JSLR
« Je Suis La Réponse »
Ex omnibus novis terris, hic fuisset splendidissimus
De tous les mondes nouveaux, celui-ci aurait été le plus éclatant
giocoso
Les questions se succédaient. Il enchaînait les réponses.
« Quelle est la puissance nominale pour un phénomène en plein jour, par temps humide, visible à trente kilomètres ? »
Alain Müller, le regard rivé sur le ciel gris de Stuttgart qu’il apercevait à travers les fenêtres de la salle d’examen, fit le calcul mentalement : « Environ 180 UE.
— Bien. Question 122, suite : avec quel spectre chromatique ?
— Le spectre 6 rouille mat pour la netteté des contours et un halo convaincant. Les numéros 12 et 23, vert phosphore et bleu prussien, peuvent également convenir.
— Question 1084 : dans Les Livres des Chroniques, qui fut le premier chef des preux de David ? »
Cette partie de l’Ancien Testament – incontournable classique en interface divine –, il l’avait particulièrement bûchée. Il récita : « Yashobéam, fils de Hakmoni, le chef des Trois : c’est lui qui brandit sa lance sur trois cents victimes à la fois. »
Les questions continuèrent, sans ordre apparent, lancées par quatre des huit membres du jury, tous enseignants à l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine de Stuttgart. Une assistante roide en tailleur chiné entrait sur son pupitre les réponses en abrégé. En retour, s’affichaient aussitôt sur tous les écrans du jury le résultat et le total des points obtenus. À midi quarante, le quota réglementaire des deux cents questions étant atteint, le président du jury, sous-directeur de l’ISTID, cravaté de bordeaux, pantalon et blazer bleu marine, signifia que l’examen était terminé ; il pouvait se retirer et laisser les délibérations se dérouler.
Dans le couloir, après avoir bu coup sur coup trois cafés à un distributeur automatique, Alain Müller fut incapable de s’asseoir ; il marcha de long en large, anxieux, lissant nerveusement ses épais cheveux bruns coiffés en brosse. À 13 h 30, la porte s’ouvrit sur une enseignante impassible qui lui fit signe d’entrer. Müller s’avança devant la longue table du jury, le cœur battant.
« Monsieur Müller, eu égard aux rapports du corps professoral, eu égard à vos résultats aux différentes épreuves et en ce jour de grand oral final, eu égard enfin à votre attitude générale dans notre école, nous vous déclarons apte à remplir les fonctions d’ingénieur en interface divine, option catholicisme romain. Le jury vous félicite pour vos excellents résultats qui confirment ses attentes. Félicitations. »
Dans son veston de tweed un peu trop large, acheté pour l’occasion, Müller bredouilla des remerciements, reçut un document récapitulatif provisoire et quitta le jury. Il avait réussi. Ses bonnes notes en calcul holographique et projection 3D avaient compensé ses médiocres résultats en psycho-ethnologie et navigation interstellaire – deux matières heureusement secondaires. Tous les sacrifices et les épreuves qu’il avait endurés formèrent comme un film repassant en accéléré, cette consécration en effaçant momentanément les périodes les plus pénibles. Alors qu’il marchait, sourire aux lèvres, vers la sortie, il aperçut Valérie Novack ; elle arpentait le carrelage du grand hall d’entrée de l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine. Dès qu’elle le reconnut entre les hautes colonnes de pierre taillée, elle se précipita vers lui, le visage soucieux, l’interpellant d’une voix fébrile : « Toi, tu as réussi, hein, c’est ça ? Raconte !
— Calme-toi. (Elle se balançait de gauche à droite, comme ballottée par des vagues invisibles.) Tu as pris du Surbutex ?
— Quoi ? (Elle se passait la main sur la figure, d’une manière heurtée, comme pour en retirer une toile d’araignée.) Putain, raconte-moi ! Tu les as eus, hein ? C’est quoi, ce truc ? interrogea-t-elle en montrant le document du jury qu’il tenait à la main.
— Écoute-moi, tu t’es envoyé du Surbutex, hein ?
— Merde, oui ! Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Ça ou autre chose ! Vous êtes tous pareils ! Fais voir ! » lança-t-elle en tendant le bras.
Müller mit le papier hors de sa portée. Il ne voulait pas risquer de la décourager. « Mais on t’avait bien prévenue de rester clean ! Ils vont tout de suite s’en rendre compte ! Combien en as-tu pris ? (Il s’approcha d’elle.)
— Fous-moi la paix ! fit-elle en se dégageant. (Ses lèvres tremblaient.) C’est l’heure. Je dois y aller. Laisse-moi !
