier – formule inventée par Lander.

Le “petit dernier” n’était pas mort, mais cela ne devait plus tarder. Les injections censées calmer la mère étaient en fait destinées au fœtus. Normalement, son cœur aurait dû cesser de battre ; le futur messie se montrait étonnamment robuste, ce qui prolongeait d’autant les affres de Dominicci.

Il ne voyait plus d’issue, sinon celle du suicide ; mais il était trop lâche pour s’y résoudre, trop lâche ou bien résolu, quand il en trouverait l’audace, à sauver d’une manière ou d’une autre ces deux êtres que le Seigneur lui avait confiés dans de dramatiques circonstances. Il se raccrochait à cette idée : un autre que lui aurait accompli son forfait sans s’efforcer d’imaginer un moyen de les épargner. Dieu mettait-il sa foi à l’épreuve ? Pourtant, nul n’était plus catholique que lui. Dominicci ne comprenait pas. Croire le rendait malheureux et angoissé. Où donc se dérobait la félicité si souvent promise ?

Arrêter le processus d’empoisonnement était impossible ; bien qu’il n’en eût jamais parlé ouvertement, Riggs veillait. Ceux de ses hommes qui lui étaient restés fidèles étaient des fanatiques, n’agissant pas encore uniquement parce que leur chef les assurait que leur heure sonnerait. Pour l’instant, cette cinquantaine de mercenaires épiait les employés, notant chaque détail, dressant d’interminables listes. Dominicci le savait : sur une simple instruction de Riggs, il serait tué et oublié. Quelqu’un le remplacerait, et c’en serait aussitôt fini pour sainte Valérie et son fils.

Ces pensées lui arrachèrent un gémissement. Il courut dans le salon, s’empara d’une bouteille de bourbon aux trois quarts vide et la vida en quelques gorgées ; il la jeta sur le sol où elle rebondit et roula contre le mur. Hébété, il la contempla, puis l’envie de vomir fut trop forte. Il s’agenouilla, courba la tête et résista. Jusqu’à l’aube, grelottant de froid et de peur, Dominicci ne bougea plus, à moitié nu.

¬¬¬

con fuoco

Elle lui griffa le dos et cria, un râle aigu de jouissance. Müller s’arc-bouta, résista le plus longtemps possible au puissant et profond mouvement de son bassin et s’abandonna à son tour. Elle lui mordit l’épaule et le força à se rallonger sur elle. Le souffle court, il ne parvenait pas à se détendre. Il supportait de plus en plus mal la présence de Nina Boké, encore moins leurs séances de contorsion physique presque bestiales où, vorace, elle le contraignait à venir en elle. Pourquoi avait-il cédé, acceptant à nouveau une relation équivoque, nauséeuse, où elle était finalement la seule gagnante – si tant est qu’il dût y avoir un vainqueur ? Il s’extirpa de ses bras et s’étendit à côté d’elle, le torse et le dos en sueur. Quand elle l’avait retrouvé une nuit dans une des salles de la chaufferie, il gravait minutieusement avec un canif ses propres initiales sur une cuve de 20 000 litres – son dernier passe-temps. Doucement, elle s’était approchée, l’invitant à remonter avec elle, promettant de s’occuper de lui et de ne rien réclamer en contrepartie. « Tu es libre, avait-elle annoncé, et tu le resteras. » De toute façon, il en avait assez de parcourir sans but le bâtiment et de s’apitoyer sur son sort, maudissant Dieu et les chrétiens. Elle était arrivée au bon moment. Il était reparti avec elle.

Les cheveux défaits, le visage luisant de transpiration, Nina se redressa, sa poitrine pendant au-dessus de lui ; elle le contempla avec une lueur de défi dans les yeux :

« Hier, en pleine messe, on a encore eu droit à une crise. C’était de la démence : elle a accusé le pape de fomenter leur mort, la sienne et celle d’Alexandre, le nouveau messie. Dieu le lui aurait confié. De pire en pire, fit-elle, faussement compatissante. Il a fallu que leur révérend Kolgov coupe le micro et l’entraîne vers la sortie, s’excusant pour un malaise dû au surmenage et à son état de femme enceinte. Quel surmenage ? Ça va faire un mois qu’on a décollé de Balsus-Orano. Bientôt, Kolgov lui-même n’aura plus à cœur d’inventer des faux-fuyants. Ce jour-là… – elle s’interrompit, ménageant son effet – ce jour-là, pour elle, il sera trop tard. Plus rien, personne ne pourra la sauver. Elle chutera. Seule.

— Cette fin, tu l’as voulue, n’est-ce pas ?

— Quoi ?

— Tu l’as cherchée, hein ?

— Qu’est-ce que tu vas inventer ? » Elle recula sur le lit et s’agenouilla à moitié, sur la défensive.

Il se tourna vers elle, la voix rageuse : « Tu es prête à tout. Tu l’as toujours été. On m’a raconté pour toi et Lawson, dans son bureau.

— Tu es fou. Leur Valérie te rend fou. Elle nous rend tous fous. Je la plains, mais il est temps qu’elle arrête.

— Non, tu mens. Tu ne la plains pas. Tu en es incapable. Tu ne penses qu’à toi. Tu n’as toujours pensé qu’à toi. »

Elle le regarda fixement dans la lumière ténue : « C’est l’heure des grandes explications, n’est-ce pas ?… Tu ne réponds pas ? Tu as peur de ce que tu pourrais apprendre ?

— Peur de quoi ? Que tu avoues ta satisfaction que tout se déroule comme ça, aussi mal pour Valérie ?

— Tu ne m’aimes pas, Alain. Tu ne m’as jamais aimée, n’est-ce pas ?

— Est-ce que je peux aimer une femme qui souhaite la mort de Valérie ?

— Tu sais que j’ai été la supplier de te redonner votre enfant ?

— Cesse de mentir ! s’énerva-t-il.

— Non, c’est la vérité. Interroge Kolgov. C’était juste après son rétablissement, après l’empoisonnement.

— Et qu’est-ce qu’elle t’aurait répondu ? lança-t-il avec mépris.

— Que l’enfant venait de Dieu, que tu n’avais aucun droit sur lui.

— Jamais je n’aurais dû te parler d’Alexandre, déplora-t-il. C’était une erreur. Tu me dégoûtes. »

Se penchant sur lui, elle agrippa violemment son bras. « Je te dégoûte aussi quand je m’offre à toi, quand je te sens jaillir en moi ?

— Tais-toi.

— Quand je te prends dans ma bouche et que tu gémis, je te dégoûte aussi ? Quand tu me pénètres, que tu t’enfonces comme si tu voulais me punir de quelque chose ? Hein, dis-moi !

— Ferme-la ! Je ne veux plus t’entendre ! (Il ôta sa main et la repoussa brutalement. Elle bascula en arrière. Aussitôt, il la plaqua sur les draps, appuyant son coude sur sa gorge, bloquant sa respiration.) Je ne veux plus jamais t’entendre, Nina ! Plus jamais ! (Les yeux exorbités de son amant la firent frémir.) Arrête de venir me voir ! Arrête de parler ! De me voir ! Arrête de vivre à côté de moi ! »

Étouffant, s’imaginant vivre ses derniers instants, elle eut un moment d’épouvante. Froidement, il la contempla se débattre, puis relâcha soudainement sa pression et quitta le lit, enfilant pantalon et tee-shirt. Elle haletait sur le dos, consciente d’avoir sans doute échappé au pire. Quand il réapparut au-dessus d’elle sans crier gare, instinctivement, elle leva un bras pour se protéger.

« Sors de ma vie, Nina, ou c’est moi qui t’en ferai sortir. »

Elle ne répondit pas, prête à se défendre s’il l’attaquait de nouveau. Il sortit en claquant la porte. Elle se mit à pleurer, sans bouger, étendue sur les draps qu’elle tordait entre ses doigts. Valérie. Valérie : c’était elle la responsable. La seule. Sans cette femme, Alain serait avec elle, heureux. Pourtant, elle avait tout essayé.

En vain. Valérie avait gagné. Alain ne reviendrait plus.

¬¬¬

mesto

Sur l’horloge murale, cinq heures du matin, comme chaque fois qu’il entrait dans cette grande cuisine privée, attenante au quartier des cadres supérieurs du Bien Pensant. Dominicci avança vers une desserte près des éviers. Il repéra la théière en terre cuite réservée à la jeune femme – un souvenir de Balsus-Orano – et y versa la tardiéchyne en poudre. À long terme, si la substance ne provoquait pas la folie, elle laissait de graves séquelles psychologiques. Quand il reposa le couvercle, sa main tremblait. Il dut s’adosser contre un mur pour essayer de rassembler ses idées. Dans sa confusion mentale, l’une surnageait, devenant une obsession qui occulta tout le reste : il tuait l’élue de Dieu. Quand il ferma les yeux, son mal-être devint insupportable ; la panique le submergea ; il courut vers l’appartement de celle qu’il assassinait.

Il tambourina à sa porte, réveillant Kolgov qui dormait dans le salon pour veiller son hôte précieux. Le révérend vint lui ouvrir en maillot de corps et en short. Dominicci balbutia, bouscula l’homme ensommeillé pris par surprise et se propulsa vers la chambre de sainte Valérie. Kolgov ceintura l’intrus avec un grognement au moment où il posait le pied dans la pièce où la jeune femme somnolait. Les deux hommes en vinrent aux mains. Dominicci reçut un direct de Kolgov en pleine figure, décochant en retour des coups de pied au hasard. L’un d’eux atteignit son adversaire au tibia, ce qui lui arracha un cri de douleur.

Valérie dut crier à son tour pour que cessât l’échauffourée. Quand elle donna l’ordre à Kolgov de quitter sa chambre, il protesta, mais obtempéra. Dominicci restait debout dans un coin de la chambre, honteux et fébrile. Ses paupières se refermaient déjà sur son œil tuméfié. Elle l’invita à approcher. Il hésita, puis marcha lentement vers elle. Parvenu près du lit, il s’agenouilla brusquement, courbant la tête, et saisit la main de la jeune femme anémiée. Elle était tiède et molle.

« Je vous en conjure, murmura-t-il, sauvez-moi, Votre Sainteté, venez-moi en aide.

— Tu n’as rien à craindre, dit-elle d’un ton conciliant.

— Si, j’ai péché. Je suis un meurtrier, confessa-t-il, raffermissant sa prise sur sa main.

— Je le sais. »

Il se mit à bredouiller : « Vous… vous sa… vous savez ?

— Dieu a voulu m’en informer afin que je te pardonne.

— Je… je ne le mérite pas. (Son œil l’élançait douloureusement.)

— Ce n’est pas à toi d’en juger. Seul Dieu a ce droit.

— Je donnerais ma vie pour racheter ma faute.

— C’est inutile. Tu es venu te confier à moi. Tu as montré du courage.

— Non, je suis faible, je suis un lâche, un assassin.

— Dieu nous contemple. Dès lors, comment pouvais-tu te figurer que j’ignorais quel sort on me réservait ?

— Et vous l’acceptez ?

— Bien sûr, et j’ai eu raison, car tu es venu, et tu vas me sauver, n’est-ce pas ?

— Oui, si je le peux.

— Tu en as le pouvoir. Tu es un médecin. Tu peux défaire ce que tu as fait.

— Dans certains cas, oui. (Il y eut un silence contraint.)

— Que veux-tu dire ?

— C’est… ce traitement que vous subissez, la tardiéchyne, c’est… il est irréversible. Il dure depuis des mois, et… (Il se retint pour ne pas sangloter.)

— Continue, dit-elle calmement.

Il déglutit : « Il est trop tard. Vous ne guérirez jamais. C’est impossible.

— Et mon petit Alexandre ?

— Votre enfant… cet enfant ne sera pas normal. S’il vient au monde, il souffrira de malformations et d’une santé mentale déficiente. Je… je… (Il se tut, incapable de poursuivre.)

— Il aurait déjà dû disparaître ? réussit-elle à demander.

— Oui, merci, c’est cela. Si les injections se poursuivent, il s’éteindra dans quelques semaines, un mois peut-être.

— Alors ton crime est double.

— Oui, Votre Sainteté. (Il posa sa tête sur le drap, quémandant son contact.) Ayez pitié d’un criminel. Il ne peut se racheter, rien ne peut le préserver de la damnation.

— Si, Dieu prend soin de toi. Il t’a poussé à venir ici. Le regrettes-tu ?

— Non, Votre Grâce, il le fallait. D’abord pour vous, ensuite, pour moi.

— Je veux que tu gardes notre secret. Agis comme si rien n’avait changé, comme si tu m’empoisonnais encore. Comment t’y prenais-tu ?

— La théière. De la poudre dans la théière. Tous les matins.

— C’est donc toi qui m’avais déjà empoisonnée sur Balsus-Orano ?

— Non, Votre Sainteté… Votre Sainteté, est-ce que vous, vous me pardonnez ? souffla-t-il dans un dernier élan pitoyable.

— Dieu te pardonne. Pars sans crainte à présent. »

Il lui baisa maladroitement la main, se releva et repassa par le salon où Kolgov, enragé d’être tenu à l’écart, tournait en rond avec deux autres chrétiens. L’un d’eux émit un grondement menaçant et s’avança vers Dominicci, mais Kolgov commanda de le laisser sortir.

Seule dans sa chambre, Valérie, effondrée, ne put contenir ses larmes. Dominicci venait de briser son unique espoir. Elle avait imaginé que Dieu, dans son infinie magnanimité, prévoyait pour elle une autre issue, un moyen d’échapper à sa dégénérescence, une solution pour Alexandre. Mais non ; d’une manière ou d’une autre, ils étaient condamnés, tous les deux. Elle non plus ne comprenait pas. Pour la première fois depuis de nombreux mois, elle se surprit à douter. Pourquoi sa vie devait-elle s’achever aussi vite, alors qu’elle n’était encore qu’à l’aube de son avènement ? Quel sens y déchiffrer ? Y en avait-il au moins un ? Avait-elle fauté sans le savoir, par orgueil, par vanité, se plaçant au-dessus des autres fidèles ? Pourtant, n’était-ce pas là une sorte d’obligation pour qui entendait convertir ? Son interrogation était à la mesure de sa stupeur. Interdire au messie d’apparaître représentait pour elle une erreur incompréhensible, un mystère divin. Mais Dieu, par essence, était infaillible. C’était elle qui aurait dû se résigner dans l’abnégation et se remettre en question pour trouver la justification. Elle avait beau chercher. Seules la désespérance et la peur réapparaissaient, aussi intenses qu’à l’époque où Dieu n’était encore pour elle qu’un concept lointain. Sa foi vacillait ; elle était terrorisée. De nouveau, elle faisait face à elle-même, à sa solitude, sans le rempart de la chrétienté.

Kolgov la découvrit dans son lit, prostrée, les bras tordus, serrés contre sa poitrine, comme si elle voulait éviter d’éclater en morceaux et de se répandre alentour. Le révérend crut à une nouvelle crise de la maladie qui la faisait lentement décliner. Dans ces cas-là, il appelait un musicien qui, avec son ukulélé électrique et quelques romances, réussissait à apaiser leur égérie. Cette fois-ci, rien n’y fit. La jeune femme, mutique, se recroquevilla sous ses draps, agitée de frissons, sourde à toute tentative pour la calmer. Kolgov finit par demander au musicien de quitter la pièce. Lui-même se sentait abattu. Il était impuissant. Dominicci était-il responsable de l’état de Valérie ? Qu’était-il venu lui annoncer ? Une nouvelle catastrophe ? Kolgov en était réduit aux pires conjectures. À trois mois du retour sur Terre, – inutile d’entretenir la moindre illusion – la situation à bord était désormais incontrôlable. La lente déchéance de Valérie condamnait tout le personnel de bord à un retour arrière. Elle les entraînerait avec elle. Il aurait fallu tout suspendre, s’en remettre à Dieu, mais Kolgov, lucide sur lui-même, s’aperçut aussitôt qu’il n’en était pas capable. Sa vie ne pouvait pas refluer à son point de départ, son point d’arrêt plutôt, comme lorsqu’il s’échinait au travail, courbé dans la chaufferie nucléaire, anonyme, invisible, inexistant, y compris à ses propres yeux. Tout ne pouvait pas s’interrompre aussi vite. Il s’y refusait. L’ordre catholique devait survivre à ses cinq premiers mois d’existence. Pour des milliers d’hommes et de femmes, il était le révérend, une figure importante, une référence ; tous le savaient proche, peut-être même intime, de sainte Valérie. Si celle-ci redevenait une femme pareille aux autres ou presque, lui aussi replongerait dans la platitude, avant l’oubli.

Il avait besoin d’elle comme d’une sainte. Il fallait qu’elle le restât.

¬¬¬

con brio

Au cours de leur Échange depuis le Vatican, le camérier désigné par Edmond XIII s’était montré très clair : si l’annonce n’avait pas lieu dans les vingt-quatre heures, il serait licencié. Lawson avait beau se torturer mentalement depuis des heures, il n’entrevoyait aucune échappatoire. Plus il y songeait, plus il était convaincu qu’une émeute aurait lieu, une mutinerie qui s’achèverait dans un bain de sang. Les chrétiens étaient trop attachés à sainte Valérie qu’ils percevaient – que ce fût sensé ou recevable dogmatiquement n’était pas la question – comme la source de leur foi. L’accusation de sorcellerie, exigée par le pape à la suite du processus d’empoisonnement, serait interprétée comme un affront inqualifiable à leur propre intégrité. Comment aurait-il pu en aller autrement ? Seules des personnes à des milliards de milliards de kilomètres pouvaient penser que cela suffirait à discréditer définitivement une sainte, une femme aimée, vénérée et plainte pour cette maladie qui s’aggravait, pour cet enfant qui ne naîtrait sans doute jamais. Le pape réagissait trop tard. Prévoir de jouer et de gagner sur deux tableaux était bien imprudent. Si le Vatican voulait s’en séparer, il n’aurait pas fallu l’encenser sur Balsus-Orano et la laisser conquérir le personnel et des autochtones par millions.

Lawson soupira ; il ne pouvait même pas espérer l’aide de ses adjoints qui s’étaient empressés de se retirer du jeu, trop heureux de le laisser seul pour décider du moment opportun. Riggs se frottait déjà les mains, astiquant les armes avec lesquelles il pourrait mater les terroristes – même s’il ne s’agissait que de haine et de rancœur, lui au moins était resté fidèle à ses convictions. Lander, barricadé dans ses appartements, y entassait des vivres pour six mois, souhaitant bonne chance au chef de la mission. Dominicci, si l’on portait crédit à l’accusation de Riggs – une parmi tant d’autres, – était passé à l’ennemi, arrêtant sa besogne macabre. Peu importait désormais. À quinze jours de l’arrivée sur Terre, la pauvre femme se trouvait dans un tel délabrement qu’on pouvait considérer que sa mission était quasi achevée.

Licencié : pour Lawson, cela équivalait au couperet de la guillotine. À son âge – cinquante-neuf ans, – et avec la réputation héritée d’un fiasco, plus aucune firme religieuse ne l’engagerait – en tout cas, jamais comme chef de mission. Il n’aurait droit à aucune indemnité. Pire encore, la LUC l’attaquerait certainement en justice pour lui réclamer des dommages et intérêts qui le ruineraient définitivement. Contre une somme dérisoire, sa banque récupérerait sa résidence paradisiaque acquise à prix d’or et à crédit sur Janus, petit astéroïde de luxe.

Il reprit la bulle papale, encore confidentielle, posée sur son bureau. Pour la centième fois depuis qu’il l’avait reçue par navette spéciale affrétée par le Vatican, il la relut : « En ce jour saint du 12 avril 2714, au nom de Son Éminence Edmond XIII, ci-après anathème de conviction de sorcellerie à l’encontre de Valérie Novack, comédienne de la troupe du Vent de la Foi sur le vaisseau Le Bien Pensant, armé par la Légion Universelle Catholique, en mission apostolique évangéliste Agnus Dei ordonnée par le Vatican. » Suivait dans une langue alambiquée et désuète les faits reprochés à la jeune femme, désormais habitée par le démon. Dans d’autres circonstances, Lawson eût pu s’en amuser. Il reposa l’acte du saint-père et se prit la tête entre les mains, laissant échapper un gémissement exaspéré. Si seulement il avait pu soudoyer discrètement quelques-uns de ces damnés chrétiens pour s’emparer de cette Novack ! Il fallait bien admettre que la foi contrariait ce genre d’approche.

Un carillon signala un appel. Il jura et cliqua sur un écran. Le visage aux traits cernés de son assistante annonça que le révérend Kolgov sollicitait un entretien. Lawson s’apprêtait à refuser avec véhémence quand elle ajouta rapidement qu’il venait à titre personnel pour le problème sainte Valérie. Intrigué, Lawson grogna son assentiment. Il finissait de ranger la bulle papale dans un tiroir quand Kolgov entra dans le bureau. Lawson tenait son visiteur en piètre estime. Le seul talent qu’il lui reconnaissait était celui d’un bon orateur. Au-delà, il le considérait comme insignifiant ; sa présence permanente aux côtés de Valérie Novack demeurait pour lui une énigme ; ils ne pouvaient tout de même pas être amants : autant Novack pouvait paraître attirante – avant sa maladie, – autant Kolgov était dénué du moindre charme, souffrant d’un physique atrocement banal, ce qui rendait son nouveau statut à bord encore plus irritant pour Lawson qui accordait une grande importance à la prestance de ses interlocuteurs.

Il l’invita à s’asseoir. Kolgov se drapait d’une espèce de longue blouse grise, brodée sur le col de petits symboles ésotériques, qu’il devait juger élégante. Après des platitudes sur la satisfaction de revenir bientôt sur Terre, l’ancien mécanicien employa une curieuse formule : « Sainte Valérie devient une entrave à notre bien-être à tous.

— Une entrave ? » s’étonna hypocritement Lawson qui se renfonça dans son fauteuil pour mieux observer son visiteur.

Kolgov hocha la tête, comme gêné, et continua de sa voix grave, d’un timbre agréable : « Hélas, oui. J’en suis d’autant plus contrit qu’elle m’est très proche, mais c’est aussi grâce à ma position que je suis en mesure – mieux que quiconque ! soutint-il en levant l’index – de me rendre compte qu’elle n’est plus capable d’assumer son rôle, ce rôle difficile que, nous autres chrétiens, lui avons concédé pour l’amour de Dieu. Elle doit se reposer, décréta-t-il doucement.

— Éternellement ? » ironisa son interlocuteur.

Kolgov parut sincèrement peiné : « Ne vous méprenez pas sur mes intentions. L’un comme l’autre savons ce qu’endosser des responsabilités implique. (Lawson se le représenta occupé à triturer des manettes dans sa chaufferie, et songea que ce révérend, qui profitait d’une manière éhontée de circonstances exceptionnelles, était bien téméraire et présomptueux de se comparer à un vrai responsable de mission.) Nous ne pouvons, poursuivait-il, nous permettre de laisser la situation basculer dans une gabegie contraire à nos intérêts respectifs.

— S’il vous plaît, révérend Kolgov, arrêtons ces simagrées. Ni vous ni moi ne sommes des politiciens, encore moins des diplomates. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Il faut parvenir à la destituer dans le cœur des croyants sans provoquer une rébellion. »

Lawson s’autorisa un sourire entendu : « Mon révérend, c’est ce que souhaite également le saint-père.

— Qu’est-ce que vous dites ? »

Après l’avoir sorti du tiroir, Lawson lui tendit sans un mot le document pontifical. Kolgov le lut, blêmit, puis le redonna à Lawson. « J’ai du mal à y croire. Ainsi, la rumeur disait vrai. »

Lawson haussa les épaules. « Ce n’est que de la politique. Pourquoi en irait-il autrement au Vatican ?

— Je n’y voyais pas les choses sous cet éclairage.

— Vous êtes en période d’apprentissage, mais vous apprenez vite. Votre présence ici l’atteste… Alors, pouvez-vous contenir vos fidèles si Valérie Novack disparaît brusquement ? Je pense à un kidnapping par un forcené ou un admirateur jaloux. Il s’agira de l’enlever et de l’expédier quelque part dans un coin paumé de la galaxie, une retraite d’où elle ne reviendrait jamais.

— Pourquoi ne pas l’inculper de sorcellerie ainsi que notre saint-père le préconise si justement ?

— Parce que cela créerait à bord un contexte explosif, impossible à contrôler, pour qui que ce soit. Tout comme vous, je veux empêcher une tuerie. En la subtilisant, nous ne salissons pas son image ; à cause de sa maladie, celle-ci se ternit inexorablement depuis des semaines – et je n’évoque même pas le choc de la transformer soudainement en sorcière ! Elle resterait ainsi une icône valable, et puis, peut-être serez-vous – je parle des chrétiens – soulagés de ne pas assister à sa décrépitude. C’est toujours douloureux de voir l’objet de son culte se racornir comme un fruit gâté et devenir une étrangère qu’on plaint, un être diminué, inférieur à soi, alors qu’on le pensait quasi invulnérable, hors d’atteinte des banales turpitudes qui vous atteignent tôt ou tard. Cela pourrait même en pousser certains à remettre en question leur foi. Mais êtes-vous au moins d’accord avec mon analyse ?

— Je ne sais pas. (Le révérend paraissait profondément préoccupé. En fait, il était surtout dépité, choqué presque, de constater qu’on faisait aussi peu de cas de la recommandation papale, gage – selon lui – de succès comme de survie pour le sage qui n’aurait pas l’inconscience de s’y opposer.)

— Écoutez, révérend, cessons nos finasseries : j’ai besoin de vous pour l’enlever sans bruit. En échange, en manœuvrant intelligemment, vous resterez le dépositaire de sa parole posthume, le garant de son intégrité. Le marché est honnête. Vous verrez, on vous sera reconnaissant de perpétrer le rêve qu’elle incarnait – brillamment, j’en conviens –, d’empêcher qu’il ne soit finalement mis à sac, détruit par celle-là même qui l’a fait naître. Débrouillez-vous pour qu’elle vous désigne préalablement comme son légataire, son porte-parole attitré. Vous êtes le seul à déjà connaître la fin de son histoire. À vous d’en tirer parti dès aujourd’hui. Elle vous fait confiance.

— Pas de sorcellerie ? »

Lawson secoua négativement la tête : « Non, mon révérend. Edmond XIII fait fausse route, mais ne lui en tenez pas rigueur : votre guide spirituel est trop loin d’ici pour apprécier pleinement les risques. Ailleurs, cette recette pourrait sans doute fonctionner. Pas dans notre cas. Sainte Valérie doit rester une vierge immaculée… (Il marqua une pause à dessein.) En fait, c’est aussi la condition sine qua non pour asseoir votre futur statut de chef de file. Ne perdez pas de vue que les milliers de croyants du Bien Pensant vont débarquer sur Terre ; immanquablement, ils draineront dans leur sillage de nouveaux régiments de convertis. Tant de gens rêvent secrètement de croire en une figure vivante de chair et de sang à laquelle ils peuvent s’identifier, et non pas juste en une idée de toute-puissance inaccessible ou en un mourant cloué sur une tablette. Veillez seulement à ne pas dévier de la doctrine papale. Et surtout, révérend, pas de messianisme outrancier ou vous finirez d’une bien triste manière… (Il s’interrompit et contempla Kolgov avec un air mi-ironique, mi-méprisant :) À moins que vous n’ayez une meilleure suggestion ?

— Non, reconnut Kolgov, déçu de se soumettre aussi vite, sans coup férir.

— Demain soir, trancha Lawson.

— Que se passera-t-il ?

— Demain soir, à minuit, nous arriverons dans ses appartements. Arrangez-vous pour être seule avec elle. Si possible, au dîner, droguez-la.

— Et ensuite ?

— Nous la transférerons à bord d’un des bâtiments d’appoint qui l’expédiera dans l’univers, le plus loin possible.

— Elle ne peut voyager seule, objecta-t-il dans une dernière velléité. Elle est trop faible.

— Cela a-t-il encore de l’importance ? soupira Lawson.

— Oui. Je m’y opposerai.

— Bien, mon révérend. On lui trouvera donc un ou deux accompagnateurs. (Il réfléchit à haute voix.) Qui pourrait être assez stupide pour cela ? Remarquez, ce n’est pas indispensable qu’ils soient consentants.

— Il lui faudra un médecin. Pour l’accouchement.

— Félicitations, vous pensez à tout. Je m’en occupe.

— Mais… vous croyez que cela suffira ? Et le pape, comment va-t-il réagir ?

— Rassurez-vous. Après coup, Edmond XIII nous remerciera, vous et moi. N’oubliez pas que nous délivrons Sa Sainteté d’un problème dont elle n’entendra plus jamais parler.

— Vous n’aviez pas tort.

— À quel sujet ?

— Sur mon expérience en politique, répondit Kolgov avec une certaine amertume. Je suis encore un débutant.

— Cette fois-ci, c’est vous qui le dites. Sommes-nous bien d’accord ? »

Kolgov, même s’il n’était pas encore entièrement convaincu, approuva, puis sortit du bureau. Il n’avait rien de mieux à proposer, et le temps pressait.

Lawson, rasséréné, coupa l’extrémité d’un cigare et l’alluma avec plaisir – petit rituel privé pour toute importante victoire personnelle. Ce nabot de révérend s’était laissé tenter. Si l’affaire tournait mal, ce serait enfantin de le désigner comme seul responsable, pour la bonne et simple raison que, sans le concours de ce chrétien de la première heure, un enlèvement était matériellement impossible. Kolgov voyait au moins juste quand il s’avouait novice en politique. Sa naïveté était confondante.

Lawson souffla des ronds de fumée et les admira s’élever paresseusement au-dessus du bureau, puis se désagréger peu à peu. Exactement le sort que nous réservons à sainte Valérie, songea-t-il avec satisfaction.

¬¬¬

sostenuto

Elle ne cessait de regarder derrière elle, s’attendant à tout moment à voir surgir des poursuivants. Encore quelques centaines de mètres dans les couloirs déserts avant d’atteindre son but. Elle redoutait les premières contractions. Depuis qu’elle avait quitté son appartement, de violentes nausées la contraignaient à marquer des arrêts. S’adossant à un mur, elle essayait alors de combattre ses malaises, puis repartait, incertaine, la chemise trempée de sueur, le front brûlant, soutenant à deux mains son ventre encombrant. Déjà une demi-heure de course dans les travées. À cette heure matinale, les convertis assistaient à la première messe et les autres dormaient encore. Elle n’en revenait pas que les trois jeunes chrétiens chargés de sa protection pour la nuit l’eussent laissé partir. Sans doute étaient-ils intimidés par une sainte qui les avait presque suppliés pour avoir droit à une promenade sous prétexte qu’on l’enfermait depuis trop longtemps. Quand ils avaient fait mine de l’accompagner, elle avait répliqué que c’était inutile ; de toute façon, elle ne s’absentait qu’un petit quart d’heure. Mal à l’aise, les trois jeunes gens inexpérimentés – pour deux d’entre eux, c’était leur première garde – n’étaient pas de taille à lui tenir tête.

Pourvu qu’il soit là ! pensa-t-elle en frappant à sa porte. Il ouvrit peu après, habillé d’un vague tricot de corps, ne cachant pas sa stupéfaction. Terriblement amaigrie, elle vacillait, le visage exsangue, comme déformée à cause de la rondeur de son ventre contrastant avec sa maigreur.

Valérie Novack implora d’une voix rauque, entre des lèvres desséchées qui avaient depuis longtemps perdu tout éclat : « Alain, laisse-moi entrer, je t’en prie. »

Il la soutint jusqu’à son lit. Elle respirait si bruyamment par la bouche qu’il se demandait si elle n’était pas en train d’étouffer. Elle s’allongea, non sans difficulté, et parut se calmer. Müller la regardait, muet, impressionné et malheureux de la retrouver dans cet état.

Elle tourna la tête vers lui : « J’avais tellement peur que tu ne sois pas là, confia-t-elle en souriant. Mais non, j’avais tort de m’inquiéter. Je suis heureuse, tellement heureuse… (Un spasme parcourut son corps décharné. Müller s’avança.) Chhuut, non, ce n’est rien. Juste cette fatigue… »

Maîtrisant son émotion, il lui prit la main. « Que s’est-il passé ?

— Dieu m’a abandonnée, murmura-t-elle avec une lueur d’affolement dans le regard. Il m’a laissée aux mains des mécréants. Dieu m’a abandonnée, répéta-t-elle en fermant les yeux.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

— Ils répandent l’anathème, ils réclament ma mort et celle d’Alexandre, chuchota-t-elle.

— Qui ça ?

— La LUC. Le saint-père aussi. Tous veulent que je disparaisse. Ils se sont ligués contre leur sainte.

— Comment ça, le pape ? C’est incompréhensible.

— Regarde ce qu’ils ont fait de moi. Pourquoi te mentirais-je, Alain ? Pourquoi ?… Ce qui compte, c’est que je sois revenue… (Elle voulut se redresser pour lui faire face, mais renonça, exténuée par sa marche dans les coursives.) Je me suis trompée. Ma peur de vivre et de mourir seule m’a aveuglée. Comme on cherche un sol sous ses pieds, j’ai cherché une raison à mon existence, alors qu’il ne peut y en avoir, que le vide affreux est partout, il nous cerne. On doit accepter cette vérité. Dieu n’est qu’un mirage, une… une arme pour ceux qui veulent exercer un pouvoir sur les plus faibles et les innocents. Peut-être existe-t-il quelque part, dans un ailleurs inaccessible aux êtres humains, dans une sphère inconnue, mais il ne ressemble pas à ce qu’on nous enseigne dans des fables à endormir debout. Non, bien sûr, il ne pourrait pas cautionner ce qu’on accomplit en son nom. C’est une supercherie. Et le pape, c’est… c’est une image fausse et médiocre inventée par des hommes pour nous rassurer, avant de nous abuser. Le pape, dans son apparat ridicule, sous couvert d’amour du prochain, il trahit, il ment, il parade, il roucoule, il impose son dogme et son ambition. C’est… c’est terrible, lâcha-t-elle d’une voix désespérée. Alors, même si je sais combien c’est injuste, je me suis souvenue de toi, de tes sentiments pour nous deux. Je ne sais pas si tu as raison, mais tu n’as pas tort dans ton refus de croire. Je suis de nouveau perdue, et je n’ai plus que toi, Alain… (Épuisée par sa tirade, elle reprit son souffle.) Moi et Alexandre, nous n’avons plus que toi. On ne sait plus où aller… Par pitié, ne nous laisse pas mourir seuls.

— Tu t’es enfuie ?

— On s’est sauvés. On veut vivre. Avec toi, s’il te plaît. Emmène-nous loin d’ici.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Ils vous cherchent partout. Les chrétiens vont me faire la peau.

— Non. Je parlerai. Je dirai que je suis là de mon plein gré.

— Et ensuite ?

— Je sais plus, Alain. Je suis si fatiguée… J’ai soif », dit-elle dans un frisson.

Le temps pour lui de tendre un verre d’eau, elle s’était évanouie, la tête basculée sur le côté, comme apaisée maintenant qu’elle le savait à côté d’elle. Il s’assit, essayant d’analyser les sentiments qui l’agitaient. Combien de fois avait-il rêvé cette situation ? Combien de fois avait-il imaginé qu’elle réapparaîtrait et réclamerait sa présence ? Aujourd’hui, c’était devenu réalité ; pourtant, même s’il était soulagé, même s’il était en droit de savourer une victoire aussi tardive qu’inattendue, il ne se sentait guère plus heureux. Où était la porte de sortie ? Peu à peu, il s’était préparé à retourner seul sur Terre et à oublier. Avec le temps, avec d’autres missions, il aurait fini par oublier. Maintenant, une fois de plus, tout changeait, et d’une façon encore plus dramatique et incertaine. Un nouveau piège inventé par des hommes égarés dans leur tragédie.

Il en avait trop entendu à bord pour ne pas douter de la santé mentale de Valérie. Accuser Edmond XIII de complot semblait aberrant. Un pape ne pouvait qu’être fier et reconnaissant envers une nouvelle recrue transformant un médiocre Agnus Dei en succès incontestable. Dans sa déraison, elle rendait cette figure emblématique responsable de son malheur. Le plus simple aurait été de prévenir les chrétiens et le révérend Kolgov, et de leur rendre – il avait failli penser livrer – Valérie. Après tout, elle l’avait congédié si sèchement qu’elle n’avait plus sa place à ses côtés. De surcroît, elle était gravement malade et avait besoin de soins. Son intelligence recommandait à Müller de réagir sans faiblesse, mais il en était incapable. Sans Alexandre et Valérie – comment continuer à se mentir à soi-même ? – sa vie n’avait pas de sens.

Valérie gémit. Elle remua un peu et ouvrit les yeux, le cherchant du regard.

« Alain, murmura-t-elle, appelle Dominicci. Il est avec nous… (Elle posa une main sur l’arrondi de son ventre.) Il bouge. Viens l’écouter, l’invita-t-elle en souriant, dévoilant sa peau nue. (Il s’approcha avec précaution et se pencha au-dessus d’elle.) N’aie pas peur de ton fils. Il sait que c’est son père. Je lui ai dit… (Il posa son oreille et sentit aussitôt des mouvements, comme des appels lancés au jugé, amortis derrière un amoncellement de lourdes tentures tièdes. Après un moment de stupeur, la joie le submergea, une joie nouvelle et profonde.) C’est qu’il est heureux de te connaître. Tous les trois, nous nous aimerons, j’en suis certaine à présent… (Il eut du mal à se détacher de Valérie qui s’adossa contre l’oreiller, les traits crispés.) Appelle Dominicci, répéta-t-elle d’une voix harassée. Il t’expliquera. »

Le médecin parut catastrophé quand il découvrit Valérie sur le lit, bizarrement étendue comme une marionnette cassée, de plus en plus affaiblie. Vêtu d’un costume sombre défraîchi, mal rasé, à peine coiffé, il portait une grande sacoche et deux mallettes avec des poignées. « Je suis venu aussi vite que possible, dit-il à la jeune femme. Ils fouillent tous le bâtiment, Riggs en premier. Ses hommes sont armés. J’en ai croisé deux qui ont failli m’interpeller près de la bibliothèque sud. Les convertis sont persuadés qu’ils vous ont kidnappée pour se venger. Qu’est-ce que vous faites là ?

— Racontez à Alain. Il ne me croit pas.

— Je ne l’en blâme pas », répondit Dominicci avant de parler. Quand il eut terminé – omettant de décrire son vrai rôle, – l’ampleur et la cruauté du complot épiscopal sidéraient Müller.

« Qu’est-ce qu’on peut faire ? lança-t-il enfin.

— Aucune idée, répondit lentement le médecin. Si : espérer. Dieu va nous ouvrir un chemin. Il ne peut pas délaisser sainte Valérie, son enfant chérie. Je suis confiant.

— Qu’est-ce que vous apportez ? questionna Müller en désignant sa sacoche et ses deux mallettes.

— Des médicaments, du matériel. Il se peut qu’il…. »

Son bracelet de communication tinta à son poignet. Il le porta à son oreille, se figeant quand il reconnut la voix de son interlocuteur. Il échangea quelques mots, puis baissa le bras, la mine défaite. « Lawson : il sait que nous sommes ici tous les trois. (Devant le regard surpris de Müller, il s’empressa d’ajouter : ) Je n’y suis pour rien, je vous jure. Il y a des caméras partout.

— Qu’est-ce qu’il veut ? interrogea faiblement Valérie.

— Il propose de mettre à notre disposition un bâtiment auxiliaire, équipé pour l’interstellaire, à capacité maximale avec des vivres pour plusieurs années. Il dit que nous sommes libres de partir ensemble n’importe où, mais qu’il faut prendre le large tout de suite, sinon il ne répond de rien.

— Pourquoi est-ce qu’il nous aiderait ? s’inquiéta Müller.

— Il m’a assuré que son seul but est d’éviter que le sang coule. En disparaissant de notre plein gré, personne ne pourra être accusé.

— On peut s’y fier ?

— S’il l’avait voulu, nous serions déjà entre leurs mains… Il rappelle dans cinq minutes, indiqua Dominicci. Que décidons-nous ?

— On accepte, fit la jeune femme. On n’a pas d’autre solution. »

Müller finit par se résoudre à ce choix. Dans cet enchaînement précipité, il redoutait un traquenard.

Deux heures plus tard, le trio de fugitifs quittait Le Bien Pensant à bord du bâtiment auxiliaire numéro six, d’habitude réservé au gros ravitaillement au sol ou aux liaisons avec les supercargos de maintenance croisant dans la galaxie. Avec leur autonomie, neuf planètes civilisées leur étaient accessibles ; la plus proche était à trois mois de distance. Au dernier moment, un doute affreux avait saisi Müller : n’étaient-ils pas tout bonnement en train de s’installer dans leur tombeau ? Ce bâtiment n’allait-il pas tomber en panne ou exploser dans quelques jours ? Après ce qu’il avait appris des intentions du saint-père, il ne savait plus à qui se vouer.

¬¬¬

calando

L’assemblÉe gÉnÉrale avait été houleuse. Plusieurs fois, Lawson avait failli couper court et sortir avant l’heure de l’amphithéâtre bondé. Sans l’aide de Kolgov, ses propres explications – laborieuses en dépit d’une longue préparation – n’auraient pas été suffisantes pour amadouer les chrétiens surexcités ; beaucoup avaient semblé prêts à en venir aux mains. L’enregistrement vidéo de Valérie Novack, filmée en catastrophe juste avant son départ avec Dominicci et Müller, s’était révélé capital. Puisque leur sainte émettait publiquement, et apparemment librement, le vœu de quitter le monde des hommes pour se consacrer à sa relation avec Dieu, il leur était difficile de s’y opposer. Même si cette soudaine décision paraissait suspecte à bon nombre d’entre eux, il était de toute manière trop tard pour agir. Aux côtés de Lawson, le révérend, officiellement choisi par leur égérie comme son successeur moral, avait clôturé la séance en souhaitant bonne chance à sainte Valérie dans sa nouvelle vie et affirmant que le saint-père se joignait à lui. Il ajouta qu’elle resterait dans le cœur de tous les chrétiens comme la plus dévouée et la plus parfaite servante de Dieu. Ainsi que Lawson l’avait anticipé, la grande majorité des fidèles préféraient – consciemment ou inconsciemment – emporter une image plaisante, « adorable » de celle qui était l’initiatrice, la révélatrice de leur foi.

De retour dans son bureau, André Lawson parvenait enfin à se détendre. C’était très vraisemblablement la fin de l’affaire Valérie Novack, sans avoir à la kidnapper – un dénouement inespéré. Il offrit un verre de bourbon à son interlocutrice qui paraissait déçue sans que l’on sût bien pourquoi. Lawson ne résista pas au plaisir de la titiller : « Allons, Nina, souriez un peu. Elle a décampé. Ce n’est pas ce que vous revendiquiez depuis des mois ? Dois-je rappeler que c’est par vous que tout a commencé, quand vous êtes venue me demander – devrais-je plutôt dire ordonner ? – de licencier Novack pour croyance religieuse ? Vous vous souvenez ? »

Vêtue d’un pantalon de toile bleu ciel et d’un sweater beige frappé sur la poitrine du logo de la LUC, Nina hocha la tête en silence et but une petite gorgée ; les glaçons s’entrechoquèrent dans le verre. Avec tristesse et amertume, elle se représentait Valérie et Alain en train de faire l’amour. Lawson, en bras de chemises, lui tendit poliment une coupelle d’amuse-gueule. Elle reposa sa boisson et en piocha quelques-uns.

« L’Agnus Dei restera comme ma mission la plus difficile, reprit-il après avoir croqué un petit biscuit salé. Qu’allez-vous faire, une fois à Terre ? On vous attend ?

— Non, mis à part ma famille.

— Vous repartirez ?

— Je ne pense pas.

— Et votre livre – En Route avec Dieu, c’est bien ça ? Vous l’avez terminé ?

— Pratiquement. Je m’attendais à une autre conclusion. Je me demande si je ne vais pas plutôt laisser celle que je prévoyais : un procès papal pour commerce avec le malin. C’était quand même plus… plus bandant que cette minable fuite en catimini !

— Peut-être, mais c’est nettement mieux pour Novack. Dites-moi, dans votre livre, vous… vous comptez dire la vérité ?

— À votre avis ?

— Franchement, je pense que oui. Vous n’épargnerez personne, pas même Edmond XIII et son empoisonnement. Je suppose que vous savez quand même ce que vous risquez en vous attaquant à l’église catholique, à l’image salutaire qu’elle entend délivrer d’elle-même.

— Merci pour votre sollicitude, se moqua-t-elle. Mon éditeur moscovite m’a déjà fait la leçon. Il me protégera. Et puis, on dira que j’invente, que je suis une affabulatrice. Je ne compte pas face à une autorité morale comme le saint-père.

— Mmm… Vous utiliserez un pseudonyme ?

— Je n’ai pas encore décidé.

— Prenez-en un. C’est le meilleur conseil qu’on puisse vous donner. »

Elle mordit dans une friandise de fruit séché et l’avala. « Vous croyez ?

— J’en suis certain. Pour notre sécurité à tous. »

Le regard de Nina eut une lueur amusée. Depuis qu’elle l’avait connu gémissant, tressautant laborieusement alors qu’elle le pressait entre ses cuisses, ici même, sur la moquette de ce bureau, elle ne parvenait plus à le prendre au sérieux. Il se méprit sur son expression et avança la main, s’apprêtant à lui caresser la joue. Sans même reculer, elle éclata de rire. Il se ravisa, profondément vexé.

« On ne se tutoie plus ? le brocarda-t-elle.

— Non… Vous savez, sans doute jugez-vous – à juste titre – que j’ai abusé de vous, la dernière fois.

— Quelle dernière fois ? De quoi parlez-vous ? »

Il marqua un temps d’arrêt. « Ah, on le prend de cette manière ?

— Comment devrais-je le prendre ?

— Très bien… (Il regarda le sol un long moment.) Encore un point avant de nous séparer : quel est mon rôle dans le livre ?

— Exactement celui que vous avez tenu. Ça ne vous dérange pas, au moins ?

— J’aurais apprécié un scénario plus… avantageux. Non pas que je regrette d’avoir couché avec vous en profitant de la situation, mais je me disais que beaucoup de lecteurs risqueraient d’être choqués par ce comportement, surtout de la part d’un haut responsable d’évangélisation.

— Ces scrupules vous honorent, mais je crois que vous mésestimez vos contemporains. Personne n’est dupe. Depuis des siècles.

— Vous, vous avez sacrément tendance à noircir le tableau, mais peut-être est-ce le lot de consolation de la plupart des écrivains médiocres. Mieux vaut forcer le trait pour attirer un peu l’attention.

— Sauf que, cette fois-ci, je n’ai rien à exagérer. »

Il se gratta le menton, l’air préoccupé. « Et pour vous qui avez si vite cédé, qu’est-ce que vous allez baratiner ?

— Que je ne suis qu’une faible femme, tout juste bonne à s’allonger quand on la sonne.

— Allons, je dois au moins vous reconnaître une qualité : vous avez le sens de la formule. Et Müller, il vous manque ? Soyez honnête. Après tout, il vous a jetée comme une malpropre. »

Le visage de la jeune femme se ferma : « Et vous, en ce moment, qu’est-ce que vous cherchez ?

— À montrer que vous êtes une fieffée salope. Sans vous, rien ne serait arrivé. Du moins, pas de cette manière.

— Une salope qui, au final, aura entassé dans sa hotte deux ou trois cents millions de bons petits chrétiens pour Edmond XIII.

— Ce n’était pas prévu.

— Qui sait ? finassa-t-elle. Peut-être que c’est moi la véritable envoyée de Dieu.

— Oh, oh, oh ! Dans ce cas, Dieu ne serait pas très regardant. »

Nina Boké fronça les sourcils : « Comment ?

— C’est vrai. Pour se commettre avec des putes de votre genre, il faudrait que ce Dieu-là soit tombé bien bas, non ? » André Lawson vida son verre, rota d’un air satisfait et commença à rire.

¬¬¬

Épilogue

cantabile

AssoiffÉ par la chaleur moite de cette fin de journée d’été, il reposa le livre sur la petite commode de bambou et se leva pour se servir un thé glacé. Devant la terrasse couverte en bois peint à laquelle on accédait par un escalier de quatre marches, un chemin de terre mal aplani, bordé de pierres irrégulières, disparaissait derrière les frondaisons aux troncs d’arbre géants. De la forêt montaient cris et hurlements de la faune excitée par l’imminence des brusques averses quotidiennes. Müller songea qu’ils ne devraient plus tarder à rentrer du marché. Ce matin, il avait suggéré qu’elle en ramenât de gros pamplemousses pourpres à la pulpe délicatement sucrée, qu’il appréciait en salade ou bien écrasés et mélangés à cet épais yoghourt onctueux qu’on servait en rafraîchissement. Vêtu d’une saharienne kaki, d’un short tombant au-dessous du genou et de sandales en cuir, il sirota sa canette bien fraîche sortie du frigo, se demandant si elle avait pensé à emmener la bâche du véhicule tout-terrain pour se protéger de la pluie. Probablement que non. Encore maintenant, Valérie oubliait souvent ce type de détail.

À leur arrivée sur la planète Siam, deux ans plus tôt, elle était pratiquement incapable de se souvenir de ses actions une heure auparavant et encore plus de ce qu’elle était censée faire. À ses moments de lucidité, elle devait écrire à l’avance la plupart de ses faits et gestes. Müller se remémora leur découragement et leurs efforts incessants pour ne pas baisser les bras et pour croire à une amélioration. Il ne comptait plus les fois où elle s’était effondrée, à bout de nerfs, en larmes – et prête au pire. Comment avaient-ils pu traverser cette longue épreuve sans aucune certitude sur sa santé et sur leur avenir financier ? Il avait été le premier surpris de constater qu’il s’attachait de plus en plus à Valérie à mesure qu’ils supportaient ensemble ce châtiment imaginé par le pape – et perpétré par celui-là même qui se présentait aujourd’hui comme leur compagnon ! Dominicci, hanté par le remord, obsédé par l’idée de se racheter tout en sachant que c’était une chimère, n’avait eu de cesse d’offrir son aide, de donner son avis, de proposer médicaments et traitements pour secourir Valérie, au moins psychologiquement. Difficile de mesurer son efficacité. En tout cas, à la naissance mouvementée d’Alexandre dans l’espace, il s’était révélé diablement utile et de surcroît sincèrement heureux que l’enfant vînt finalement au monde. En tolérant le médecin auprès d’eux, Müller lui offrait l’occasion d’expier sa faute tout en veillant à ce que son tourment restât vif – d’autant plus vif qu’il avait en quasi-permanence sous les yeux le résultat de son crime.

Les trois fugitifs avaient retenu cette planète à cause de sa réputation et parce qu’elle était à l’écart des principales voies commerciales et touristiques. Les autochtones, des peuples paisibles qui rappelaient ceux de Balsus-Orano, n’avaient pas posé de conditions ou de questions indiscrètes. Ici, chacun pouvait s’établir, pour peu qu’il ne perturbât pas des mœurs simples, voire technologiquement un peu frustes. Mais il existait bon nombre de compensations pour qui savait – ou devait – s’adapter. Dispensant des cours dans les cités voisines, Dominicci mettait à profit ses connaissances médicales. Utilisant les outils de maintenance du bâtiment auxiliaire de la LUC, Müller bricolait et dépannait, remettant en état des appareils mécaniques ou électroniques, du matériel d’occasion aboutissant ici après avoir servi sur d’autres mondes. En principe, Valérie faisait le taxi ou le livreur avec ce même bâtiment. Quand elle se sentait trop faible, Müller la remplaçait au pied levé. Bon an mal an, ils s’en sortaient convenablement, louant deux maisons en bois sur une grande parcelle désertique ; à la grande frayeur de sa mère, Alexandre, âgé d’à peine deux ans, commençait à s’y aventurer.

Aucun d’eux n’envisageait de revenir sur Terre. Les médias galactiques rapportaient des puissances religieuses en concurrence mais de plus en plus présentes face à un pouvoir politique obligé de composer pour ne pas se couper d’une partie de ses électeurs. Valérie demeurait apparemment hermétique à toute foi, catholique ou autre. Elle n’évoquait jamais son passé de sainte, reportant l’attention et l’énergie dont elle disposait sur un fils qu’elle chérissait. Alexandre avait vu le jour lors de circonstances extrêmement délicates, une césarienne dans des conditions d’hygiène approximatives, avec une mère physiquement très diminuée. La mort l’avait frôlée. Durant plus d’un mois, elle n’avait pas quitté le lit. Cette fois-là, Dominicci l’avait probablement sauvée.

Sur Siam, leur vie s’éclaircissait peu à peu. L’éducation d’Alexandre et la santé toujours précaire de Valérie accaparaient les esprits.

Müller, ayant jeté sa canette de thé glacé, revint sur la véranda. Il se rassit et reprit son livre. La couverture pelliculée à dominante bleu clair montrait à mi-corps une jeune femme levant la main au-dessus du globe d’une planète. Le visage était doux et souriant, le vêtement une simple chasuble blanche. Le titre s’étalait sur deux lignes inclinées, en larges lettres jaune pâle : En Route avec Dieu. Müller entamait le douzième chapitre, quand sainte Valérie apprenait par le médecin du bord, rebaptisé Paoli, qu’il l’empoisonnait depuis des mois. Nina Boké avait écrit sous pseudonyme un best-seller galactique. Son éditeur l’avait prudemment engagée à expurger certains détails, à en modifier d’autres de manière à éviter que le Vatican prît ombrage d’une histoire sordide mais habilement romancée. L’auteur avait imaginé une fin alternative : sainte Valérie enlevée et tuée par les spadassins de Riggs, devenu Johnson. L’une des majors du divertissement venait d’acquérir les droits du livre pour une superproduction. Paradoxalement, le roman, présenté comme une fiction librement inspirée de faits réels mais anciens, entraîna une vague de conversions, à tel point que le pape Edmond XIII fit parvenir sur Siam un message de félicitations à Valérie Novack. Elle en prit connaissance, impassible, déchira le papier, puis appela Alexandre qui en avait profité pour s’éclipser. Pendant plusieurs semaines, Müller – qui croyait être parvenu à préserver leur anonymat – avait vécu dans la crainte de voir débarquer des mercenaires à la solde pontificale.

Livre en main, Müller leva la tête en entendant le bruit d’un moteur. Surveillant l’orée de la forêt à quelques centaines de mètres, il vit déboucher l’antique véhicule à larges pneus qui ramenait sa famille et Dominicci du marché. Depuis quelques minutes, les nuages s’amoncelaient. Quand le tout-terrain s’immobilisa sur l’aire de parking poussiéreuse, soixante mètres devant la maison, Müller dissimula le livre sous un coussin et descendit du perron pour les accueillir. Dominicci, en maillot et short noirs, ouvrit la marche, peinant sous le poids de deux paniers débordant de légumes et de fruits. Valérie, vêtue d’une robe légère de coton beige, coiffée d’un chapeau tressé à larges bords, souleva Alexandre de son siège après avoir ôté la sangle qui lui évitait d’être ballotté sur les ornières. L’enfant s’apprêtait à crier quand un éclair zébra le ciel bas, instantanément suivi d’un grand coup de tonnerre. Des trombes d’eau tiède détrempèrent le sol. Dominicci, allongeant sa foulée, parvint à les éviter. Valérie pressa le pas, ralenti par Alexandre serré contre elle.

Malgré l’envie de la rejoindre pour l’aider, Müller ne bougea pas. Il savait que Valérie serait mécontente qu’il intervînt. Aveuglée par la pluie, mal assurée, elle trébucha sur une pierre et faillit lâcher Alexandre. Elle se rattrapa à temps, une main dans la terre boueuse. Müller courut vers elle. Quand il arriva près d’eux, elle se releva, souriant tristement, comme prise en faute, honteuse d’elle-même. Les yeux brillants, elle lui abandonna leur fils qui riait de bon cœur, douché par les gouttes chaudes ruisselant sur sa petite figure épanouie, inconscient du danger auquel il venait d’échapper. Müller s’en saisit et le brandit bien haut, à bout de bras, heureux d’un Alexandre aussi combatif, aussi vivant en dépit de son infirmité. Comme s’il voulait en découdre avec les éléments déchaînés, l’enfant remua vigoureusement son unique bras terminé par un moignon à trois doigts. Après un instant d’hésitation, Valérie vint se blottir contre son père ; tous trois avancèrent jusqu’à la véranda, indifférents aux intempéries, unis, réconciliés avec eux-mêmes.

Pour eux, à présent, nul besoin de se soumettre à un Dieu ; leur bonheur et leur salut étaient entre leurs mains.

FIN


[1] Psaume 35 7-8

20
oct
09

Monsieur de Sainte-Clothilde

Monsieur de Sainte-Clothilde

Quarens quem devoret

Cherchant quelqu’un à dévorer

« Ne respirez plus, dit l’assistante.

— (…)

— C’est terminé. Rhabillez-vous », conclut-elle avant de couper l’alimentation des cinq lampes au xénon orientées par des bras articulés.

Sainte-Clothilde se releva pour s’asseoir sur le lit d’examen, à présent mal éclairé par deux néons bleu pâle dont l’un grésillait sans discontinuer. Accaparée par une paroi écran où elle déchiffrait sans mot dire des séries de chiffres et d’indicateurs, la jeune femme ne semblait pas devoir quitter les lieux. Sonné par les analgésiques et le traitement antirejet, Sainte-Clothilde renonça à lui demander de le laisser seul pour récupérer. Son opération était finie depuis trois bonnes heures. Il avait repris conscience dans cette petite salle de l’Institut des Performances Appliquées, cette jeune personne en blouse bleue penchée sur lui, brune élancée impassible, peau mate, geste raide.

Le bas du dos endolori – endroit de la greffe, – il attrapa son pantalon et sa chemise suspendus à un portemanteau, les renfilant en essayant de maîtriser son vertige. Se chausser se révéla le plus délicat : il dut s’appuyer contre une armoire métallique où des rangées d’instruments chirurgicaux et de petits flacons étiquetés étaient alignées avec méthode. L’assistante finit par regarder avec indifférence sa silhouette courtaude qui reprenait vie. Le visage du coureur, joufflu à cause des substances dopantes, était plutôt ingrat, rond, avec deux grands yeux noirs enfoncés dans leurs cavités, le nez écrasé par un accident de course.

« Vous êtes prêt ? (Il hocha la tête.) Le professeur Stakonov va vous recevoir. Elle désire préciser certaines précautions à respecter consécutives à la pose d’un ZT-32 en région lombaire. Ici, nous pensons que c’est important.

— D’accord… (Il s’éclaircit la voix.) Pour moi, il y a autre chose de fondamental : quels sont vos nom et prénom ?

— Mais nous ne sommes pas dans un… Éphigie du Bosphore-sur-Rivage, soupira-t-elle.

— Tiens, vous êtes du Bosphore. De quel fuseau planétaire ? Non, peu importe. J’aurais juré que vous veniez de l’Étoile Orientale de Constantinople.

— Vous avez fini ?

— Quoi donc ?

— De vous habiller.

— Ma foi, oui, je crois bien. (Un sujet délicat continuait à le tarauder. Il s’interrogeait depuis qu’il l’avait vue, si méthodique, toujours inexpressive.) Au fait, ne le prenez pas mal, mais êtes-vous vraiment humaine, mademoiselle du Bosphore ? »

Offusquée, elle cabra du sourcil, répliquant sèchement : « Monsieur de Sainte-Clothilde, cette question représente une grave entorse à la loi. Elle tombe sous le coup du titre 12 alinéa 83 de la XIIe constitution galactique. En vertu de ce texte universel, toute discrimination notoire s’apparente à…

— Bon, bon, ça va, s’inclina-t-il sans cesser pour autant de scruter la prunelle jaune et violette de l’assistante. (Sa réaction, facilement programmable, n’apportait pas d’éléments suffisamment déterminants. Difficile de se prononcer. Peut-être était-il effectivement confronté à une créature synthétique de la dernière génération, mais affecter une holog à une telle tâche de contrôle a posteriori, finalement peu spécialisée, aurait été un mauvais calcul financier – à moins que leur Institut des Performances Appliquées ne soit géré par des philanthropes. Dans son état normal, Philippo de Sainte-Clothilde eût probablement pu établir la vérité sur cette Éphigie. Avec les drogues dont on l’avait gavé, inutile d’y compter.) N’en parlons plus.

— Suivez-moi », l’invita froidement l’assistante qui avait retrouvé tout son aplomb. Si elle n’était pas une holog, elle pouvait les imiter à la perfection.

Stakonov : érigée derrière son bureau avec une dalle écran, femme tronc aux angles droits sévères, l’œil ocre suspicieux, la voix solennelle et cassante. De longs cheveux bruns entremêlés de minuscules fibres lumineuses s’enrubannaient en arbre de Noël au-dessus de sa tête. Fatigué, la tête bourdonnante, Philippo de Sainte-Clothilde souhaita vite la faire taire, mais il n’était toujours pas capable de s’insurger, d’autant que devant regagner seul sa chambre, il lui fallait ménager ses forces. Ahmed de Jérusalem – son entraîneur – s’était défilé pendant l’intervention, laissant un message griffonné sur un papier à en-tête de l’institut : « Tiens bon, mon fils préféré ! Je vais guincher en éclaireur dans les meilleurs bouges de Solar-X. RV à partir de 23 heures à l’Élite Saturnin. Tu troues déjà le plafond, saligaud ! Gardes-en un peu pour les hologs ! Schuss ! »

C’était la signature d’Ahmed de Jérusalem : directe, expressive, un peu vulgaire mais enjouée. Ahmed avait connu son jour de gloire, trente ans auparavant, atteignant les finales inter-ligues de demi-fond et raflant l’or aux olympiades de Kalioric. On l’avait hissé quelques mois au sommet, l’invitant à toutes les technoparty du gotha sportif et médiatique, devenant même la vedette d’un clip publicitaire pour Soda Milky Corporation, l’un des dix premiers mégatrusts alimentaires de la galaxie. Après le tournage, Ahmed s’était emballé, sollicitant jusqu’à l’excès ses trop nombreux appendices transplants – plus d’une quinzaine. Aveuglé par sa soudaine célébrité, il était persuadé qu’il aurait toujours assez de crédits pour se faire reconstruire et poursuivre sa brillante carrière. Un peu plus tard – trop tard, – il avait dû constater qu’il avait lui-même définitivement gaspillé toute possibilité technique de rattraper ses frasques, pire, de rester un athlète susceptible d’appâter entraîneur et sponsor, ne serait-ce qu’en coupe de poule. Passé quelques mois – l’intermède de sa renommée, – il avait perdu tous ses nouveaux amis et hérité d’un corps diminué, usé jusqu’à la corde. S’enchaînèrent six années en enfer, avant qu’il ne devînt entraîneur.

Huit ans plus tôt, c’était lui qui avait remodelé Philippo de Sainte-Clothilde ; bien leur en avait pris à tous deux : sous sa conduite ferme et avisée, son poulain avait constamment progressé, allant de championnat planétaire en coupe confédérée, jusqu’à être retenu pour les jeux galactiques décennaux. Ceux-ci débutaient dans trois semaines à Munik, capitale de la planète Calypso ; une centaine de ligues et de confédérations interplanétaires venaient s’y mesurer dans deux cent trois disciplines après d’interminables éliminatoires étalées sur six années. Depuis la qualification de son athlète, Ahmed de Jérusalem s’emparait de chaque prétexte pour signifier à Sainte-Clothilde qu’il lui devait tout, l’intéressé rétorquant que ce n’était plus lui qui mettait sa vie en péril, manquant s’abîmer en vrille ou en chandelle dans chaque courbe un peu serrée.

Ce n’était pas non plus Ahmed qui avait décidé de recourir à cet institut en marge des circuits officiels, spécialisé dans l’ajout d’implants frôlant l’illégalité, a priori efficaces mais aussi risqués pour l’organisme. En ayant été autrefois la victime, l’ancien champion désap­prouvait toute surenchère technologique, mais il s’était résigné devant la ferme résolution de son sportif. Au moins étaient-ils tous deux en accord sur le danger d’implants comme le ZT-32, dernier-né de la gamme des processeurs de l’institut basé sur le principe (contesté) des protohormones de synthèse enrichies. Se doter de telles physiopuces était tout, sauf innocent et anodin.

Épuisé par l’opération, agacé par son verbiage, il coupa la parole au professeur qui débitait tous les habituels effets organiques et psychiques dus aux processeurs de compétition. Son passé d’athlète et les dix implants – onze avec celui d’aujourd’hui – dont il était actuellement doté un peu partout lui avaient enseigné tout ce qu’il devait savoir sur le sujet. « Non, écoutez-moi, quelles sont désormais mes chances ? Les chances de réussite ? »

Stakonov prit un air pincé : « Les premières mesures in vivo de cet après-midi avec le ZT sont positives.

— D’accord. Quel est mon nouveau rendement ? Donnez-moi le rendement.

— Pour votre profil, nous tablons sur un gain moyen de 3 % en reprise et de 4 % en résistance à décélération. »

Il calcula mentalement. « Ce sera juste pour passer les dernières qualifications.

— Oui, à moins… – elle parut hésiter – à moins que vous n’utilisiez notre botte secrète. (Le chignon lumineux du professeur émit un discret carillon ornemental à déclenchement aléatoire.)

— Votre machine de guerre ?

— Le GSO4 : une nouvelle puce qui ne sera peut-être jamais commercialisée. Votre nouveau sponsor, la Fédération Autonome, n’a pas dû vous en faire part.

— En effet.

— En résumé, ce n’est que le prototype d’un processeur à génération dynamique et intelligente de molécules suroxygénées. Il faudrait y inclure la courbe de montée en charge optimale par rapport à votre masse musculaire et vos différents taux sanguins. Pour être franche, à cause d’un temps de latence important, nous ne sommes pas encore certains d’obtenir un avantage décisif dans des conditions de course.

— Arrêtez. On discute entre spécialistes. Combien ? »

Elle le dévisagea quelques instants, avant de lâcher, comme à contrecœur : « D’après nos derniers calculs, classe AAC, effet potentiel 18, a minima.

— A minima ?

— Oui.

— Mais alors, avec ça, je serais assuré de franchir la phase des dernières qualifications ?

— D’un point de vue technique, et sous réserve d’une adaptation programmée à votre biotype, c’est probable.

— Allez, qu’est-ce qui pourrait bien clocher ?

— Même si les meilleurs scientifiques reconnaissent qu’il s’agit là d’une voie promise à un bel avenir, la suroxygénation moléculaire n’en est encore qu’au stade expérimental. Nous manquons de recul.

— Je me fous du recul. Je vais de l’avant, je veux gagner, c’est tout. C’est bien pour ça que je suis ici, non ? (Elle approuva du bout des lèvres.) Et c’est aussi pour ça que la Fédéra­tion Autonome vous rémunère, exact ?

— Oui.

— Mais alors, pourquoi ce n’est pas cette puce que vous m’avez greffée tout à l’heure ? Je ne comprends pas. C’est la fédé qui était contre ?

— Votre sponsor – je reprends leurs termes – ne souhaite pas vous faire courir de risques inconsidérés.

— Merde, ce n’est pas à eux de décider ! C’est moi qui cours, bon sang !

— C’est exact.

— Alors, vous cherchez un cobaye, pas vrai ?

— Ce n’est pas le terme que j’emploierais. Nous sommes déjà passés par toutes les étapes habituelles de pré-validation humaine. Elles n’ont rien révélé de négatif, mis à part, avec un usage intensif, une dégradation temporaire et limitée du système immunitaire. En fait, il nous manque seulement une série d’essais en contexte compétitif pour boucler le long pro­cessus d’homologation, à supposer que les laboratoires intergouvernementaux se résignent à se laisser devancer par notre institut, ce qui me surprendrait. Vous devez savoir que nous sommes aujourd’hui pratiquement les seuls à nous être engagés sur le chemin de la suroxygé­nation, ce qui contrarie au plus haut point le puissant lobby des implants.

— Vous feriez de l’ombre à trop de monde, c’est ça ?

— En quelque sorte.

— Si j’acceptais de me faire greffer là, tout de suite, le GSO4 et que je sorte médaillé des olympiades, ce ne serait pas la fin de vos ennuis ?

— C’est-à-dire ?

— Je veux dire, quelle preuve plus éloquente pour l’efficacité de votre nouvelle technique ? Avec ma victoire et l’annonce a posteriori de la pose du GSO4, vous couperiez l’herbe sous le pied à tous vos détracteurs. Plus personne ne pourrait s’opposer à la mise sur le marché de vos puces à suroxygénation. Vous disposez de combien d’années d’avance sur vos concurrents ?

— Au moins quatre.

— Alors, vous marchez ?

— Dans quoi ?

— Posez-moi gratuitement le GSO4. Je m’occupe de convaincre la Fédération Autonome du bien-fondé de cette dernière greffe qu’ils révéleront après coup uniquement en cas de succès. Si je l’emporte, c’est le jackpot pour votre institut et la gloire pour la Fédéra­tion Autonome. Je n’ai pas raison ? »

***

Ahmed de Jérusalem avait les yeux injectés de sang – effet le plus visible d’un sniff de dadoïne. Assis face à son poulain, il articulait avec difficulté, tout en malaxant nerveusement la cuisse nue et dorée d’une grande femme attirante au corps ferme, splendide blonde aux pupilles dilatées, à l’expression vide, harponnée sur la piste de l’Élite Saturnin.

« Ouais, tu comprends, fils chéri, je… je me faisais du souci pour toi avec leur ZT-32. J’espère que ces connards de l’institut ont bien fait les choses. Ils ont mauvaise réputation… dans le coin. Leur mi… minable antenne locale a trempé dans des affaires de bricolage avec des greffons de seconde main.

— Pas possible ?

— Mais oui. Demande-le donc, demande-le à Renée da Manitou !

— Qui c’est ?

— Mais elle, cet…te question ! Je te l’ai dit, c’est… c’est bien elle ! » cria-t-il avant d’empoigner son accompagnatrice pour l’embrasser avec sauvagerie.

Philippo de Sainte-Clothilde dut patienter qu’il se lasse de fourrager dans la bouche de la jeune femme stoïque. La petite silhouette décharnée d’Ahmed sautillait sur la banquette quand il s’adressa de nouveau à son champion : « Je te le dis, tu veux la baiser aussi, toi… toi aussi ? (Son visage, creusé de rides, au cheveu gris, rare et court, s’éclaira, hilare.)

— Non.

— Quoi ? T’en veux pas ? se fâcha-t-il aussitôt. C’est pourtant une holog du tonnerre, catégorie 3C, c’est le top sur cette planète de bicots ! C’est le top down !

— Je m’en fous.

— Si c’est pour les crédits, t’en fais pas. Je te le dis, je fréquente le boss du Saturnin.

— Inutile.

— Hein ? C’est pas ça ? Ah ouais, O.K., O.K., petit fils, excuse ! Tu me le dis : tu préfères les femmes au naturel ! Moôssieu se balance des synthes ! C’est pas assez bien pour sa gueule ! Écoute-moi donc, qu’est-ce que tu vas foutre avec cette Daphné de Colorado, la poule de la Fédération Autonome ? Je suis sûr qu’elle te serine toutes les heures « est-ce que tu m’aimes ? », j’ai tort ? Quelle pitié ! Roule comme moi, mon enfant, comme moi, comme daddy ! Profite de ce qui n’apporte jamais de problèmes supplémentaires. Tu la définis à ta sauce au niveau physio et psy, t’en fais ce que tu veux, ta mère, ta putain, ta fille et ta confidente, les quatre à la fois, ouais … et, là, cette nuit même, on peut faire sauter tous les verrouillages de bienséance que ces putains de moralisateurs de la ligue New-Yorkaise ont fini par imposer. Hé, tu connais ça, les cofellations ? Un nouveau machin à te brûler la cervelle par les deux couilles, pas vrai, chérie ?

— Je t’adore, toi ! repartit la créature, sourire incendiaire et voix suave, avant de lui chatouiller la joue d’un doigt brûlant.

— Waouhh, waouhh ! s’excita-t-il en lissant fébrilement son bouc poivre et sel. Mon fils, ça va jerker ce soir ! Mate, je te le dis, ça pullule de créatures ici ! (Se déhanchant énergi­quement avec goût sur la piste martelée par une musique binaire, une bonne cinquantaine de synthés mâles et femelles s’ingéniaient à aguicher des humains souvent en plein trip avec des stimulants illicites. Le regard absent des hologs les trahissait ; le reste de leur anatomie provocante était plus chatoyant que nature, avec – trouvaille techno de l’année – des formes redessinées par des arcs électriques colorés encastrés, sillonnant leur peau satinée.) C’est un must ! Leurs ventouses, je te raconte pas ! À l’entraînement, y aura plus une seule holog, et fils, l’entraînement, ça démarre dans quarante-huit heures !

— Non.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— Désolé. J’ai une autre intervention dimanche. On reprendra mardi ou mercredi. »

Ahmed de Jérusalem repoussa sans ménagement l’holog et se leva pour se pencher vers Sainte-Clothilde, l’œil mauvais : « Qu’est-ce que c’est que cette putain d’embrouille ? Je te l’ai dit, on t’a déjà planté ton nouvel ISO, ouais ? Alors, pourquoi un autre Implant Sportif Optimisant ? Je pige pas, je suis pas d’accord. C’est les séparatistes qui l’ont décidé ?

— Je t’expliquerai ça demain. Je m’en vais. Je suis vanné.

— Non, mon fils, je te le dis ! Tu bougeras pas d’ici avant de m’avoir tout balancé ! » Deux défauts d’Ahmed : jalousie et esprit possessif.

Sainte-Clothilde se releva et toisa Ahmed, répliquant calmement : « Tu m’emmerdes, Ahmed.

— Ah ouais ! Je t’emmerde, t’entends ça, Renée chérie ? Je te l’ai dit, ce mec qui me doit tout, il me répond que je l’emmerde !

— Te fâche pas », lança gentiment la synthe. Ahmed pivota vers elle et lui décocha une gifle qui aurait assommé n’importe quelle femme. Renée resta bien droite, puis déclencha ses larmes. Du coup, Ahmed la frappa de nouveau, cette fois-ci avec ses poings. Il fallut cinq minutes mouvementées et trois videurs pour parvenir à le neutraliser. Au moment où on l’éloignait, il réussit à envoyer à Renée un fulgurant coup de pied derrière la nuque. Le crâne étincela, grésilla, et une petite colonne de fumée blanche marqua l’arrêt de la créature pour quelques semaines. Sainte-Clothilde attendit que l’entraîneur fût maîtrisé devant des clients hilares et sous le regard circonspect des autres synthés. Le sportif avait soupé de ses accès de violence. Passé les jeux, quand il aurait conquis la médaille du demi-fond, il lui remettrait un beau pactole et lui tirerait sa révérence. Après tout, avoir été le coach du nouveau champion galactique ouvrait en grand l’opportunité d’une nouvelle carrière. Ils seraient quittes.

Il le salua vaguement de la main et avança vers la sortie. Dans son dos, Ahmed, cein­turé, se démenait : « Reviens, mon enfant, je t’aime ! Je te l’ai dit, tu me dois tout, enfoiré de marmot ! Je te vannais ! Tu sais bien que je te vannais, allez ! Où tu vas ? Ne reste pas seul, écoute-moi ! Reviens ici ! C’est trop dangereux ! »

***

En dépit de tous ses efforts, il dodelinait, somnolent. Sous la table, Daphné le sollicita d’un petit coup de la pointe de sa bottine sur le tibia. Il se redressa, écarquillant les yeux. Dans le vaste local de la Fédération Autonome, le tribun continuait son laïus, sans grand intérêt pour Philippo de Sainte-Clothilde. On y évoquait délivrance, répression et espoir – ou désespoir : au vu du sportif, réfractaire à tout questionnement politique, ce n’était pas limpide. Les militants suivaient attentivement des propos qui auraient justifié leur arrestation à tous sur pratiquement n’importe quel autre monde. Sur Calypso, grâce au statut particulier de planète d’accueil des jeux où un amendement temporaire dérogeait à la constitution universelle, la liberté d’expression était sacrée, et on s’y donnait ici à cœur joie, applaudissant à des temps forts selon une logique étrangère au coureur.

Il parvint à ne pas s’endormir. Juste avant de clôturer son discours, l’orateur – l’emblématique Augustin du Pompadour, élégamment habillé d’un costume beige et d’une chemise blanche à large col – le désigna d’un index victorieux : « Chers amis, je ne peux finir sans célébrer notre nouveau porte-parole : Philippo de Sainte-Clothilde. Il sera notre étendard, notre digne représentant dans les olympiades de Munik ! (Daphné lui murmura de se lever, ce qu’il fit. L’assemblée réunie autour de la grande table l’ovationna sagement.) Sachez que cet athlète renommé a rallié notre cause, corps et âme ! Il incarne, avec ô combien de vérité, le triomphe de l’individu face à la multitude, l’exception par rapport à la règle ! Délaissant cou­rageusement la Troisième Ligue Nordiste, cet homme libre et intègre a su reconnaître dans notre mouvement l’élan des justes, les pionniers de l’émancipation et du libre-arbitre face aux toutes-puissantes entités centralisatrices de la galaxie. Nous existons et nous revendiquons ouvertement ce droit à exister, autonomes, indépendants ! Qui d’autre que monsieur de Sainte-Clothilde pourrait délivrer haut et fort notre message d’espérance aux milliards d’hommes et de femmes oppressés par les ligues galactiques ? »

L’intéressé hocha la tête, s’apprêta à parler, mais Augustin du Pompadour, grand cin­quantenaire énergique aux longs cheveux gris, huilés et coiffés vers l’arrière, à la stature imposante, le félicita solennellement et termina seul son allocution avant l’acclamation générale.

Pendant le cocktail, lui et Augustin se partagèrent les honneurs de l’auditoire. Il fut l’objet de nombreux encouragements et interrogations sur sa méthode de préparation. Beaucoup de ses contemporains enviaient ce curieux mariage entre un être humain et un engin de compétition, ne gardant de cette union que les côtés positifs, le dépassement exaltant des capacités physiques, l’extraordinaire élargissement du champ de vision, une vue avec zoom huit fois plus perçante que celle de n’importe quel rapace et l’allégresse schizophrénique de se transformer en fusée croisant à plus de six cents kilomètre/heure. Nul n’évoquait l’épuisement mental et physique après la course, le kickdown, comparable à la descente après une prise d’héroïne, sans compter les examens médicaux incessants, les délicates recharges des subs­tances perfusées, la nécessité de changer les piles à hydrogène et de maintenir les ISO à leur niveau d’efficacité maximale, ce qui nécessitait de fréquentes et pénibles interventions chirurgicales. Une telle symbiose de l’homme et de la machine se payait au prix fort, et plus d’un coureur, qu’il fût sprinter, de demi-fond – comme Sainte-Clothilde – ou de fond, jetait l’éponge, rebuté ou effrayé par sa transformation. Depuis un siècle, plus aucun athlète ne courait sur ses deux jambes ; la distance la plus courte était le quinze mille mètres sur de complexes circuits aériens empilant de huit à seize étages, tracés par de monumentales balises à ultrasons. De chez lui, le public – hormis les fans massés dans les stades pour des départs et des arrivées souvent spectaculaires – assistait aux épreuves en direct avec des caméras embar­quées, placées depuis peu sur le nerf optique des coureurs.

Sainte-Clothilde aurait apprécié de remémorer à tous la contrepartie à endurer, mais ce n’était ni l’endroit ni le moment. Un peu gauche dans ses nouveaux smoking et souliers vernis, il répondait laconiquement aux questions des hommes, plus longuement aux femmes de tout âge qui fantasmaient sur sa singularité et la promesse de performances physiques hors norme – ce qui, sur ce point précis, correspondait à une certaine réalité, même si elle restait moins éclatante que la rumeur.

Dans sa cuisse droite, le GSO4 l’élançait à nouveau ; il dut s’asseoir quelques instants. Daphné de Colorado demeura à ses côtés. Chaussée de petites bottines de cuir jaune mettant en valeur la finesse de ses jambes à moitié découvertes, la svelte jeune femme avait belle prestance. Sa longue et ample chevelure brune, bouclée à ses extrémités, ondulait avec souplesse autour de son visage harmonieux aux fines lèvres orangées, aux narines délicates, à l’œil vert vif ourlé de longs cils bleus et coiffé d’un sourcil à peine visible. Les attaches de son lamé inox aux boutons iridescents barraient ses minces épaules nues s’évasant de part et d’autre de son long cou effilé. Splendidement désirable, elle lui roucoula dans l’oreille, la voix enjôleuse : « Ne t’en fais pas, mon chéri. Ils seront tous partis dans moins d’une heure. » Ce furent pourtant eux deux qui s’éclipsèrent avant les militants. Daphné l’avait provisoirement délaissé pour s’entretenir avec Augustin qui avait adressé à Philippo un signe amical.

Ce dernier était flatté et encore étonné qu’une femme de la classe de Daphné, aussi attirante, aussi ambitieuse – n’était-elle pas une proche du président Pompadour ? – eût jeté son dévolu sur un athlète comme lui, peut-être promis à un bel avenir, mais sans grâce physique ou intelligence particulière. Pouvoir s’afficher aux côtés de Daphné lui procurait une satisfaction revancharde ; d’une certaine façon, la présence de la jeune femme justifiait ses longues et obscures années d’entraînement acharné ; à elle seule, outre les sentiments qu’il lui vouait, elle symbolisait une importante victoire. Il craignait que leur idylle ne tournât court ; s’il ne rapportait pas une médaille, resterait-elle ? Il redoutait la question, et plus encore sa réponse. D’ailleurs, l’aimait-elle seulement pour lui ou bien d’abord pour l’espoir de médaille qu’il constituait ? Il ne parvenait pas à refouler ce genre d’interrogation. Il fallait attendre les jeux. Après, il saurait.

Dans le véhicule taxi qui les ramenait à l’hôtel de Daphné, Sainte-Clothilde pesta contre sa jambe. Son lamé tintant joliment, Daphné se rapprocha de lui pour le rassurer : « Ne t’inquiète pas, ils ne t’ont opéré qu’hier. Nous sommes lundi. Il faut au moins deux jours, non ? »

Il ôta sa veste noire, la jeta sur le siège et desserra son col de chemise avec soulagement. « Je sais, mais cette saloperie de GSO4 fait un mal de chien. C’est pareil que d’avoir fiché dans la jambe un fer rouge qui remonterait dans le dos. »

Elle cajola la cuisse du coureur de ses longs doigts aux ongles soigneusement dorés et vernis. « Mon pauvre chou, lui susurra-t-elle, je suis si fière de toi, si tu savais. Quand nous aurons gagné, ce sera en grande partie grâce à toi.

— Pour ça, maugréa-t-il, il faudrait d’abord que j’atteigne la finale, et qu’ensuite, je grimpe sur le podium. Comme le public, tu ne te rends pas compte de ce que ça implique. Il m’a fallu quatorze années d’efforts quotidiens et de sacrifices pour me hisser où je suis, c’est-à-dire ici, avec toi dans cette berline, mais nous sommes encore potentiellement quarante pour la finale, et il n’y aura que trois médaillés. Les recalés disparaîtront dans les oubliettes de l’anonymat. Comme destin, on peut rêver mieux, non ? »

Elle retira sa main, soupirant. « Tu cherches encore à me rappeler que tu n’es pas sûr de l’emporter ?

— Personne ne peut être certain de décrocher sa médaille aux olympiades.

— Il faut que tu aies confiance, plaida-t-elle.

— J’ai confiance en toi. Sinon je ne serais pas là, mais vos utopies politiques, je m’en balance. Nul n’a un jour défié les ligues sans s’en être ensuite mordu les doigts.

— Tu penses toujours que notre lutte est inutile ?

— Elle ne servira à rien, elle est… elle est conclue d’avance, décida-t-il. Ils ne vont pas tarder à salement vous moucher.

— Évite de dire ça devant Augustin.

— Pourquoi ?

— Je l’ai persuadé que tu épousais notre cause.

— C’est toi que j’ai épousée, répliqua-t-il, pas lui, ni les autres. »

Elle eut à son intention un merveilleux sourire. « Merci, mon chéri. Chuutt ! maintenant. Plus tard, tu comprendras que nous avions raison… (Elle se pelotonna confortablement contre lui.) Tu as remarqué comme Augustin t’apprécie, reprit-elle d’une voix songeuse. Je suis prête à parier qu’il te prépare une place de premier choix dans les ministères de la Fédération, peut-être même celle de premier délégué aux sports nouveaux, nous en avons discuté une fois.

— Ça m’étonnerait.

— Pourquoi dis-tu cela ? Tu ne le connais pas encore assez. Tu verras, conclut-elle, tu ne regretteras pas de t’être engagé avec nous. »

Il se demanda jusqu’à quel point elle était sérieuse. Pouvait-elle un instant supposer qu’il les avait rejoints à cause de leur combat politique ou dans l’attente d’une nomination dans leurs instances ? Était-elle naïve à ce point ? Philippo ne tenait pas à épiloguer sur les mérites ou les intentions de leur Pompadour, ni même à épiloguer tout court ; il approuva mollement, préférant caresser l’épaule découverte de l’admirable Daphné. Il espérait que le GSO4 logé dans sa cuisse droite lui laisserait un peu de répit pour sa nuit avec elle. Son regard dériva sur les artères grouillantes. Une faune bigarrée déambulait devant les magasins en tout genre, restaurants et salles de spectacle de toutes catégories, ouverts nuit et jour. Les olympiades, qui duraient trois mois pleins, attireraient plus de trois cents millions de touristes affluant de toute la galaxie. En prévision de ce déferlement, Calypso avait fait dresser dans la grande banlieue de Munik des tours hôtels par centaines. Seuls les plus fortunés auraient le privilège d’une chambre individuelle ou d’un appartement dans le centre-ville. Les multiples retombées financières étaient colossales, à la mesure de l’événement décennal qui braquait pendant six bons mois tous les projecteurs médiatiques sur une seule planète parmi six mille.

Dans Munik, la turbulente mégacité qui enflait jusqu’à soixante millions d’habitants, frayaient de multiples ethnies, ailleurs incompatibles ou antagonistes, ici détournées, racolées par les distractions et les invites qui pleuvaient de tous côtés. Sainte-Clothilde parcourait les trottoirs des yeux avec flegme et rancœur mêlés. Tolérant de plus en plus mal la foule et ses bousculades, ses exigences et ses caprices, il se faisait l’effet d’une bête captive qu’on s’apprêtait à lâcher dans un cirque surpeuplé et hostile. Avant de connaître Daphné, il ne se sentait jamais mieux que lors de ses échappées aériennes en solitaire, fusionnant avec sa cabine de course. Plus tard, il emmènerait Daphné avec lui ; ils s’y évaderaient de longues heures, plus profondément réunis que n’importe où ailleurs. Une fois, sur un ton badin, il l’avait évoqué devant elle ; ses grands yeux incrédules l’avaient déçu.

Libérant progressivement un interstice entre deux boutons de sa chemise, Daphné posa ses lèvres humides sur un bout de sa peau pour le taquiner habilement de la pointe de sa langue. Il ferma les yeux et se laissa bercer, essayant de se représenter qu’ils fendaient une mer de nuages blancs. Un jour, tout serait parfait. Pour de vrai.

***

La voix d’Ahmed se brisait. Naturellement talentueux pour donner mauvaise conscience, quand il s’agissait de son protégé, il se surpassait. Sainte-Clothilde, vêtu d’un chandail blanc où était apposé le logo des olympiades, soupira et avança vers lui. Levant précipitamment le bras comme pour parer un méchant coup, Ahmed recula de deux pas et commença à sangloter, en se voûtant – l’effet était saisissant :

« Pourquoi tu te conduis comme ça ? se lamenta l’entraîneur en polo et pantalon de toile écru. Ne t’ai-je pas déjà tout sacrifié ?

— Écoute, il y a quand…

— Ose me soutenir le contraire ? Toi ? Je te le dis, je ne comprends plus… Tu es pareil à mon fils, mon propre fils ! (Ahmed entretenant exclusivement des relations avec des synthes, difficile pour lui d’envisager une quelconque descendance.) Je ne mérite pas ça… (Il s’assit pitoyablement dans le salon de sa chambre d’hôtel, les traits défaits.) Constater que tu refuses encore de m’avouer ce qui s’est passé dimanche à l’institut. Qui suis-je pour être ainsi bafoué ? Mon fils, je vous l’ai dit, mon propre fils, qui se tait devant moi.

— Bon, arrête un peu, il n’y a rien de grave, je t’assure. »

L’entraîneur pointa sur lui un regard misérable : « Et comment veux-tu que je le sache, si tu me racontes rien ? Comment, hein, dis-moi un peu comment ? »

Le remords finissait par assaillir Sainte-Clothilde. La détresse d’Ahmed lui serrait le cœur. Il avait juré à Daphné de ne rien révéler sur la pose du GSO4 que la Fédération Autonome avait approuvé sans trop rechigner, rapidement convaincu par sa propre conviction sur ses nouvelles capacités. Selon la jeune militante, cinq personnes étaient dans la confi­dence, pas une de plus : elle et lui, le professeur Stakonov, sa glaciale assistante Éphigie et bien sûr le beau parleur Augustin du Pompadour. Même si Daphné n’en avait rien laissé entendre, l’athlète estimait que du Pompadour, et lui seul, était à l’origine du montage politico-médiaco-sportif dont lui, Philippo, restait l’élément central. Toute l’opération reposait sur sa victoire.

S’il l’emportait grâce au GSO4 comme lui et l’institut le prévoyaient, la Fédération Autonome, ce minuscule et irritant ensemble de quatre planètes, qui entendait défier les grandes ligues interplanétaires, monterait une marche décisive dans sa lutte pour son indépen­dance. Même si, économiquement et militairement, la fédération était une simple touffe d’herbe dans la prairie du cosmos, son influence politique, grâce à son passé historique et culturel, s’entêtait à scintiller dans le paysage galactique. Les autonomistes de Solanté, la planète capitale des séparatistes, étaient les premiers depuis des décennies à oser revendiquer leur liberté ; d’autres cartels isolés faisaient bien mine de s’agiter, mais ils attendaient d’analyser comment ces pionniers s’en sortaient avant de s’engager franchement sur la pente hasardeuse de la sécession. En vertu d’un ancien protectorat violemment contesté par la fédération, une escadre de guerre de la toute-puissante ligue Oméga faisait route depuis un mois vers Solanté. En quelques jours, ses missiles thermonucléaires pouvaient la pulvériser. La supériorité militaire d’Oméga était écrasante. Compter contrebalancer la répression qui se préparait avec la renommée d’un médaillé de fraîche date apparaissait de plus en plus à Sainte-Clothilde sinon comme une erreur, du moins comme un coup d’épée dans l’eau, une gesticulation de politicien. Sans ses sentiments pour la militante, même avec une proposition de pose du ZT-32, il aurait ri au nez d’autonomistes venus le solliciter. Face à Daphné, si parfaite, si séduisante, il n’avait pas su refuser ; de quelle manière s’achèverait cette aventure rocambolesque ? Chaque fois qu’il s’en inquiétait, il s’empressait de refouler un sombre pressentiment.

« Il y a eu cette… » entama-t-il avant de s’interrompre, maussade.

Ahmed cessa de geindre sur-le-champ : « Oui, mon fils. Vas-y, je t’écoute, tu te sentiras bien mieux après, crois-moi… »

Sainte-Clothilde s’en voulait de se laisser ainsi manœuvrer, mais c’était plus fort que lui. Pour se consoler de sa faiblesse, il songea à nouveau qu’après les jeux, il mettrait un terme à cette équipée de bas étage. Plus que quelques semaines de patience. Paradoxalement, le souvenir de l’étreinte de Daphné lui procura le courage qui lui faisait défaut pour tout révéler. Pourtant, ne s’apprêtait-il pas à faire capoter la machination par des confidences inutiles ?

Il ne cacha rien à Ahmed qui se mit, ainsi qu’il s’y attendait, à pousser des cris d’orfraie. « Pourquoi tu m’as planqué ce GSO4 ? Je te le dis : pourquoi ? Qu’ai-je fait pour connaître pareil destin ? Tu m’entends ?

— Ahmed, je viens de t’en parler, je ne te dissimule rien.

— C’est cette Daphné qui t’a bourré le mou ? s’excita-t-il. Hein ! essaye un peu de prétendre le contraire ? Elle te mène à ta perte, voilà ce que je vois !

— Daphné n’y est pour rien, précisa Sainte-Clothilde. C’est l’institut qui me l’a proposé.

— Bougre de Dieu ! Et tu les as crus ? Mais qu’est-ce que je t’ai appris durant toutes ces années ? Je te le dis : qu’est-ce que je t’ai répété ?

— Je ne sais pas, fit l’athlète. (Tout à coup, sa certitude vacillait.)

— Ne jamais penser qu’on te fait un cadeau ! Jamais !

— Cette fois, ce n’est pas la même chose. »

La colère de son entraîneur se mua en rage froide : « Combien t’ont-ils demandé pour le GSO4 ? interrogea-t-il. Qu’ont-ils exigé ?

— Mais rien… ils m’ont seulement garanti que….

— Tu saisis à présent ? Tout était préparé. Même si je ne vois pas encore en quoi il consiste, tu es tombé dans un piège tendu par l’institut et la fédération. C’est trop beau pour être vrai. La suroxygénation est loin d’être au point. Il n’y a aucun doute là-dessus !

— Non, tu fais fausse route. Comme tout le monde, tu te fies à la propagande fédérale. Avec le GSO4, ils me veulent seulement au maximum de mes possibilités pour leur publicité. Je vais leur servir de démonstration. Ce sera imparable : après ma victoire, ils équiperont tous les coureurs de leur nouvelle puce. Plus personne ne pourra interdire sa mise sur le marché. C’est leur seul calcul. Pour une fois, c’est limpide.

— Limpide ? s’écria l’entraîneur. Où est-il ce putain d’ISO ?

— Mais je ne…

— Où te l’ont-ils fourré, merde !

— Là… (Il montra du doigt sa cuisse droite.)

— On va être fixé sur ce GSO4, en le faisant scanner. Je te le dis, je contacte Michel di Caramba du centre technique olympique. Il ne pourra pas me refuser ce service. Personne n’en saura rien. Si ça se trouve, ils vont te faire crever à la tâche avec un surdosage à je ne sais quoi. Ils te font triompher, et tu t’écroules, une semaine ou deux après, une fois qu’on t’aura oublié.

— Ça ne tient pas debout. Ils ont besoin de moi vivant. Pourquoi risquer de me perdre ?

— Il y a différentes façons d’être vivant, je suis bien placé pour le savoir. Ce qui importe pour eux, c’est ton triomphe. Pour ces empaffés, tu n’es qu’une marchandise à jeter après usage. »

Ahmed se dirigea vers la borne flottante et pianota sur les touches. Sainte-Clothilde prit une profonde inspiration, empoigna l’entraîneur qui résista quelques instants avant de capituler.

Ils se dévisagèrent en silence, le souffle court. Ahmed se massa le poignet.

« Tu m’as sans doute bousillé une articulation.

— Je suis désolé, ce n’était pas mon intention.

— Je sais bien.

— Que fait-on maintenant ?

— Non, que fais-tu maintenant. »

Sainte-Clothilde devint livide. « Comment ça ?

— C’est simple : soit tu reviens à la raison et tu passes le scanning, soit tu persistes dans ton erreur et…

— Et ?

— Et c’est la fin de notre collaboration. Je ne peux pas accepter qu’on t’envoie à l’abattoir pour une médaille hypothétique. Je préfère te quitter avant. Tout ça pue l’arnaque. Les autonomistes préparent un mauvais coup. Et tu fais partie de leur plan, tout ça pour quelques séances de jambes en l’air ! En te dopant à mort, ces enculés de terroristes en culottes courtes sont en train de nous baiser tous les deux.

— Tu dramatises, Ahmed, comme toujours.

— Tu crois ? Je te le dis : tu le crois réellement ?

— Bien sûr, répondit-il en détournant les yeux.

— Quel gâchis, quelle naïveté… Mais merde ! tu n’as pas besoin d’eux pour triompher ! Cette Daphné est un désastre. Sans elle, on aurait été les princes d’une nouvelle ère. Au lieu de ça…

— Des princes comme toi, quand tu t’étais distingué. »

Le visage d’Ahmed se figea : « Non, pas comme moi, j’aurais été là pour t’empêcher de faire les mêmes conneries que moi.

— Il n’y a pas de coup tordu, et l’histoire ne se répète pas, Ahmed.

— Oh ! que si… je le dis, on peut le regretter, mais c’est ainsi.

— Tu es resté trop longtemps éloigné de la gloire, ton jugement est…

— Oui, quoi, qu’est-ce qu’il a, mon jugement ? Vas-y !

— Il est faussé, il s’est… perverti.

— Pourquoi ? Vas-y, continue, mon fils, jusqu’au bout…

— Il est perverti par ton propre échec. Ce simple implant, il symbolise pour toi tes erreurs passées. En me le faisant retirer, tu crois pouvoir m’éviter ce que tu as connu.

— C’est cette petite salope de Daphné qui s’occupe des stages de psychanalyse appliquée ? Ça aussi, c’est gratuit ?

— Pas du tout, personne ne me dicte mes paroles.

— Très bien. Je te l’aurai redit : en ce cas, nous n’avons plus rien à faire ensemble.

— Ahmed, quand même, ce n’est pas si terrible. On parle d’un malheureux ISO de plus, pas de révolutionner les stades, seulement de donner à ces autonomistes une icône sportive pour exposer leurs idées. Eux et l’institut, ils veulent un porte-drapeau. Où est le mal ? »

L’ancien champion, secouant la tête de dépit, vitupéra : « Tu es prêt à tout pour lui plaire, hein ? Même à sacrifier ta carrière, ta vie ? Je te le dis : tu n’es pas un symbole politique ou une publicité, tu es un athlète, et c’est beaucoup plus respectable ! Chacune de tes courses est un exploit dont tu es l’unique responsable. Ils te suceront la moelle jusqu’à l’os, exactement comme ta maudite Daphné !

— Tu ne comprends rien. Tu mélanges tout.

— C’est moi qui mélange tout ? explosa-t-il. Alors je perds les pédales, sauf qu’elle t’a transformé en mouton ! Bon Dieu, comme tu étais conquérant et fier avant de la rencontrer ! J’aurais tout parié sur toi, tout !

— Tu es seulement envieux, Ahmed. »

La critique blessa l’entraîneur qui accusa le coup. « Oui, mon fils, c’est vrai que je suis jaloux. Je viens… je viens de te perdre, et tu aimerais que je continue à sourire ?… Non, désolé, c’est impossible, je t’aime trop.

— Daphné, c’est une femme, tu m’entends, Ahmed, une femme, pas une holog qui réchauffe sa peau uniquement quand tu la touches.

— D’après toi, je ne sais plus faire la différence ?

— Je me le demande.

— Je te l’ai dit, c’est justement parce que je sais la faire que je me contente des hologs. (À travers la vitre, du haut de leur tour hôtelière, il contempla d’un air abattu les rivières de lumières mobiles scintillant sur les avenues encombrées. Sa rancœur et sa colère l’avaient quitté. Il ne ressentait plus qu’un profond et angoissant sentiment de vacuité.) Je vais m’en aller. Laisse-moi une demi-heure pour rassembler mes affaires.

— Tu peux rester. Rien ne te force à partir aussi vite.

— Exact, mais c’est mon choix. Accorde-moi ce droit-là.

— Où comptes-tu aller ?

— Au spatioport interstellaire. Je te le dis, je prendrai le premier vol disponible.

— Attends les jeux ici. Tu verras que tu t’es fourvoyé.

— Non, je ne veux pas assister à ta chute en direct… (Il marcha jusqu’au bar, en sortit un carafon de whisky et se servit un verre qu’il but lentement.) Tu en veux un ? C’est du douze ans d’âge, pur malt, lança-t-il sans le regarder.

— Non. Merci.

— Pas de quoi, mon fils. Crois-moi, c’était de bon cœur. »

***

Il se dégagea, incommodé par sa jambe qui le malmenait toujours. Elle vint s’appuyer contre lui. Leurs deux corps nus transpiraient sur le lit en bataille. Les petits serpentins collés autour de la poitrine de Daphné pulsaient insensiblement, rougeoyant dans l’obscurité.

« Qu’y a-t-il, Philippo ?

— Rien. Je réfléchis.

— Tu n’es pas heureux d’être là, avec moi ?

— Si. »

Il souffrait de la chaleur, mais la télécommande vocale de la chambre ne fonctionnait plus, et à cause de l’élancement dans sa cuisse, se lever pour mettre en route la climatisation eût été trop douloureux.

« Philippo ?

— Mmmh ?

— Est-ce que tu m’aimes ?

— Oui, Daphné, bien sûr que je t’aime.

— Nous allons gagner. Quand nous sommes réunis, personne ne peut nous arrêter.

— C’est vrai. »

Elle immisça une main délicate sur sa jambe, palpant gentiment l’ISO GSO4 sous ses doigts.

« Je regrette pour Ahmed. Il était trop jaloux.

— Je sais.

— Oublie-le, déclara-t-elle en remontant doucement sa main sur son ventre. Nous sommes les plus forts, amour de toujours. Désormais, plus rien ne nous gêne. »

Sa voix acheva de le tirer de sa torpeur somnolente. Son mal de jambe l’empêchait de s’endormir. Au moment où il voulut lui demander avec qui elle parlait ainsi en pleine nuit, une brusque contracture au bas des reins le fit gémir de souffrance.

« Non, murmurait-elle dans le silence de la cuisine d’à côté, j’en suis sûre. Il ne se doute de rien…. Oui, oui, il dort. Après le dîner, je lui ai donné ces calmants qui assommeraient n’importe quel étalon… Humain ou pas, oui, pfftt ! (Elle réprima un éclat de rire. Philippo bloqua sa respiration. Il avait fait semblant de prendre les gélules, craignant de ne pas se montrer à la hauteur pour sa nouvelle nuit avec Daphné.) Le GSO4 ? Oui, il va bien, merci pour lui. S’il se doutait de ce qu’il contient en réalité, tu imagines ? Suroxygéné, non mais, quelle blague ! Il faudrait dire sur… surdosé, oui, c’est ça… Demain, pour la nuit ? Oui, on se verra demain soir. Je m’arrangerai. J’inventerai quelque chose… Au siège, oui, comme d’habitude… D’accord, pour 22 h. Je raccroche maintenant. On ne sait jamais. »

Il l’entendit ouvrir le réfrigérateur et y saisir une bouteille de verre. Quand son pied droit toucha le parquet, il étouffa un cri de douleur, se mordant la lèvre. En boitillant, il rejoi­gnit Daphné. Assise près de la table, elle sursauta en le voyant pénétrer dans la cuisine aux murs laqués en jaune. Les longs cheveux bruns de la jeune femme s’écoulaient sur ses épaules nues. En dessous, ses seins fermes et ronds débordaient de ses bras croisés sur son ventre plat. Découvrir la beauté de la nudité de Daphné en même temps que sa duplicité lui donnait à la fois envie de pleurer et de la serrer contre lui. Il dut se satisfaire d’un sourire et d’un silence contraints. Après une seconde d’indécision, elle aussi réagit par un sourire gêné : « J’étais venue récupérer quelques forces. Mmmmh, tu m’as éreintée… Approche-toi, bourreau de mon corps. C’était si bon… (Il obéit. Elle lui tendit la main.) Toi non plus, tu ne dormais pas ?… (Leurs doigts s’entremêlèrent.)

— Si. Je me réveille à l’instant. J’ai vu la lumière.

— Comment va ta jambe, chéri pain d’épice ?

— Mieux. Beaucoup mieux. Tes satanés médocs sont du tonnerre.

— C’est vrai ? Je suis si contente.

— J’envisage même de reprendre l’entraînement après-demain. »

Elle le regarda fixement : « Je suis d’accord. Nous devons vaincre, chéri de mon cœur.

— Pour qui, Daphné ?

— Mais… (elle rougit imperceptiblement) pour nous, mon amour. Pour nous deux.

— Parfois – tu vas rire ,– je me demande si nous sommes tout à fait seuls.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Il attendit avant de répondre : « Je préférerais qu’on soit juste tous les deux, sans les autonomistes et toute la clique.

— Oui, moi aussi, j’aimerais cela, mais nous avons encore besoin d’eux. Ensuite, on partira et on les laissera se débrouiller avec leur politique. Je te l’ai promis. Est-ce que tu me crois capable de ne pas respecter une promesse que je t’aurais faite ?

— Jamais de la vie.

— Tu as soif ? fit-elle en désignant le litre de lait.

— Oui. »

Il la regarda remplir le verre qu’elle lui offrît en souriant. Il se crut revenu en arrière, deux mois plus tôt, au bar de la cité olympique, quand cette élégante inconnue l’avait abordée. Elle prétendait s’être égarée dans cette ruche en périphérie de Munik qui abritait les trente-deux mille athlètes présélectionnés et leurs soixante mille personnels d’assistance et d’encadrement. Il but en serrant les dents. Il songea à Ahmed, déjà ailleurs, quelque part dans le cosmos. Ainsi, les craintes de son entraîneur étaient fondées. Daphné mentait, tout comme l’institut et la fédération. Dans quel but ? Que cachait le GSO4 niché dans sa cuisse ? Son sentiment de solitude, celui qu’il avait cru devoir s’évanouir avec Daphné, réapparut, le submergeant.

« Philippo chéri, ça va ? »

Il rouvrit les yeux. « Oui, très bien. Je repensais à nous, à… à ce qui avait changé depuis que je te connais. Le hasard, oui, il sait quelquefois se montrer si généreux.

— C’est si vrai. Es-tu heureux ?

— Oui, je crois que oui. Je dois l’être, mais c’est… c’est si nouveau que, parfois, je me demande si ce n’est pas un fantasme de plus, le GSO4 et tout le reste.

— Quel idiot, susurra-t-elle doucereusement avant de repousser sa chaise et de venir coller contre lui son corps tiède. Contemplez ce grand benêt qui ose me traiter, moi, de fantasme. Non, non, monsieur, minauda-t-elle, je regrette, nous sommes bien au paradis. Comme preuve, – elle prit sa main pour la poser sur sa poitrine – entends nos deux cœurs qui battent à l’unisson ; eux, ils n’ont pas appris à mentir. »

***

Le résultat clignotait lentement, comme pour mieux l’exaspérer. Il eut beau le relire plu­sieurs fois, il ne changeait pas :

Enveloppe titanium – Composition aveugle

Un furieux désir de secouer l’appareil l’envahit ; il aurait voulu le fracasser contre un mur. Non seulement la connectique du GSO4 était inhabituelle, mais en plus, pas moyen de le scanner : l’enveloppe en titane déjouait toute analyse.

« Bon, ça y est ? Tu as terminé ? questionna-t-on dans son dos. (Il s’empressa de réini­tialiser la machine et d’affecter une mine dégagée. Ils avaient bien préparé leur coup : le dernier implant garderait son secret.) Quel est le verdict ?

— Celui que j’attendais, lâcha-t-il à Michel di Caramba, médecin de la fédération olym­pique de course, qui parut déçu de ne rien devoir apprendre sur l’écran de contrôle.

— Dépêche-toi, s’inquiéta celui-ci, grand brun moustachu au teint hâlé, en blazer et pantalon noir, quelqu’un peut débarquer à tout moment. (Sainte-Clothilde retira sa jambe droite du berceau d’examen.) Ça confirme ce que tu voulais ?

— Oui. C’est une banale puce overboost à injection lente. Tout ça reste très classique. C’est seulement le dosage qui diffère.

— Bon, rien de méchant, alors ?

— Non, non.

— Tu sais, s’enthousiasma le médecin, ici, on suit tous tes résultats : six minutes quarante, chapeau ! Tu tires la meilleure perf’ du circuit, et de loin !

— Ce qui compte, ce sont les résultats en finale.

— C’est dans huit jours et je n’ai aucun souci là-dessus. Dis-moi, on raconte que tu roules pour la Fédération Autonome, c’est vrai ? Tu les représentes ? Tu as vraiment lâché ta Ligue Nordiste ?

— Ce n’est pas une nouveauté. Ça fait bien un mois.

— Excuse-moi si je deviens indiscret, mais pourquoi diable as-tu rallié ces épouvantails qui ne font qu’agiter leur chiffon rouge ? Tu crois qu’ils peuvent offrir une alternative valable au système des ligues ?

— C’est possible.

— Je comprends… (Michel di Caramba regarda le sol en silence.)

— Si tu as quelque chose à ajouter, vas-y.

— Non, écoute, je repensais à Ahmed. Comment voyait-il tout ça ?

— Le mieux serait encore de l’interroger. Tu le connais : à la fin des jeux, il se fera un plaisir de donner son opinion. »

Son interlocuteur se figea, étonné et interdit : « Mais… tu…

— Quoi ? Où que tu sois dans la galaxie, même dans une station de dernière catégorie, il y a un satellite pour une retransmission, au moins en différé.

— Tu ne sais donc rien ?

— Je ne sais pas quoi ?

— Il… non, c’est qu’on l’a retrouvé sur les berges.

— Quelles berges ?

— Mais celles du Nankin, le fleuve qui traverse Munik. Tu vois, il m’avait appelé après votre dispute. En fait, ça l’avait secoué. Il hésitait à partir. Il avait encore l’intention de te parler, pour « te faire entendre raison », ce sont ses propres termes. Il parlait d’enquêter sur un institut, je n’ai pas bien saisi.

— Où est-il maintenant ? Je le fais chercher partout depuis dix jours.

— Mais c’est… non, il est à la morgue centrale.

— À la morgue ? (La respiration lui manqua.) Que… qu’est-il arrivé ?

— On l’a tué.

— Qui ?

— On l’ignore. Ce qu’on dit, c’est qu’il a été…

— Il a été quoi ?

— On l’a poignardé. Six fois. Je suis désolé. »

Un nœud se bloqua dans sa gorge. Le médecin marmonna piteusement une excuse et le laissa seul.

Il revêtit sa combinaison de course, tel un automate, au ralenti. Parcouru de fais­ceaux optiques de transmission, son vêtement était fait dans un épais tissu ignifugé aux reflets brillants, percé, découpé selon la localisation des puces sous-cutanées. Ensuite, il chaussa et laça – en s’y reprenant à trois fois – ses bottines à semelles matelassées. Quand il sortit à l’air libre sur le stade, son pouls battait à 120 pulsations par minute. À un tel rythme, même pour un entraînement, les appareils de contrôle ne le laisseraient jamais filer. Tout en marchant, il effectua automatiquement des exercices respiratoires de relaxation.

Près des tribunes couvertes où une poignée de médialistes et d’aficionados s’étaient regroupés, quelques gymnastes, en débardeur malgré le froid, s’étaient lancés dans des mou­vements d’assouplissement. L’entraîneur de substitution, mis à sa disposition par la fédération olympique de course, l’attendait, immobile sous le ciel gris : un holog de type caucasien, au visage sévère, la mèche gominée. À moins que l’athlète ne l’y invitât explicitement, la machine s’exprimait seulement pour communiquer les principales informations techniques ; le coureur avait exigé ce bridage. Truffé d’électronique, l’holog servait également de calcu­lateur. Toutes les données de mesures lui étaient envoyées en temps réel afin qu’il reprogramme immédiatement du bord de la piste les ISO dûment répertoriés, ajustant leurs réglages en fonction du résultat recherché dans le contexte de l’entraînement. En course – c’était la règle, – Sainte-Clothilde serait seul maître à bord pour ces décisions délicates et complexes. Pour le ZT-32 et le GSO4, deux implants dont les autorités ignoraient la présence, il disposerait d’une mini centrale autonome de commandes dont il se servait déjà clandesti­nement lors des entraînements.

En redécouvrant cet holog si éloigné des contingences des hommes, debout près de la station de départ de course, Sainte-Clothilde faillit rebrousser chemin pour dériver dans les pires bouges de la mégacité Munik, en quête – même s’il lui fallait payer pour y avoir droit – d’une étreinte humaine consolatrice dans des arrière-bars d’infortune. Contenant son émotion, il ouvrit le cockpit de la cabine aux couleurs verte et jaune de la Fédération Autonome, les deux épaisses flèches orange de son logo s’entrecroisant sur ses flancs. Il refusa le concours de l’entraîneur pour se sangler dans l’arceau métallique. Les attaches magnétiques déver­rouillèrent les implants d’initialisation qui commencèrent aussitôt à préparer son organisme à l’effort tout proche, perfusant un savant mélange de substances qui facilitaient et para­chevaient sa symbiose avec le véhicule de course en forme de comète. Après l’annonce de l’assassinat d’Ahmed, ce serait encore là où il s’occuperait le mieux, enchaînant tour sur tour pour tromper sa détresse et son dégoût de lui-même pour sa stupidité et son inconscience.

Camouflé sous un lourd casque intégral à visière plexiglas panoramique, il enclencha le dispositif de démarrage et demanda dans le micro intégré d’une voix sourde : « Quel est le programme ?

— Monsieur de Sainte-Clothilde, Isaac 360, à votre service exclusif. Comme convenu, il s’agit de la phase 6-2.

— Explique. (Le feulement rauque des deux moteurs en queue d’appareil le forçait à élever la voix. Il vérifiait d’une main tremblante ses propres connexions avec les mini-broches de l’habitacle en fibre de verre.)

— Parfaitement, monsieur. Nous prévoyons cinq boucles du circuit delta, à l’étage 3, suivant les configurations successives préformées selon les résultats de ce ma…

— L’objectif ! cria-t-il. (Ainsi harnaché, il avait l’impression d’étouffer dans une étuve. Une goutte de sueur salée s’insinua entre ses lèvres. Le vertige dû à l’action des implants lui paraissait plus fort qu’à l’accoutumée.) Donne-moi l’objectif, la feuille de route, saloperie de créature !

— Parfaitement, monsieur. Durée de l’entraînement entre 72 et 75 minutes, pas unitaire de 152 km, distance totale : 760 km.

— Balance trente kilomètres de mieux, tu m’as compris !

— Entendu, monsieur. Monsieur, il est de mon devoir de vous signaler que votre rythme cardiaque atteint sensiblement la limite autorisée par ce centre de compétition. Ne préférez-vous…

— Boucle-la ! Check-up ! »

L’entraîneur commença à réciter d’une voix monocorde les contrôles à effectuer, prenant bonne note de chaque réponse de Philippo pour vérifier sa lucidité – les effets des implants pouvant se montrer imprévisibles. Sans cette procédure exaspérante, impossible de décoller.

Le coureur l’interrompit : « Attends ! Est-ce que Fernando a fait les réglages que j’ai réclamés hier soir ?

— Le chef ingénieur motoriste monsieur Fernando dé Zuza a scrupuleusement respecté vos souhaits sur le véhicule d’entraînement que vous occupez actuellement. Préalablement à votre venue, j’ai vérifié moi-même ses travaux de mise en point, et il…

— Ferme-la. Suite du check-up et file-moi le cap ! Dépêche ! »

Le synthé s’exécuta. Le coureur put enfin s’élever trente mètres au-dessus du sol, en 3e étage de piste. Si cela avait été possible, il aurait grimpé dans les nuages. Son matériel lui auto­risait un plafond de 5000 pieds. Dès qu’il le pouvait, – ailleurs, car c’était interdit au-dessus de Munik et de ses environs en raison du trafic aérien – il s’évadait pour de longues virées loin de tout.

« Décompte », lança l’athlète, calant au mieux ses jambes sous le pupitre central.

Au chiffre zéro, Sainte-Clothilde, pratiquement allongé dans le cockpit, pieds en avant, nuque calée dans un trois-quarts cercle de mousse semi-rigide, encaissa l’explosion simultanée des trois turbines turbocompressées air-air ; il se sentit bondir plein nord tel un boulet de canon. Six secondes plus tard, dans un sifflement assourdissant, il atteignait 260 km/h. À dix secondes, il dépassa 530 km/h. La première courbe à gauche l’obligeait à ralentir. Il hésita, pensant continuer tout droit, pour conclure dans l’instant, heurtant de plein fouet les collines boisées qui longeaient le circuit. Il freina et imprima un léger coup de manette, virant au dernier moment. Son regard se brouilla sous l’effet d’une décélération trop brusque. Au kilomètre 26, quand il récupéra une vision grand angle acceptable, les chiffres de mesure zig­zaguaient devant lui sur des curseurs orangés. Ahmed s’y superposa, ou plutôt son corps, son empreinte, ballotté par les vagues ardoise d’un fleuve sale. Jusqu’où avaient-ils été dans leur complot ? Jusqu’où Daphné irait-elle ?

Et lui, jusqu’où irait-il avant de se décider à réagir ?

***

Le cœur palpitant, soucieuse, l’intérieur des cuisses marqué de son assaut brutal, elle reprenait sa respiration. Fier de son gros œuvre, il quitta le lit pour la salle de bains en sifflotant. Sous la douche, il appela pour qu’on lui savonne le dos. Désemparée par ce qu’elle venait d’apprendre, elle feignit de ne pas entendre et remonta les draps sur elle.

Trônant dans un peignoir entrouvert, brodé sur la poitrine des deux flèches orange de la fédération, Augustin du Pompadour, le nabab des séparatistes, ne tarda pas à réapparaître. Éclairé de côté par l’unique applique de la chambre, l’air satisfait, de ses doigts écartés, il lissait vers l’arrière son épaisse chevelure grise encore mouillée.

« Ma chérie, qu’est-ce que tu prendras ? Vodka, martini, scotch ?

— Scotch, murmura-t-elle.

— Comme d’habitude, avec deux glaçons ?

Elle ne répondit pas. Il s’approcha et lui présenta un verre. « Voilà, petite duchesse. »

« Merci. Pose-le par terre. »

Elle se redressa et s’adossa contre le cadre du lit. Il vint s’asseoir sur le bord. Dans un réflexe à peine conscient, elle se décala pour éviter tout contact. « Je crois que je vais encore devoir faire régler ce nouvel implant. Je le trouve trop mou, peut-être aussi un peu long, tu ne crois pas ? ironisa-t-il.

— Sans doute. (Intérieurement, elle comparait, sans l’avoir voulu, avec Philippo qui, lui, ne recourait pas au pénis artificiel adopté par une bonne part des hommes – et aussi une poignée de femmes.)

— Sans doute ? Laisse-moi te rappeler que tu es la première concernée. Si tu t’en fous, moi aussi, Daphné.

— Mais je suis fatiguée, dit-elle d’une voix lasse, tous ces préparatifs, cette tension… »

Après l’avoir observée silencieusement, il reprit : « J’espère qu’il n’est question que de ça, Daphné mon amour.

— Quoi ?

— Tu m’as très bien entendu. Tu ne serais pas en train de nous ruminer une crise de remords, une sorte de caprice après ce que je viens de te confier ? Si c’est le cas, autant m’en informer tout de suite. Tu n’es pas obligée de venir ici. Je peux te renvoyer à la permanence avec les braves militants qui planchent sur les prochaines interventions publiques du comité directif, mais ce serait dommage. Si je t’ai tout révélé de notre plan, c’est parce que je consi­dère que tu es désormais capable de te ranger à cette solution.

— C’était mon dernier examen de passage ? le défia-t-elle d’une voix mal assurée.

— On peut le voir comme ça. Si tu veux jouer sur le parvis, en pleine lumière, et non pas dans l’arrière-cour, oublie tes scrupules. Tu es une grande fille, à présent, non ?

— Mais il était juste convenu de doper Philippo un peu plus que nécessaire, pas de le condamner comme ça, aussi brutalement.

— Où est la différence ? Qu’il y passe dans quelques mois à cause d’un surdosage à je ne sais quoi ou tout de suite de cette manière, le résultat est le même.

— Non.

— Si. Seulement, dans le premier cas, tu pouvais te voiler la face, ce qui n’est désormais plus possible. (Il se gratta un testicule en lui souriant d’un air malin.) Bienvenue dans le monde des adultes, ma chérie.

— Pourquoi tu ne m’avais rien dit ? Pourquoi m’as-tu entretenue dans ce mensonge ? lui reprocha-t-elle, indignée.

— Tu connais déjà la réponse : si j’avais été, disons, plus précis, tu n’aurais probable­ment pas marché dans la combine. Dès le début, j’avais besoin de ton entière coopération, pas de tes états d’âme.

— Je peux encore tout lui raconter. Il s’enfuira.

— On lui ferait la peau avant, et franchement, tu penses qu’il croirait à ton innocence ? Réfléchis : pour le GSO4, personne n’avalerait que tu n’étais pas au courant dès l’origine. D’ailleurs, tu savais que la suroxygénation n’était qu’un leurre.

— Je pensais qu’il s’agissait seulement d’un implant supplémentaire dosant un nouveau produit non agréé, mais que c’était risqué pour lui, uniquement risqué. »

Il secoua la tête d’un air ironique et désolé. « Tss, tss, non, tu te mens à toi-même, Daphné. C’est toi qui voyais les choses comme ça, seulement toi. Je ne t’ai jamais caché qu’il y passerait tôt ou tard, précisément à cause de ce soi-disant nouveau dopant. En fait, je te préparais déjà à la vérité. Plutôt prévenant comme démarche, non ? (Elle ne trouva rien à répondre. Serrant les dents, elle attrapa son chemisier de satin rose pour l’enfiler. Ils l’avaient piégée, tout comme Philippo.) Daphné, reprit-il, songe à notre victoire. Oublie un peu ce Philippo. Ce n’est qu’un pion. L’écho de l’attentat dans tout le cosmos nous conférera la noto­riété qui nous fait encore défaut. Nous démontrerons notre opportunisme et notre capacité à frapper n’importe où, n’importe quand. Ce sera un acte politique fort et fondateur. De nom­breuses planètes qui tergiversent sur leur avenir politique viendront nous rejoindre, cela ne fait pas un pli… (Après s’être éloigné pour se servir un verre de vodka et en boire une gorgée, il revint sur le lit avec un grognement satisfait. Son ventre flasque enrobait ses hanches, lais­sant pointer le prépuce de son faux pénis qu’il avait volontairement omis de rétracter dans son étui de latex. Il l’avait fait coiffer d’une micro-hélice caoutchouteuse censée encourager sa partenaire.) C’est une occasion unique, à finalement bien peu de frais. Quand je pense, pérora-t-il, que ce va-nu-pieds a été jusqu’à proposer lui-même la dernière pose, exactement comme l’avait prédit Stakonov ! Le meilleur calcul était effectivement de l’amener à le réclamer. Il croit sincèrement que c’est le grand plus qui fera la différence contre les autres minables, ces sportifs synthétisés, perclus de circuits intégrés et de nanoprocesseurs. C’est à peine si ces demeurés restent humains ! (Il eut un rictus de mépris.) Je dois néanmoins reconnaître que je craignais qu’il refuse la seconde opération. Stakonov a bien manœuvré, en deux temps, comme prévu et comme c’était techniquement requis, car on ne peut poser qu’un seul implant à la fois. D’abord, l’appâter avec le ZT-32, qui le dopera de toute façon efficacement, ensuite, lui faire miroiter le nec plus ultra avec le GSO4, une arme secrète qui n’existe que dans ses rêves. La suroxygénation, c’est une théorie fumeuse réfutée par tous les vrais spécialistes. Ça ne sera jamais que sur le papier. Non, mais rends-toi compte, quel hurluberlu, quel con, ce Sainte-Clothilde !

— Alors le terrorisme, c’est ça qui nous manquait ?

— Daphné, je le déplore sûrement autant que toi, mais c’est le moyen le plus commode pour asseoir une fois pour toutes notre renommée dans l’univers, sans compter que, par la même occasion, de nombreux dirigeants des ligues fascistes passeront l’arme à gauche. Ce n’est pas pour nous rebuter. Que veux-tu : un attentat frappe les esprits beaucoup mieux et beaucoup plus durablement qu’une simple victoire sportive, les peuples sont ainsi faits. Et puis, si Clothilde ne gagne pas, on aura quand même un beau petit lot de consolation.

— C’est une déclaration de guerre.

— Exactement, sauf que le conflit a déjà commencé depuis un paquet d’années, et que trop peu de planètes en ont conscience pour oser s’insurger. Il faut remédier à cette lacune. C’est un devoir devant les six cents millions de citoyens de la F.A. qui nous honorent de leur confiance.

— Sur notre capitale Solanté, que connaissent-ils de cet attentat ?

— Quelle question ! Ce qu’on en sait là-bas n’a pas grande importance, tu ne crois pas ? Ma tâche, ô combien ardue mais si exaltante, se rengorgea-t-il, est de servir au mieux la cause séparatiste, pas de solliciter les avis des uns ou des autres. Chacun son rôle. Le leur est…

— Le leur, le coupa-t-elle, est de te réélire premier secrétaire l’an prochain, je me trompe ? »

Il émit un chuintement déplaisant entre ses dents. « J’hésite toujours à penser que c’est moi qui t’ai chauffée au fer rouge, mais tu es décidément bien en verve. (Il réfléchit, plissant le front, les yeux scotchés sur le drap blanc recouvrant la courbe de la hanche de la jeune femme.) Bien, je vais mettre ça sur le compte d’une émotion qui ne durera pas.

— Mets-le sur le compte que tu veux, mais je n’en ai pas à te rendre, répliqua-t-elle.

— Ah non, tu fais fausse route, petite Daphné aux généreuses mamelles rehaussées. Nous rendons tous compte à l’un ou à l’autre, à un moment ou à un autre. »

Ils s’observèrent quelques instants sans mot dire. Il eut une moue contrariée : « Cette soirée prend un tour inattendu et désagréable, aussi bien pour toi que pour moi. Tu tiens abso­lument à ce que nous nous fâchions, si près du but ? Tout ce que tu as dû faire n’aurait servi à rien ? Crois-tu vraiment qu’il vaudrait mieux tout divulguer à ton Philippo ? (Elle se détourna, la gorge serrée, résistant à la pulsion de bondir et de le frapper au visage pour le forcer à se taire.) Que préfères-tu : le laisser partir avec l’idée qu’il te sert et qu’accessoirement, il sert la cause autonomiste, même s’il s’en contrefout, ou bien lui avouer que tu le bafoues depuis le début, entre autres avec moi, que tout ça n’est qu’un coup monté dont il n’est qu’un instrument ? Comment ton chevalier réagirait-il ? Sans parler du meurtre de ce foutu entraî­neur, Ahmed… Ahmed de Jérusalem, c’est bien ça, cette vieille raclure qui se faisait mettre par les hologs et qui s’était improvisé espion en entreprenant un baroud suicide sur l’institut. Tu ne dis rien, Daphné mon amour ? Pourquoi ça ?… Oh ! alors c’est donc que tu nourrirais des sentiments à son égard ! Ma parole, Daphné, notre gente dame au cœur de pierre, Daphné la manipulatrice qui se mue en teenager aux basques d’un pâle sportif un tiers humain, aux pectoraux saillants ! Je pariais sur moins enfantin, chérie chérie ! »

Elle déglutit et se redressa en ôtant le drap, faisant mine de se lever. Il s’interposa en lui saisissant l’avant-bras : « On ne saborde pas un navire en haute mer, sinon on se noie, la tête la première, pour toujours, tu comprends ? »

Elle frémit de colère, sur le point d’éclater.

« Jeune fille, si tu désertes ce lit, tu n’assisteras même pas au début des olympiades. (Elle tressaillit, raidissant le dos. Il raffermit sa prise sur son poignet, jusqu’à lui faire mal.) Avant, tu profiteras du martyre de ton bien-aimé : je le ferai démembrer sous tes yeux. Qu’importe l’attentat. J’ai toujours été convaincu que les anciennes méthodes avaient fait leurs preuves. On dégottera bien dans le coin quelques chevaux de trait pour le supplice et un autre grand guignol.

— Tu n’oserais pas. »

Il éclata de rire et la libéra. Elle fit deux pas en avant, puis s’immobilisa, incertaine.

« Qu’est-ce que tu nous interprètes là, Daphné mon bel amour : la pucelle moralisante, la vierge implorante, indignée par un vilain ogre ? Maintenant, tâche un peu de te souvenir du nombre de prétendantes que tu as dû écarter pour atterrir dans mon lit. La liste est longue, non ? (Il s’esclaffa derechef.) Franchement, tu m’amuses. Allez, vas-y, balance-toi à la mer. (Il se leva et partit ouvrir la porte qui communiquait avec le salon. Faisant mine d’inspecter les lieux, il jeta à voix basse avec l’air louche du conspirateur : ) Allez, dépêche-toi, personne en vue. Méfie-toi, l’eau sera peut-être ensanglantée, mais ce n’est pas pour te décourager, n’est-ce pas, amour de toujours ? »

Elle se figea. Ramassant le verre de scotch au pied du lit, il le vida d’un trait avec un claquement de langue jubilatoire : « Bon Dieu, pavoisa-t-il, qu’est-ce que tu as raison : un pur malt noyé dans deux glaçons, c’est un tel régal pour le palais ! »

Elle frissonna, luttant quelques secondes, puis se rassit, enfouissant son visage entre des mains crispées. « Un conseil, bébé Daphné, évite de pleurer : ça jure avec ton teint de petite poupée bandante. » Il eut un éclat de rire qui lui donna envie de le tuer.

***

Ils auraient presque pu s’en divertir tant la situation pouvait paraître comique ; l’un comme l’autre se jouaient la comédie : lui, celle de l’amant passionné, prêt à tout pour conquérir encore et toujours sa douce, Daphné, celle de l’amoureuse résolue et fière de son champion qui les propulserait, à n’en pas douter, aux cimaises galactiques. La réalité était différente, gangrenée par le mensonge et la trahison.

Du restaurant réputé du centrecité de Munik, accroché au dernier étage d’une tour vitrail, ils surplombaient une large avenue à plusieurs niveaux. Les théâtres palaces et les casinos à baldaquins s’y disputaient les meilleures places à coup d’immenses enseignes flottantes et de racoleurs slogans 3D mobiles. Le serveur humain en livrée rouge et noire rem­plissait à demi, avec un soin tout professionnel, le verre à vin de Daphné.

La tête de Philippo lui tournait un peu ; c’était préférable. Quelques gorgées de plus, et il se sentirait plus léger, moins bouleversé par l’approche, irrémédiable, de la conclusion de leur épopée ; car, quoi qu’on eût pu en dire, nul ne pouvait le nier : ils vivaient ensemble une aventure authentique, un épisode qui resterait gravé dans l’histoire galactique. Peut-être même l’amorce d’une révolution politique qui aurait de profondes répercussions des années, des siècles durant ; en tout cas, il se plaisait à l’imaginer.

Sainte-Clothilde observa les tables autour d’eux : des couples habillés avec aisance, détendus, certains riant avec retenue, quelques-uns se dédiant des œillades, autant de muettes invites à en venir aux mains. Les lueurs des bougies sur chandelier, l’éclairage tamisé adou­cissaient les visages et les paroles qui se chuchotaient. De spacieux fauteuils bleu roy, des tentures vermeilles chamarrées et d’anciennes tapisseries aux scènes rupestres invitaient à s’alanguir, à jouir de la quiétude d’un luxe suranné.

Superbe dans sa longue robe luminescente jaune pâle qui soulignait les rondeurs de sa gorge bronzée aux ultraviolets, Daphné de Colorado leva son verre à pied de cristal. Elle avait tressé ses cheveux bruns en corolle mouchetée de points lumineux pulsant de dégradés d’oranges et de jaunes. À présent, elle se montrait nerveuse, comme inquiétée par une menace invisible.

« Philippo, je veux trinquer à notre succès… »

Sa voix manquait d’assurance. Il la contempla d’abord sans réagir, avant d’accepter le toast. Les verres de cristal tintèrent.

« À ceux qui suivront ! » lança-t-il.

Si elle parut un instant mal à l’aise, elle se ressaisit très vite. Sur la nappe blanche et soyeuse, le plat suivant avait déjà tout son mordant : filet grillé de bœuf austral, saupoudré d’épices de Nuremberg. Dans de larges assiettes de porcelaine, décorées pour l’occasion de silhouettes de gymnastes stylisées, l’assortiment de légumes cuits à la vapeur, parfumés au citron de Taurus, était aussi spectacle pour les yeux. Dans son costume bleu nuit flambant neuf, fait d’un tissu irisé très léger, Sainte-Clothilde, dos contracté, nuque roide, éprouvait de plus en plus de difficultés à avaler quoi que ce fût. Un haut-le-cœur le contraignit à boire de l’eau minérale hâtivement versée par le préposé aux bons offices qui veillait.

« Mon chéri, tout va bien ? »

Il reprit son souffle. « Désolé, c’est l’énervement des préparatifs.

— Oui, plus qu’un jour. (Il acquiesça.) Tu es certain de l’emporter, cerf d’amour. Les chroniqueurs te jouent vainqueur, tout comme les parieurs. C’est effarant la somme de crédits que tu peux valoir pour des millions de gens dans la galaxie. Il y a deux heures, tu étais donné à deux et demi contre un. Nous suivons cela de très près.

— Je ferai de mon mieux. (Baissant la voix :) Tout à fait entre nous, je suis persuadé que ma performance est principalement due au GSO4. Quelle chance j’ai eue qu’ils acceptent de me le poser ! Tu n’es pas de mon avis ?

— Si, si… (Elle sourit hâtivement et s’empressa de découper sa viande, tête baissée. Elle aussi devait se faire violence pour manger.)

— Alors, ma Daphné, qu’as-tu concocté après la compétition et la remise des médailles ? C’est bien toi qui devais t’en charger, non ? Les entraînements m’accaparent tellement.

— Oui. Il… je dois encore consulter quelques sites de tourisme. (Elle se força à em­prunter un ton enjoué.) Dix jours sur les plages d’or de Mexicana, ça te tenterait, non ? Là-bas – ce n’est qu’à trois parsecs, – le contrat garantit l’ensoleillement, comme la couleur de l’eau, outremer diaphane, et sa température : 29 °C.

— Seulement dix jours ? Pourquoi pas quinze ou vingt ? – ou zéro, rajouta-t-il intérieurement.

— Je ne sais pas. Tu as entièrement raison. Oui, mettons trois semaines, cela te conviendrait ?

— Et comment, ma chérie ! Et comment que ça me dirait ! Avec toi, je pousserais même jusqu’en enfer. »

Elle reposa sa fourchette d’un mouvement précipité. « Je t’en… p… prie, s’étrangla-t-elle, ne sois pas aussi puéril.

— C’est juste, oui, une manière de te dire que je suis prêt à tout, vraiment à tout pour toi. Tu es ce qui m’est arrivé de mieux depuis mon apparition dans ce foutu univers. Tu es comme mon phare dans la tourmente, et je ne t’en serai jamais, oui, jamais assez reconnaissant.

— Tais-toi, je t’en conjure. »

Elle pâlit, toussa, dissimulant son visage derrière sa serviette. À cette minute, elle n’avait qu’une idée : lâcher ses couverts, se précipiter vers la sortie, tout laisser tomber, lui, Augustin et la fédération.

Quand elle croisa à nouveau le regard attentif de Philippo, elle se sentit prête à dévoiler la vérité, au moins une partie pour lui permettre de sauver sa vie. Sainte-Clothilde la devança : « Nous sommes sur les nerfs, moi à cause de la finale de demain soir, toi à cause de la prépa­ration de votre congrès. Il est temps de mettre un terme à ce dîner… (Il se leva sous ses yeux stupéfaits.) On se retrouvera la nuit prochaine, pour le meilleur ou pour le pire.

— Mais, tu… que fais-tu ? Nous… (sa voix se mettait à trembler) en fait, je comptais…

— Non, trancha-t-il, je sais mieux que toi ce que tu veux, ce que tu veux réellement, et ce n’est pas ce que tu crois maintenant désirer. Ce soir, oui, il est préférable que chacun rentre chez soi… (Il se tut, puis confia d’une voix sourde:  ) Tous les jeux sont faits ; le mien, le tien, celui de l’institut et de la fédération, celui des olympiades. »

Il contourna la table ronde, se pencha pour l’embrasser rapidement sur les lèvres, l’empêchant de protester, et quitta les lieux à grands pas, sans se retourner.

Quand elle parvint enfin à articuler quelques mots, il avait disparu. Sans qu’elle s’en rendît compte, ses doigts froissaient convulsivement sa robe sur sa cuisse. Tétanisée par le bouillonnement de sentiments contradictoires, elle s’adressa d’une voix blanche au grand bouquet d’orchidées roses et jaunes, suspendu derrière la chaise qu’il venait de libérer : « Mais non… je t’aime, Philippo. Je n’en étais tout simplement pas certaine… Est-ce que tu me pardonnerais ? Philippo, si je te le demandais, tu pourrais ? »

***

Étendue sur le lit défait, nue, les bras en croix, elle fixait des yeux le plafonnier bleu cobalt. Une crampe au bras harcelait son corps endolori. Quand le poussah des séparatistes avait à nouveau exigé de profiter d’une nuit, elle n’avait pas pu ni su s’y soustraire ; pas encore. Insidieux, avec une hostilité à peine voilée, il exigeait sans cesse plus d’elle dans des ébats poussifs et vulgaires. À présent, le moindre de ses attouchements la répugnait. Délibé­rément, il la souillait, et sa propre attitude soumise, son incapacité à lui résister étaient un calvaire. Au fond d’elle-même, elle réalisait qu’elle subissait son vice pour se punir, se flageller d’avoir livré Philippo à Augustin, de l’avoir berné en jouant ignoblement de ses sentiments. Comment s’infliger pire pénitence ? À travers le regard d’Augustin, être sans scrupule, avide de tout, amoureux de lui-même et d’un pouvoir qu’il n’avait de cesse d’affermir, elle se découvrait telle qu’elle était. Briller seule aux côtés du président de la Fédération Autonome : combien de fois n’en avait-elle pas rêvé depuis sept ans, depuis qu’elle avait franchi la porte d’une antenne du mouvement sur Gipsy, sa planète natale ? Combien ? En se vendant corps et âme, elle y était parvenue, renonçant du même coup à toute estime d’elle-même, d’autant plus qu’elle reconnaissait maintenant qu’Augustin avait vu juste : depuis le début, elle s’était menti à elle-même. GSO4 ou pas, surdosage ou pas, Philippo était condamné, dès l’instant où elle avait entrepris de le séduire pour en faire son pantin.

Trois jours auparavant, Philippo de Sainte-Clothilde avait décroché l’argent à la finale de demi-fond, ratant l’or à cause d’une hésitation dans le quinzième virage : presque deux secondes de perdues sur 6 min 35 s 8’’. Il n’avait battu aucun record. Au diable les records. Ce qui importait à ses commanditaires, c’était d’abord sa participation à la cérémonie des médailles. Les trois quarts des personnalités politiques cosmiques de premier plan y seraient serrées en rang d’oignons, sourire de façade devant les caméras. On prévoyait huit mille milliards de spectateurs – une bonne moitié de la population humaine qui avait essaimé dans l’espace au fil des siècles. Aucun autre événement ne bénéficiait d’une telle portée, aucune autre manifestation ne réunissait au même instant autant de présidents et de dirigeants.

Quand un administrateur d’une ligue quelconque s’était approché pour l’accolade, Philippo avait senti une chaleur inhabituelle dans sa cuisse droite – signal que l’institut ou quelqu’un agissait à distance. Deux secondes plus tard, Philippo éclatait en lambeaux. La puissance de l’explosion pulvérisa la tribune, tuant sur-le-champ deux cent quatre-vingts person­nalités, en blessant grièvement quatre cents. Même si son enveloppe de titane garan­tissait l’inviolabilité du GSO4 au scanning, on avait désactivé les portiques de contrôle au moment du passage de l’athlète. Les séparatistes avaient soudoyé au prix fort trois officiers de sécurité assassinés dès le matin suivant l’attentat.

Son retentissement, la stupeur, le désordre étaient gigantesques ; Augustin du Pompadour frappait au-delà de ses espérances. Même si cette envie le démangeait, il n’avait pas encore revendiqué l’événement ; il attendrait son retour sur Solanté. De chez lui, il défierait tranquillement des ligues aux abois, décapitées et gravement désorganisées, toutes en lutte interne de succession, désormais incapables – et pour longtemps – de faire front commun contre un adversaire, même mineur comme la Fédération Autonome. On avait déjà rappelé l’escadre de guerre de la ligue Oméga croisant vers le fief des autonomistes. Le cerveau du complot dégustait son succès, ne gâchant ni ne retenant sa joie. Daphné, cible de sa gourman­dise lubrique, s’y trouvait honteusement mêlée.

Abandonné sur la moquette, le pendentif de celle-ci bipa, signalant un appel. Il était près de deux heures du matin. « Sans doute une erreur », lâcha-t-elle en passant une courte tunique de soie bleue.

Augustin du Pompadour monta le dos de sa main devant sa bouche, rota, puis continua à dépouiller sa grappe de raisin blanc, enchaînant grain sur grain, comme pour combler coûte que coûte un vide intérieur. « Daphné ma fille, je vous en prie, faites donc », la railla-t-il entre deux bouchées.

Elle rejoignit le salon et demanda vocalement à visualiser le message en format réduit. L’image se matérialisa, petit rectangle plat coloré, suspendu devant elle. Elle ne put retenir un cri de stupéfaction.

« Oui, Daphné, c’est moi… au petit matin de cette fameuse finale que tout le monde réclame. Hier soir, je t’ai quittée au restaurant français. (Dans la clarté de l’aube, Philippo se tenait debout près du fleuve Nankin. À l’arrière-plan, au travers d’une rangée de peupliers, on apercevait les arches d’un pont métallique.) Quand tu m’entendras, je ne sais pas où tu seras, ni avec qui – même si j’ai quand même une petite idée. Je vais programmer cette missive pour qu’elle t’arrive dans quatre jours. D’ici là, je ne serai plus de ce monde. À qui la faute ? (Il tenta un sourire, puis renonça.) Tu sais, quand je t’ai entendue dans la cuisine, c’est là que tout s’est éclairé… Un coup de massue. Parce que j’y ai cru. Je t’ai crue. Peut-être t’a t-on forcée à me séduire ? Non, c’est peu probable… (Il se tut en s’asseyant sur un banc. Le soleil levant scintilla de paillettes rose et feu sur les flots gris du Nankin. Un vol criaillant de mouettes bleues et blanches traversa derrière lui un ciel pâle. Sainte-Clothilde gardait les yeux fixés sur quelque chose hors champ.)

» Être la maîtresse attitrée du Pompadour comporte certaines obligations ; c’est une évidence, même pour un sportif tel que moi. Ahmed avait raison : éviter de confondre les genres. À la fédération, il ne doit pas souvent être question de sentiments, en tout cas, pas d’amour. Je me trompe ?… Non, je ne me trompe pas. (Il se tourna vers la caméra, l’œil inquiet :) Pourquoi ai-je accepté de te servir de kamikaze ? J’aurais pu essayer de vous piéger, de te piéger. J’y ai songé. Des heures durant. Que se serait-il passé ? Pour vous, la prison, peut-être la peine capitale, quand bien même les faits se seraient déroulés pendant les olympiades. Et après ? Au mieux, tu aurais vieilli dans un bagne intersidéral, ou bien on t’aurait assignée à vie sur un subcargo minier, servant de paillasse au premier venu, là où des années séparent les escales. Pas compliqué de prédire sous quel genre de pauvres types tu te serais retrouvée, avant qu’on te laisse pourrir dans une soute. Alors je me suis dit : est-ce que c’est ma volonté ? Non, malgré ce que vous me réservez, je ne le supporte pas. Écoute-moi, c’est aussi simple que ça : cette idée, je ne la supporte pas. Un moment, je pensais détenir une solution : négocier avec vous. Vous me retiriez le GSO4 et je cachais tout aux autorités. Mais quelle garantie aurais-je pu obtenir ? Vous pouvez me faire sauter n’importe quand, car je suis sûr de ne plus être qu’une bombe téléguidée, placée, d’une manière ou d’une autre, sous votre surveillance permanente. Je n’ai pas le choix. Puisque je dois y passer, autant que ce soit comme vous l’avez organisé. Voilà ma conclusion : mourir comme tu me l’ordonnes. (Il eut un sourire pénible.) Je mentirais en disant que c’est mon seul calcul. Car je vais aussi me venger. Une vengeance, oui. J’ai la pauvre, la détestable vanité de me figurer que ma dispari­tion t’affectera plus que tu ne saurais l’admettre. À un moment, peu importe quand, tu vas mesurer ta bassesse et ta lâcheté. Malheureusement pour toi, tu n’es pas celle que tu crois, que tu veux faire croire aux autres, au Pompadour en particulier. J’ai un mal fou à t’imaginer entre ses bras et à jouir avec lui. Ça ne colle pas. Ça ne peut pas coller, n’est-ce pas, Daphné ? (Il se leva du banc et descendit rapidement jusqu’au fleuve. La caméra, automatiquement réglée sur lui, le suivait docilement.)

» C’est là, sur cette rive, que vous avez assassiné Ahmed. Je me suis renseigné. Il posait trop de questions. Mon ami avait presque tout deviné. C’est aussi pour lui que je vais courir la finale de ce soir. (Ses traits se durcirent.) Je dois vaincre. Il le faut. Je ne veux pas mourir pour rien. Hier soir, au restaurant, quand je t’ai vue déroutée, aussi indécise, je ne t’ai ja… – sa voix se défit – je ne t’ai jamais plus aimée et désirée qu’à cette minute. Il fallait que tu l’entendes. Je voulais, oui, tellement te rassurer, t’embrasser. Au lieu de ça, je me suis enfui. J’avais tellement peur de te condamner si je te laissais parler… Daphné, si nous sommes devenus amants, c’est parce qu’on l’a choisi pour nous. Sans ce complot, on ne se serait jamais connus, tu te rends compte ? Et maintenant, à cause de vous, je sais presque tout de ma mort, comment, quand et même pourquoi elle va arriver. Peu de gens pourraient se vanter d’un tel privilège… C’est vrai, oui, si peu de gens, à part les condamnés à mort. Et je suis unique, Daphné, comme toi. N’oublie pas : tous les deux, nous sommes uniques… Nous l’étions et nous le resterons… Adieu. »

Il avança la main vers la caméra. Un déclic, avant un fond gris piqué de blanc et une voix synthétique signalant la fin du message, demandant s’il fallait le conserver.

Daphné, incapable de bouger, avait tout écouté à genoux, comme prostrée. Revoir Philippo, l’entendre lui révéler qu’il avait tout compris en se résignant était le châtiment le plus terrible. La réalité réapparaissait, lacérant son âme et sa conscience. Lui l’avait vraiment aimée, dix fois, cent fois plus qu’elle. Il en était mort, sacrifié, empalé sur ses sentiments, par leurs calculs, leurs ambitions à tous. Elle se vit comme une traîtresse de la pire espèce, inapte à assumer un choix, quel qu’il fût. Quel avenir menaçant et désolant augurait-elle avec un acte aussi sordide et misérable !

La main froide d’Augustin se posa sur son épaule. « Ma chérie, j’ai tout entendu. Quelle fin enivrante ! C’est tellement merveilleux : tu t’imaginais avoir affaire à un crétin, et tu te retrouves avec un amant exalté qui se résout à mourir pour toi. Ça change tout, n’est-ce pas ? Un romantique, à notre époque, mon Dieu ! C’est admirable ! (Il cracha avec conviction quelques pépins de raisin sur le sol, devant elle.) Remarque, en y songeant, je me dis que ça ne change pas tant que ça. Il meurt, certes, en sachant, mais il meurt quand même. C’est bien ce que nous voulions, non ? Ma chérie, je te félicite.

» Autre bonne nouvelle : le jeu s’achève aujourd’hui. J’avais décidé que ce poignant monologue de ton champion – par nos mouchards, nous avions assisté en direct à son enregistrement, – servirait d’épilogue. Tu as fini de m’amuser. Que veux-tu ? Tu n’es qu’une gamine sans avenir, une conne qui a bêtement raté sa chance quand j’ai voulu la faire grandir en lui dévoilant l’intégralité du plan. Je n’ai pas besoin d’une marmaille qui gémisse à mes basques. Terminé. Rideau, petite… (Il s’éloigna de quelques pas, puis revint vers elle.) Tiens, je ne bande plus, constata-t-il avec entrain en baissant les yeux sur son pénis artificiel. Proba­blement un mauvais contact. Alors, tu échapperas à ma dernière bénédiction. Quel dommage ! (Il la contemplait en souriant.) Ah ! évidemment, tu n’appartiens plus à la fédération. Et si tu essayes de nuire à moi-même ou à mon organisation par des révélations, quelle qu’elles soient, tu t’exposes à de sé…. Pourquoi aborder ce sujet ? Tu sais bien quel sort je réserve aux récalcitrants. (Il se caressa le menton, l’air préoccupé.) Bon, je vais descendre au bar. Je me prendrai une synthe. Oui, ces créatures sans intelligence ont fait d’énormes progrès dernière­ment, tu le savais ? Leur texture vaginale se rapproche de celle des meilleures femmes ; désormais, elles méritent bien ce surnom de canal à jouir. On ne peut que s’en féliciter – je parle pour les hommes. Allez, je reviens, disons, dans une heure, et tu devras avoir débarrassé les lieux… (Il se dirigea vers la chambre, avant de se retourner :) J’allais oublier : procure-toi un billet interplanétaire pour n’importe où, classe luxe. C’est la fédération qui régale. Unique condition : tu t’en occupes maintenant pour un décollage à l’aube. Tu vois, je sais encore me montrer bon prince. J’espère que tu apprécies. »

Il siffla joyeusement en rejoignant la salle de bains où elle l’entendit se brosser les dents et se gargariser au milieu de vocalises.

Ses larmes avaient séché. Le souffle court, le sang battant à ses tempes, elle avança, rampant à demi, jusqu’à la baie vitrée, projetant de se laisser glisser par un trou pour choir dans le vide ; impossible avec la vitre blindée et l’absence de tout système d’ouverture. Elle s’assit, se replia sur elle-même, serrant ses jambes nues entre ses bras. La température avait brutalement chuté. Elle surprit quelqu’un qui claquait des dents, chercha autour d’elle avant de comprendre que c’était elle la fautive.

Quand Augustin, parfumé et habillé d’un costume de lin blanc, repassa près d’elle, il lui rappela sereinement : « Souviens-toi, ma chérie, une heure. Davantage, ce serait une faute de goût. »

FIN

19
oct
09

Livraison impériale annotée : croquis & comptes rendus – à manier avec précaution

carnet6

AVIS PRÉALABLE

L’examen des différentes propositions en provenance du Grand Monde nous a conduits à déléguer la visualisation des différents comptes rendus de voyage de Balsus28. Il n’y a pas eu de véritables débats quant à la pertinence – et encore moins à la véracité – des images présélectionnées. Les réclamations sont à adresser au Ministère Impérial en Halshinar – Section Archives Grands Voyages – Travée 103 Sud. Les œuvres originales sont conservées aux Archives Impériales de Dizzy. Pour tout accès, il faut disposer d’une accréditation de niveau III, avec paraphe holographique  du secrétaire principal de classe 18, en charge des travées 98 à 120, Ouest et Sud.

D’importants risques d’implosion sont suspectés par les artificiers bibliothécaires. C’est pourquoi nous recommandons le port permanent d’un visière ***,  d’un casque vrillé, ainsi que de gants métallisés approuvés par les forges impériales. Pour s’en procurer, s’adresser aux ateliers secondaires du Fournisseur Impérial en Métaux Précieux. Il est expressément demander de ne pas dépasser quinze (15) minutes d’exposition en raison des risques lacrymaux et aveuglants. Toute responsabilité est dégagée en cas de non-respect de cette règle de sécurité.

Longue et fructueuse vie à notre belle et magnifique Impératrice Dona VI

Voir également sur ce même site Graphismes Primaires # 1 du 2 septembre 2009

vitrail 5

Phase de compression - Niveau sonore 7 - Flou élevé de type III

Témoignage de l'explosion nucléaire intervenue au mois de juillet 2087

Interprétation artistique de l'explosion nucléaire intervenue au mois de juillet 2087 en Ardèche - District 44

Superbe transformation en courbe alternative - Constellation du Maure

Transformation en courbe alternative - Constellation du Maure

self portrait 001 - Copie (2) site

Il s'agit, à ce jour, du seul portrait de Balsus28 en action artistique

Phénomène relativement rare de fluidification léonine - Axe 34 - 16 secondes

Phénomène relativement rare de fluidification léonine - Axe 34 - 16 secondes

Revenant

Pour information: cette ombre aux poussières corroborées correspond aux paramètres paternels de Noémie

Température à 18 - Pression à 0,25

Axe sud - Température intérieure à 18,3 - Pression interne à 0,25

On remarquera la présence notable de criquets dévorant la masse musculaire des intervenants

Irradiation sur masse musculaire

Il s'agit probablement du fermier chinois ayant secouru Balsus28 après la bataille de Singapour

Il s'agit probablement du fermier chinois ayant secouru Balsus28 après la bataille de Singapour

Amas uniforme - Site de Pékin - 24 mars - 12h45

Amas uniforme - Site de Washington - 24 mars - 12h45

Phénomène de flammèche biosphore en formation - Eviter de contempler à mois de douze mètres

Phénomène de flammèche biosphore en formation - Éviter de contempler à moins de douze mètres et plus de 6 secondes

Lazo et Christian - Deux chasseurs réputés de la tribu castrienne aujourd'hui en exil temporaire sur le continent XVI

Lazo et Christian: deux chasseurs réputés de la tribu Trienne, aujourd'hui en exil temporaire sur le sous-continent

Indigestion de crabes à pinces platinées - Se méfier du dégagement carbone

Indigestion de crabes à pinces platinées - Se méfier du dégagement carbone azoté

Habitants de première catégorie - Plaine de Zatatonie

Habitants de première catégorie - Pose hiératique - Plaine de Zatatonie

Personnage inconnu - Le casque est celui de la confrérie des passeurs

Personnage inconnu - Le casque est celui de la confrérie des passeurs

Trois petits luciens affolés au son du tambour ferré

Trois Luciens adultes, affolés au son du tambour ferré

Amandine et Michel posant pour Balsus28

Après leur bain entrelacés, Amandine et Michel posant pour Balsus28. Ils devaient passer par la corniche, au-dessus du campement.

Cette fois-là, il avait fallu attendre, plus qu'à l'accoutumée

Cette fois-là, il avait fallu attendre, plus qu'à l'accoutumée

Au-delà du lac, certains disaient qu'il y avait de la lumière, de la chaleur et de la nourriture

Au-delà du lac, certains disaient qu'il y avait de la lumière, de la chaleur et de la nourriture

Padro, il avait toujours cette même gueule de con. Avec sa suffisance, il agaçait tous ceux qui le côtoyaient.

Padro, il avait toujours cette même gueule de con. Avec sa suffisance, il agaçait tous ceux qui le côtoyaient.

C'était cette fois où elle avait dû chanter devant eux. Personne ne parvenait à l'oublier.

C'était ce jour où elle avait dû chanter devant eux. Personne ne parvenait à l'oublier.

ee

17h05 - Un mardi - Aux Caraïbes

Ils jouaient la comédie (et avec nos nerfs)

Ils jouaient la comédie (et avec nos nerfs)

L'orage venait de prendre fin. Nous étions abrités de la pluie, derrrière un rocher.

L'orage venait de prendre fin. Nous étions abrités de la pluie, derrière un rocher.

Aldo s'entraîne pour le prochain championnat

Aldo s'entraîne pour le prochain championnat

Image (8) site

Croquis préparatoire à la scène ouverte

Ibrahim (juste avant qu'il se calte)

Ibrahim (juste avant qu'il se calte)

Pendant l'insurrection, José le farouche. Ce serait l'un des rares à s'en sortir.

Pendant l'insurrection de 56, José le farouche. Ce serait l'un des rares à s'en être sorti.

Ils venaient pour réclamer justice (les cons)

Ils venaient pour réclamer justice (les cons)

Avec ceux, ça allait être moins facile - c'est ce qu'on croyait

Avec ceux, ça allait être plus facile - c'est ce qu'on croyait

Je me souviens de sa tronche. Il aimait bien la bière. Le lendemain, il allait au front.

Je me souviens de sa tronche. Il aimait bien la bière. Le lendemain, il partait pour le front nord.

2213 x 4 - DCS

2213 x 4 - DCS - Lamelles de 0,003 microns

Lui, on avait du mal à le supporter. Au fond, c'était un brave type.

Lui, on avait du mal à le supporter. Au fond, c'était un brave type.

Fiona, une cousine au 3e degré de Manuel. Elle se foutait volontiers de notre gueule.

Fiona, une cousine au 3e degré de Manuel. Elle se foutait volontiers de notre gueule.

On lui prêtait quelques talents. Croyez-moi, c'était du surfait. Tout dans la gueule et rien dans le bide.

Zoé: on lui prêtait quelques talents. Croyez-moi, c'était du surfait. Tout dans la gueule et rien dans le bide.

La passe de Falzim. Nul ne s'y serait risqué - sauf Aldo, évidemment.

La passe de Falzim. Nul ne s'y serait risqué - sauf Aldo, évidemment.

Jean et Martine, les deux élus, avant leur mise en mort

Jean et Martine, les deux élus, avant leur mise en mort

Julie, la plus belle et la plus innocente

Julie, la plus belle et la plus innocente. Elle a survécu 37 ans.

Ces deux putains de clébards qu'il fallait garder à l'oeil en permanence

Ces deux putains de clébards qu'il fallait garder à l'œil en permanence

Etape 108 - 453 degrés - Direction nord-ouest

Étape 108 - 453 degrés - Direction nord-ouest

Etape 456 - Luminosité alternée - 18° - 16h11

Étape 456 - Luminosité alternée - 18° - 16h11

Canal 12 - Fléchage en biais - 18 mn - 14 secondes

Canal 12 - Fléchage en biais - 18 mn - 14 secondes

Phase 13 - Faible réminescence - Vue couchée - Axe 61

Phase 13 - Faible réminiscence - Vue couchée - Axe 61

Monts de Lazare - Juillet 1902

Monts de Lazare - Juillet 1902

Phénomène de croisement absorbant - Palier 18

Phénomène de croisement absorbant - Palier 18

Les étangs de Berne - Hiver 1845

Les étangs de Berne - Hiver 1845

Jacques, prêt au combat pour Marianne

Jacques, prêt au combat pour Marianne (il gagna brillamment)

Siècle 33 - Epoque Ming

Siècle 33 - Époque Ming

Florent, ce crétin qui en se doutait de rien

Florent, ce crétin qui ne se doutait de rien et qui est tombé cinq minutes après nous

Marquis Del Gado (dans un bon jour)

Marquis Del Gado (dans un bon jour)

En dehors du territoire - Vision à confirmer

En dehors du territoire de référence - Vision à confirmer

Incendie criminel à Montevideo - 1342

Incendie criminel à Montevideo - 1342

Tourbillon de Calle - Moins deux - 57

Tourbillon de Calle - Moins deux - 57

Je n'avais pas - mais alors pas du tout confiance en ces trois lascars

Je n'avais pas, mais alors pas du tout confiance en ces trois lascars

Eric qui croyait être poursuivi par un éléphant - en fait, c'était un cabot qui pesait moins de deux livres

Eric qui croyait être poursuivi par sa douce Gisèle - en fait, c'était un cabot qui pesait moins de deux livres

Henri prenait la pose - comme si sa vie en dépendait

Henri prenait la pose - comme si sa vie en dépendait

Ce vert leur allait bien - ils se pavanaient pendant la grande fête annuelle

Ce vert fluo leur allait bien - ils se pavanaient avec pendant la grande fête annuelle

Le beau Charles tente de séduire Amélie (elle n'en a cure, elle est déjà à la colle avec Fernando)

Le beau Charles tente de séduire Amélie (elle n'en a cure, elle est déjà à la colle avec Fernando)

Les marécages de Panamiz

Les haut-plateaux de Panamiz - Cliché reconverti

Les bourreaux de Babel, par temps sec, en été

Les bourreaux de Babel, par temps sec, en été

16h32 - Agréable

16h32 - Agréable

16h32 - Mauvaise pioche

16h32 - Mauvaise pioche

Les plaines de Frazier, illuminées par ta présence divine

Les plaines de Frazier, illuminées par ta présence divine

Le gamin de Gaëlle en tentative de vol aggravé

Albanito, le gamin surdoué de Manuel en tentative de vol aggravé (sans préméditation)

Tempête sur l'océan de Kronos -saison des pluies acides

Blizzard sur l'océan de Kronos - Saison des pluies acides

Vue du Cap de Lazzy - Hiver 32

Vue du Cap de Lazzy - Hiver 32

18
oct
09

Fragments Carnets de route

carnet5

Atlantique

Ces fragments sont ce qui reste des 10 523 pages des 49 carnets de route de Balsus28. Selon la rumeur, le reste aurait disparu après une sévère et ultime dispute conjugale. Par la suite, le divorce s’est globalement bien passé . Il a gardé la bagnole (avec ses quatre roues), les chaises de cuisine, un lampadaire et une dizaine de volumes de La Pléiade (notamment ceux consacrés à Franz Kafka), plus un original 3D – sans réelle valeur – du designer Shimomata. Elle a pris le fric, la maison et deux malles bleues bourrées de fringues. Rapidement, les gosses ont dû se débrouiller tout seuls (ils s’en sont plutôt bien sortis). Amen.

Unique

la seule fois

Système de numérotation pressenti

Système de numérotation pressenti

portrait FC 2 site

insolente

jeunesse insolente

préface

Préface

de guerre lasse

De guerre lasse

DC

Acte de DC

Carnet page 1

Presque tout

carnet7

23 juin

carnet4

17.01

carnet3

Production

carnet2

École

carnet1

Balard - Lettre à C.

16
oct
09

A.K. 47

A.K. 47

AK47 image

« Caporal ?

— ….

— Caporal !

— Mmmh ? »

Mal installé sur sa chaise, penchant nettement à gauche, l’intéressé tenta de sortir de sa torpeur, de se redresser. Sans grand succès, au grand dam du capitaine qui perdait patience : « Caporal Duvivier, réveillez-vous ! C’est un ordre !

— Bon, bon… »

Le sous-officier s’étira mollement et bâilla, longuement, avant de poser un regard indifférent sur son supérieur qui s’indigna : « Vous êtes au-dessous de tout !

— Bien entendu, mon capitaine.

— C’est tout ce que vous trouvez à répondre ?

— Affirmatif.

— Duvivier, prenez garde : vous dépassez les limites.

— Lesquelles ?

— Celles qui prévalent entre un subalterne et un officier, quelles que soient les circonstances… (Duvivier s’autorisa un sourire désabusé.) Vous êtes encore un soldat, Duvivier, que vous le vouliez ou non. Je m’adresse à ce qui subsiste en vous de l’honneur militaire, à ce qui vous animait durant les combats.

— Ceux d’il y a quarante ans ?

— Ceux-là mêmes.

— Alors, dites-moi, qu’est-ce qu’on a fait depuis tout ce temps-là ? »

Le capitaine Deschamps affirma d’une voix martiale : « Résister. Nous avons résisté.

— Nous sommes encore vivants, c’est ce que vous voulez dire.

— Négatif. Nous sommes toujours en lutte. Nous sommes des vétérans, des héros.

— Des héros ? Mmmh, intéressant comme point de vue, mon capitaine. Des héros qui ont perdu la guerre. Fameux, le tableau !

— Assez de simagrées, Duvivier ! Vous comme moi ! nous n’avons jamais été des philosophes d’arrière-garde ! De la tenue, que diable ! »

Son interlocuteur croisa les bras et fit mine de sommeiller de nouveau, préférant cette fois s’incliner vers la droite. L’officier rongea son frein, plongé dans ses réflexions. Il avait deux options : renvoyer Duvivier là où il aurait sans doute dû résider, c’est-à-dire cloîtré dans une Centre de Rééducation Culturelle, ou bien lui confier une nouvelle prestation, comme celles qu’il exécutait chaque mois de mauvaise grâce, depuis une bonne quinzaine d’années, en échange d’un régime de semi-liberté. La facilité revenait à éviter toute modification dans ce qui était prévu de longue date, sinon il faudrait se justifier sur les causes d’une volte-face, avant d’éclaircir pourquoi elle n’avait pas eu lieu plus tôt. Le capitaine Deschamps connaissait bien les mécanismes du Ministère des Nouveaux Vétérans Européens. Comme toute grande administration, le ministère avait en horreur tout changement.

Deschamps cliqua sur la case Prochaine Mission qui clignotait à l’écran et chercha parmi la liste un lieu susceptible d’accueillir Duvivier pour une matinée. Il opta pour l’école secondaire de Besançon, sans raison précise ; il fallait seulement choisir. Il compléta le formulaire électronique, l’édita, y apposa le cachet rouge et vert du Service Central des Vétérans Prestataires, et le tendit à Duvivier qui finit par s’en saisir, dans un vague murmure d’assentiment. D’un coup d’œil, le caporal s’informa du lieu, puis, sans autre commentaire, il plia la feuille cartonnée et plastifiée en quatre parties inégales avant de la glisser dans sa poche de pantalon. Couplée à sa carte d’identité holographique, elle lui servirait à voyager gratuitement sur le réseau ferroviaire, en première classe – mesure récente destinée à soutenir les bonnes volontés qui, le temps passant, se raréfiaient implacablement. Il disposait de trois jours pour rejoindre Besançon, et autant pour regagner son studio de 15 m2 au 22e étage, en lointaine banlieue ouest. En se forçant un peu, il aurait pu s’imaginer l’heureux lauréat d’un séjour pour vacancier, mais il avait trop d’expérience pour se berner lui-même.

« C’est tout, mon capitaine ?

— Oui, Duvivier, vous pouvez disposer… (Le sous-officier se leva et se dirigea, sans hâte, vers la porte du bureau.) Duvivier ! (Celui-ci se retourna à demi.) Faites un effort, mon vieux. On ne vous demande pas grand-chose. »

Il reprit sa marche sans répondre, laissant ouverte la porte derrière lui. Deschamps pesta intérieurement et la referma à sa place.

***

« Chuut ! les enfants, voyons ! Vous voyez bien que le caporal essaie de parler. »

En vérité, debout, déhanché sur le rebord du bureau, Duvivier s’était pour l’instant borné à marmonner son identité et son matricule, comme si cela pouvait peut-être suffire et lui permettre de tourner les talons. Ensuite, il avait laissé son regard vagabonder sur les visages des adolescents, des êtres – lui semblait-il – étonnamment vivants et alertes : rien que des Afrikans et des Asians, ce qui n’avait rien de surprenant, ici, dans le Collège de la Prospérité Populaire de Besançon. Les notables locaux y envoyaient leur progéniture, presque certains de lui éviter le contact direct avec des métis ou, pire encore, des Européens – les seuls qu’elle croiserait durant sa scolarité seraient cantiniers ou agents d’entretien, quelquefois surveillants, pour faire bonne figure et éviter que l’on puisse accuser l’établissement de ségrégationnisme. Duvivier se sentait vieux et fatigué. À soixante et un ans, il l’était réellement. Les tranquillisants qu’il avalait par obligation judiciaire trois fois par jour depuis des années le maintenaient dans une sorte d’hibernation mentale qui lui évitait généralement d’avoir à réagir et à penser, au présent aussi bien qu’au passé. L’avenir, il n’en envisageait plus, surtout depuis qu’il avait pris sa décision.

« Monsieur le caporal, rappela la jeune femme professeur à ses côtés sur l’estrade, vous pouvez y aller. Nous sommes tous prêts.

— Oui. »

Comme à l’accoutumée, la classe étouffait rires et sarcasmes. En vieil habitué, Duvivier repérait maintenant aussitôt ceux qui donnaient le ton à son auditoire. Aujourd’hui, il y avait ce petit Noir tête à claques à chevelure bleu électrique, son acolyte, un Jaune obèse aux yeux ahuris, crâne rasé et oreilles serties de brillants flashs, et surtout cette jeune Asianne, à droite, sous la fenêtre, soigneusement surmaquillée et pailletée, cheveux tressés ramenés en chignon impeccable. Elle occupait son temps à chuchoter à ses deux voisines, répétitrices zélées relayant ses propos au reste de la classe. Il lui donnait quinze ans. Bien faite, jolie, le succès local devait être au rendez-vous. Les jeunes chiots boutonneux bataillaient certainement pour la courtiser à longueur d’intercours. Duvivier était persuadé qu’elle avait déjà cédé sa virginité au plus offrant, malgré la réputation du collège privé.

« Monsieur ? tenta à nouveau le professeur.

— Que se passe-t-il ?

— Nous vous attendons. »

La situation lui apparut si incongrue qu’il eut presque envie de rire. Depuis soixante-douze heures, il avait volontairement omis d’ingurgiter ses gélules roses ; en dépit de nausées et de vertiges dus au sevrage, la réalité lui apparaissait plus vraie ; elle reprenait du mordant. « Qu’est-ce que vous attendez, précisément ?

— Mais… votre témoignage, votre repentir… – dans sa tunique de soie orange aux motifs alambiqués, chaussée d’escarpins de métal mou gravé, elle paraissait désarçonnée – ainsi que l’annonce solennelle de votre compréhension de vos erreurs passées.

— C’est ça que vous demandez ?

— Mais bien sûr ! (Les remous moqueurs redoublèrent dans la salle.)

— Oui, bien entendu, c’est donc ça… »

Il se tut une nouvelle fois au milieu du chahut qui montait d’un cran. Au moment où la jeune femme noire s’apprêtait à le relancer, il s’écria : « Toi ! (Il pointa le doigt vers la vedette asianne sous la fenêtre. L’adolescente se figea au milieu d’une phrase, en même temps que s’établit un silence étonné.) Oui, toi, la diva de Besançon-sur-Yvette, comment t’appelles-tu ?… »

La jeune fille ne mit que quelques secondes à réagir, preuve qu’elle avait du cran et à cœur de tenir son rang de jeune première de la classe.

« Denise.

— Tss… Mais non, ton nom ! Donne-moi ton nom !

— Wang-Phu.

— Quel âge ?

— Monsieur le caporal, lança nerveusement le professeur, vraiment, ce n’est pas nécessaire de vous es…

— Taisez-vous, fit-il sans quitter l’élève des yeux.

— Quinze ans.

— Mmm… À ton âge, je m’enrôlais dans la milice européenne. Un an plus tard, j’étais rendu au front, à Malaga, pour stopper l’avancée de la 10e Armée du Sahara. Tu imagines ce que ça signifie ?

— N… non, hésita-t-elle.

— Bon, c’est vrai que tu ne peux pas te rendre compte. On était gonflé à bloc. Défendre notre continent ! On était fiers et sûrs de vaincre ! (Le visage du vétéran s’illumina un instant.)

— Pourquoi ? osa-t-elle questionner.

— On vous méprisait, vous nous accusiez de tous vos problèmes : faillite économique avec vos monnaies de singe, surpopulation, désastres agricoles et épidémies, pillage en règle de vos richesses et exploitation éhontée de votre main-d’œuvre. Tout y passait. Il en fallait des raisons, pour entrer en guerre, non ?… (Cette fois, la jeune Asianne ne sut quoi répliquer. Elle se tassa sur sa chaise, devenant une enfant apeurée, cherchant secours, n’importe lequel. Duvivier brandit le poing.) Bon Dieu ! vous étiez des dingues ! (Dans son costume froissé, rapiécé aux coudes, il fit quelques pas de long en large, puis descendit de l’estrade, écartant les bras comme pour chasser les souvenirs qui affluaient et le vertige qui l’assaillait.) Vous balanciez vos bataillons au jeu de massacre ! Tous ces gosses en bermuda et tee-shirt qui couraient, rampaient les uns sur les autres, toujours plus loin ! Chaque vague en amenait une autre, encore plus nombreuse et enragée. C’est comme ça que vous nous avez eu : par le nombre, à l’usure. La technologie et l’électronique, nos chars et nos drones, l’artillerie filante, l’aviation et les sous-marins, vous vous êtes assis dessus. Vous jetiez des hordes sans fin de va-nu-pieds squelettiques armés de machettes et de lances, de couteaux, de canifs, de n’importe quoi ! débordant de fureur, certains de mourir et que d’autres rappliqueraient derrière eux, parce que c’était l’unique moyen de nous vaincre : nous faire succomber sous la masse. Oui, c’est comme ça que ça s’est déroulé, et pas autrement… (Exténué par sa tirade, il regarda le plafonnier quelques secondes, bouche ouverte, et conclut :) Votre force, c’était votre misère et votre multitude… Hé ! c’est ça que tu comptais entendre ce matin, Wang-Phu Denise ?

— Euh… non, monsieur, je ne crois pas.

— Bon, qu’est-ce que tu croyais alors ? »

Le jeune professeur s’interposa, obstruant le champ de vision de Duvivier qui eut un geste d’agacement. Elle tremblait un peu, faisant de son mieux pour le dissimuler : « Bien, je crois que nous nous écartons du sujet. D’ailleurs, je vais inviter mes…

— Ah, négatif ! toi, c’est toi qui vas t’écarter et me laisser le champ libre.

— Comment… comment osez-vous me parler ainsi ? (Elle frémissait de colère et d’humiliation d’être ainsi rabrouée devant ses élèves.)

— Oui, ça t’asticote qu’un vieux vétéran Européen te bouscule un peu, hein, pas vrai ?

— Je pense que…

— Hé ! ta, ta ! ta, ta ! On ne croit rien ! On se tait ! »

Gagnée par un mauvais pressentiment, la jeune femme se pressa d’inspirer profondément et de s’adresser à la classe, le plus fermement possible : « Écoutez-moi, je demande à chacun d’entre vous de se le…. »

Duvivier la saisit brutalement par l’épaule et la tira de force devant son tableau plasma, y découvrant subitement des équations mathématiques colorées, dessinant pour lui comme des guirlandes vides de sens et mal assemblées. « Vous êtes dans les maths ? (Elle acquiesça du bout des lèvres.) J’étais pas mauvais, en 33, juste avant la milice. Non, pour être honnête, disons que je me défendais. Il faut être honnête, toujours, n’est-ce pas, camarades ?… (Nul ne répondit. L’air absent, il tâta sa veste, à hauteur de poitrine, comme pour y vérifier quelque chose, avant de reprendre la parole :) Bon, et toi, comment tu t’appelles ? fit-il au professeur.

— Anémone Désiré.

— Y’a un monsieur Désiré ? (Elle hocha la tête.) Tiens, j’aurais juré du contraire. Bon, Désiré, je vais réciter ce que vous vous prépariez à endurer dans l’ennui et l’irrespect.

— Non, monsieur, vous vous trompez. Nous ne…

— Comme beaucoup de profs, tu jactes trop. (Il lui décocha un regard glacé.) C’est la dernière fois que je le dis, compris ? (Elle fit signe que oui, sentant la panique l’envahir.). Bien, alors… oyez, oyez, chères têtes raides et crépues, recevez comme du bon pain la comptine du vétéran qui fait mea-culpa devant les nouveaux maîtres du monde. Oui, on était les méchants. Oui, on était les mauvais. Oui, j’ai analysé mon erreur avant de la reconnaître, et oui, je vous remercie sincèrement de m’avoir ouvert les yeux durant dix années de forteresse à Bamako, puis douze années de rééducation à Djibouti et Alger, en compagnie de milliers de frères d’armes affamés. Entre-temps, vous êtes nés pour régner sur les cinq continents que nous avions façonnés pour notre plaisir et votre déplaisir, vos déboires. Voilà ce que je devais vous débiter avec conviction, la voix vibrante de regret… Tu m’as entendu, la diva ? lança-t-il à Denise.

— Je ne sais pas, monsieur…, balbutia-t-elle.

— Tu n’en sais rien ? C’est la meilleure, commenta-t-il d’un ton lugubre. En fait, tu t’en fous, de ce que je pourrais vous raconter, pas vrai ?… (Tout en parlant, il passa lentement sa main dans son dos, sous sa veste, et en ramena un Beretta 9 mm qu’il avait coincé sous sa ceinture.) Pas vrai ?

— Oui, oui, bafouilla l’adolescente.

— Tu aimes bien qu’on te regarde, hein ? (Il ôta le cran de sûreté de son arme et la tint négligemment à bout de bras.)

— N…non, monsieur.

— Ne commence pas à mentir.

— Oui, vous a… vez raison, souffla-t-elle.

— Tu aimes qu’on t’admire, non ?

— O… oui.

— Même si c’est un vétéran comme moi, de soixante ans ?

— Oui…

— De qui tu ricanais tout à l’heure, avec tes complices, Denise Wang-Phu ?

— Je ne… je me souviens plus. »

Duvivier la contempla fixement. La classe retenait son souffle.

« Lève-toi… Lève-toi ! commanda-t-il. (Elle obtempéra gauchement, faisant tomber par terre sa trousse.) Je répète ma question : qu’est-ce que tu déblatérais sur mon compte ?

— Rien… – elle entrelaçait anxieusement ses doigts – je disais…. je voulais dire que cette guerre, c’est loin, et que je voyais pas l’intérêt de…. (Elle s’interrompit, au bord des larmes.)

— De quoi ?

— De… de perdre du temps.

— Tu préfères les maths aux vétérans, c’est vrai, ça ?

— Oui, murmura-t-elle en fermant les yeux. (Vacillante, elle sembla sur le point de s’évanouir. Au troisième rang, un soupirant noir en chemise à franges fit mine de se lever pour la secourir.)

— Personne ne bouge, l’arrêta Duvivier en pointant son arme. Personne.

— S’il vous plaît, puis-je me rasseoir ? quémanda Denise, tétanisée.

— Oui… (Il eut un long soupir alors que l’élève retombait maladroitement sur sa chaise, le front brillant de sueur.) Que vais-je faire de nous, à présent ? (Il paraissait à court d’idées.)

— Monsieur, fit le professeur dans son dos.

— Oui ?

— Je voudrais vous soumettre quelque chose.

— Vas-y.

— Je… excusez-moi pour tout à l’heure. J’ai dû vous blesser. Vous venez avant tout comme témoin, pour éviter que la guerre ne reprenne. Il faut en convaincre les jeunes d’aujourd’hui. Vous n’êtes pas de cet avis ?

— Vu comme ça, je serais donc l’exemple à ne pas suivre…

— Non, non ! je me suis très mal exprimée. Vous êtes un vétéran comme les autres.

— Eh non, j’appartiens au camp des vaincus. Vous, les Asians et les Afrikans, avez vos propres anciens combattants. Seulement, vous ne les transformez pas en singes de cirque, des mauvais acteurs à la petite semaine, humiliés comme des bâtards, jour après jour, mois près mois, dans le souvenir et la honte de la défaite.

— Vous vous méprenez, fit-elle d’une voix de plus en plus ténue. Vous êtes seulement un vétéran d’une autre époque.

— Oui, bien sûr… Ah ! sais-tu que j’ai tué des dizaines des vôtres ? Oui, par dizaines, je les alignais. J’ai passé cinq années au front, puis, seul, isolé, pendant plusieurs mois, je suis devenu un sniper. J’étais un des meilleurs, acrobate et invisible assassin dansant sur la cime des arbres. On m’a décoré pour ça, juste avant la fin de la guerre… (Il se retourna vers le professeur :) Vous pouvez me tenir ça ?… (Il lui tendait son pistolet par le bout du canon. Elle le prit par la crosse. Ses doigts tremblaient. Duvivier enfouit sa main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un objet ovale métallique et strié. Il dégoupilla la grenade et referma sa paume sur elle. S’il la rouvrait, ils auraient quelques secondes pour s’enfuir. Des cris de peur et des gémissements d’angoisse montèrent de la clase.) C’est le général Wolker lui-même qui m’a remis ma médaille, le héros des Ardennes. Je souviens de ces mots : « J’honore ainsi un soldat d’élite comme il existe trop peu dans nos armées. » Deux jours plus tard, il sautait sur une mine dans sa jeep quatre étoiles… Merde…. J’ai fait trois campagnes. La dernière, la plus dure, celle de Madrid, c’est là que j’ai compris que c’était fini. Quelques-uns braillaient encore que les citrons et les bamboulas allaient morfler jusqu’en enfer. Nous, berceau incontesté de la civilisation, terreau sans tache du monde moderne, nous allions définitivement montrer qui nous étions et la voie à suivre, derrière nous, et non pas devant ou à côté. Il fallait qu’ils sortent leurs yeux bridés et leurs nez épatés de leur merdier. En quelques mois, tout devait rentrer dans l’ordre. C’était le putain de discours de nos putains de chefs, prêts à casser l’Asian et l’Afrikan. Ça devait les démanger depuis un bon bout de temps Et nous, on a marché à fond. Tout ce qu’on a su faire, c’est trucider des gamins comme vous avant de se faire massacrer en retour. Pourquoi j’ai survécu à tout ça ? Avant, je me posais la question. Maintenant, j’ai trouvé la réponse : pour rappeler au monde que nous ne sommes pas que des brebis blanches et bêlantes, tout juste bonnes à recracher vos crétineries sur notre vanité et nos mauvaises pensées. Vous croyez vraiment qu’on était si égoïste que ça ? Denise, qu’est-ce que tu en dis ? Ma petite Denise, la diva, qui continue à se demander si elle sera bien ce soir dans sa chambre, racontant d’une voix excitée au téléphone la mascarade du vieux vétéran impotent. Qui sait ? Qui sait, Denise, et vous tous ici, qui pourrait deviner ce qui va se produire ? J’ai pouvoir de vie et de mort sur chacun d’entre nous. Je ne suis pas un vaincu. Je suis l’un des derniers vainqueurs. Mon exemple fera école. (Il s’approcha de Denise et tendit son bras vers elle, comme pour la toucher, se ravisant au dernier moment.)

» À Madrid, on était déjà à 180 millions de morts, autant d’invalides civils ou militaires. Après, avec les têtes nucléaires tactiques, les chiffres ont divergé selon le côté d’où on se plaçait. On devait avoisiner le milliard. Ça n’a pas d’importance. Je me rappelle de tous nos sous-marins qui coulaient vos rafiots en Méditerranée et en Mer du Nord. On manquait de torpilles. La piétaille a commencé à déserter avant de se faire rattraper et fusiller sans qu’on sache pourquoi et par qui. Pas moi. J’étais le seul survivant de ma section. Je me suis trouvé une planque dans les Pyrénées, puis j’ai rejoint en douce une colonne de prisonniers qui remontait vers Bordeaux, avant la forteresse de La Rochelle, puis la fameuse rééducation morale. Les plus coriaces d’entre nous tenaient quinze ans. Après, on les pendait. Moi, il a fallu douze ans pour me décerveler. Une saloperie d’école à déculotter les meilleurs guerriers. Au final, l’affectation en fanfare au grand régiment des témoins repentis. J’ai commencé à sillonner l’Europe pour mon petit show devant des bleubites comme vous. Dix-huit ans que ça dure. Dix-huit de trop. Le monde ne va pas mieux. D’autres élites sont apparues, et les problèmes n’ont pas disparu. La misère et la rancœur ont seulement changé de camp. Tant mieux ou tant pis, qui s’en soucie ?… Denise, ton père, quel âge il a ?

— Trente-huit ans, répondit-elle, livide.

— C’est bien ce que je pensais. Il est né à la fin de la guerre. Il ne t’en a jamais parlé ? (Il secoua la tête pour elle.) Non, bien sûr, pourquoi l’aurait-il fait ? Vous aviez tout pris, les nouveaux maîtres, c’était l’évidence. Mieux valait oublier et profiter. Profiter de tout ce qu’on a inventé et bâti, et dont vous vous êtes emparé avec la douleur et le sang des sans-grade. Finalement, ma vie a été riche. J’ai tenu bon. Je ne regrette pas. En venant ici, j’étais plutôt inquiet : je me demandais si j’aurais le cran d’aller jusqu’au bout. Je ne me pose plus la question. Vous êtes nés après la guerre. Eh bien, aujourd’hui, elle vous rattrape. Où serait le mal ?…. »

Son regard devint trouble. Il se revit dans son studio, la nuit, compulsant à la lampe torche les fleurons de sa collection d’ouvrages historiques et de manuels militaires, à laquelle il consacrait la quasi-intégralité de sa maigre pension. Il lâcha la grenade qui roula entre deux rangées. L’affolement déferla sur la classe qui criait d’épouvante. Les adolescents les plus près de la porte se bousculèrent tant et si bien qu’aucun ne réussit à s’échapper à temps. La grenade à fragmentation explosa dans la salle, tuant sur le coup seize élèves, dont Denise, ainsi que le professeur et le caporal Duvivier dont les bouts de chair éclaboussèrent ensemble les équations tracées sur le tableau plasma.

***

Il mit son moniteur en veille et tapota des doigts sur son bureau, perplexe. Au bout du compte, ce n’était pas si surprenant, ce que le premier canal d’informations citoyennes venait de rapporter. Même s’il regrettait l’ampleur – exagérée selon lui – qu’on accordait à l’événement, il reconnaissait que, sur le fond, ils ne mentaient pas. Les propos officiels répondaient aux attentes du public. Installé dans son salon, celui-ci se réjouissait de la nouvelle. Il en était friand, sans doute à cause de sa rareté. « Un vétéran européen kamikaze, avide de vengeance, se fait exploser dans un collège à Besançon », annonçait périodiquement le bandeau qui défilait en boucle au bas de l’écran parmi les dépêches boursières et politiques. Les images du carnage et la douleur des familles endeuillées composaient un tremplin idéal pour les médias qui ne reculaient devant aucun gros plan ensanglanté pour soigner leur audience.

Fallait-il qu’il se considère comme responsable de ce tragique fait divers ? Le capitaine Deschamps pesa le pour et le contre, et jugea que non. Après tout, il avait sermonné Duvivier, manifestement sur la mauvaise pente. En le dépêchant à Besançon, il lui avait offert une chance de ne pas retourner au centre de rééducation, probablement jusqu’à la fin de sa vie, vu son âge avancé. Lucide, le caporal avait saisi cette faveur à sa manière. Il s’était sacrifié, évidemment plus par désespoir que par désir de vengeance. Deschamps grommela, énervé. Le Comité de Suivi des Vétérans Européens allait venir lui chercher les poux – il avait déjà reçu deux messages de demande de rapport auxquels il n’avait pas encore répondu. De toute façon, son rôle se bornait à choisir les dates et les lieux des interventions des vétérans déclarés aptes par les autorités sanitaires de tutelle. Le suivi psychologique des anciens combattants sortait de ses attributions ; nul ne pourrait le contester.

Un dernier point titillait le capitaine : le surnom du défunt caporal, quarante ans plus tôt. Il rouvrit à l’écran le dossier Duvivier. Sous la rubrique Divers, on mentionnait ce qu’il cherchait : A.K.47. Automat Kalashnikov 1947, le nom du fusil d’assaut aujourd’hui relégué comme curiosité dans divers musés militaires et collections privées. Deux lettres et deux chiffres qu’il avait donnés quand l’adversaire l’avait sommé de décliner son identité : voilà à quoi ce soldat s’était lui-même réduit, comme s’il n’existait plus qu’au travers de l’arme avec laquelle il avait harcelé l’ennemi cantonné dans les Pyrénées. Au camp de transit de Zurich, il avait tenu trois bons mois qu’avant qu’on ne retrouve sa véritable identité : caporal Jean Ludovic Duvivier, 3e section du 2e bataillon motorisée de la IXe armée, né le 4 août 2018, Massy-Palaiseau, second district en Île-de-France.

Duvivier ou A.K.47 ? Le capitaine retint A.K.47 qui s’accordait mieux à ce que fut réellement Duvivier : un soldat, une machine à tuer, devenue inutile, amère car sans combat à mener. La mécanique s’était emballée une dernière fois pour le drame du collège. Un guerrier sans guerre : inconfortable destin. Deschamps consulta sa montre : 11 h 46. La nouvelle lui ouvrait l’appétit. Il se sentait capable d’avaler un poulet entier à la cantine du ministère, au premier sous-sol de la grande tour érigée en bord de Seine. Après, il s’octroierait une bonne balade le long de la rive droite, histoire de retarder la confrontation avec son supérieur, Doulassiou, un Afrikan sec et autoritaire qui le punirait sans doute d’un blâme ou d’un avertissement, lui, un vieil homme de soixante-douze ans à la vue basse, perclus d’arthrose. Le capitaine se sentait ragaillardi. Avoir pu ainsi enrayer les mécanismes bien huilés des instances de l’ennemi le revigorait. C’était la meilleure démonstration que lui aussi, il demeurait un guerrier dans l’âme. Peu importait l’âge. Il disposait d’une troupe de quelques centaines de combattants aguerris et suicidaires qu’il enverrait au front, inlassablement, au collège et dans les meilleures universités, avec la bénédiction des autorités administratives Afrikasianes. Avec des éléments de la trempe de Duvivier, on pouvait espérer d’autres coups d’éclat médiatisés.

A.K.47 méritait son appellation. À présent qu’il avait ouvert la voie, d’autres vétérans prendraient la suite, jusqu’à ce que le service des prestations soit dissous. D’ici là, il restait de beaux mois, peut-être même une ou deux années, s’ils prenaient soin d’espacer suffisamment les actions.

Le capitaine se leva et se posta derrière la baie vitrée donnant sur les quartiers nord de la mégapole parisienne. Des nuages menaçants s’amoncelaient dans un ciel gris. La température extérieure ne devait pas dépasser 5 °C. On prévoyait de la neige pour cette nuit. De la neige en septembre ! Sous cette latitude ! Plus rien ne fonctionnait comme avant. C’était bien mieux ainsi.

FIN