— Attends. » Elle s’enfuit, incertaine dans sa jupe trop serrée et sur ses talons hauts qui résonnaient sur le sol, elle d’habitude mal fagotée dans des pulls informes et de vastes pantalons. Müller renonça à la rattraper ; l’expérience lui avait appris qu’il ne servait à rien de s’occuper d’elle dans ces moments-là. Valérie était plutôt bonne élève, mais émotive, trop instable – avant le catholicisme, elle avait tâté de l’islam chiite et du taoïsme. Le plus terrible pour elle était sans doute qu’elle avait conscience de gâcher ses chances sans pouvoir pour autant y remédier, ce qui la fragilisait davantage. En outre, depuis quelques mois, elle semblait rejeter les techniques sophistiquées qu’on leur enseignait, affirmant à la ronde qu’ils ne fabriquaient que des mensonges et que les âmes simples avaient besoin de vérité. Les autres étudiants en interface divine – spécialité très sélective, – demeuraient étrangers à ce type de débat ; ils approuvaient avec un sourire en coin, ayant déjà fort à faire en essayant d’assimiler et de régurgiter au mieux le volumineux programme de l’ISTID, l’une des trois meilleures écoles terriennes en ingénierie divine.
Oubliant cette rencontre, tout à son succès, Müller traversa le boulevard et marcha jusqu’au café où lui et d’autres élèves de sa promotion avaient coutume de se réunir. Malgré un vent humide et le sombre ciel automnal, il foulait avec plaisir le bitume de Stuttgart. Les vitrines lui semblèrent tout à coup si radieuses et les passants si amicaux qu’il devait résister à la pulsion de les embrasser. Il se contenta de sourire à ceux qu’ils croisaient, parfois de saluer d’un signe de tête des inconnus qui le regardaient sans comprendre.
Comment leur expliquer ? se disait-il. Cinq ans que je m’échine à Stuttgart dans ma chambre. Cinq ans à bûcher, à avaler leurs manuels, à préparer leurs foutues démonstrations, à assister des professionnels tyranniques dans des foires ou des spectacles religieux de toute la région pour un salaire ridicule. Tout ça, c’est terminé ! Dès mon premier engagement, je m’envole pour un nouveau monde. À moi l’aventure ! À moi les voyages et les missions exotiques ! Enfin ! J’ai réussi ! Merci, mon Dieu ! plaisanta-t-il en lui-même.
Il poussa la porte vitrée du café et se dirigea vers le groupe attablé qui braillait, verre à la main. Frédérik, option islam sunnite, l’aperçut le premier et le héla joyeusement. Alain se joignit à sa quinzaine de camarades hilares sur l’imposante banquette de moleskine rouge, surmontée tout du long d’un miroir. On lui servit une bière brune à la mousse ambrée. Tous ou presque étaient reçus ; même les recalés semblaient gagnés par l’euphorie ambiante.
« T’as eu tes notes ? l’interrogea Frédérik.
— Et comment ! (Müller brandit gaiement le papier du jury.) Écoutez ça : 326, soit quinze et demi de moyenne, répondit-il avant une lampée généreuse.
— Wouaahh ! Félicitations, le catholique ! s’écria quelqu’un par-dessus le brouhaha des autres conversations. Jusque-là, c’est pratiquement le meilleur score ! Tu les as achetés ou quoi ! »
On renchérit ; on lui adressa force éloges et bourrades.
Il dut bientôt grimper sur la table, faisant rouler des verres rattrapés in extremis, et chanter, ou plutôt déclamer tant bien que mal plusieurs lignes d’un psaume – en interface divine, c’était une tradition pour une fin d’année universitaire. Il s’en sortit relativement bien, cédant la place à une autre lauréate qui ânonna et massacra avec allégresse des vers de la sourate Al-Hijr. Les étudiants se séparèrent peu après, convenant de se retrouver le soir même pour la fête donnée par Frédérik dans son grand loft du quartier central, propriété de sa famille. Comme d’habitude, il y aurait foule. Comme d’habitude, on y côtoierait des hologs dernier cri pour le service… et plus. Et, toujours comme d’habitude, plus d’un convive ivre mort devrait se faire tirer l’oreille pour s’extraire des bras – ou de l’entrejambe – des belles créatures artificielles.
***
sostenuto
Chacun observait avec intérêt et amusement les prouesses du petit Patrick, option judaïsme, acrobatiquement juché sur le splendide modèle féminin, une Bödinger 12C, pilonnée sur le sofa du salon ; on encourageait de la voix, reprenant derrière lui, multipliés par soixante gosiers excités, ses ahanements à chaque coup de rein. La holog de la firme munichoise Bödinger finit par se cabrer, émettant des cris de jouissance haut perchés tout à fait convaincants. Patrick avait remporté son pari : contraindre la créature à se déclarer en fonction orgasme alors qu’elle était réglée sur le niveau le moins favorable, juste avant la frigidité – il en fallait pour tous les goûts. Il se retira, épuisé, suant, sous les applaudissements de l’assistance éméchée, couvrant, dans un reste de pudeur inattendue, son bas-ventre des pans de sa chemise déboutonnée.
À nouveau, la musique retentit et l’alcool de couler. Müller, adossé contre une bibliothèque de livres saints, complimentait sur ses résultats Anita, grande blonde opulente, option bouddhisme du Grand Véhicule, quand Valérie, surgissant d’où ne sait où, se propulsa vers lui, interrompant leur conversation. Elle portait un tee-shirt beige, visiblement sans soutien-gorge, un pantalon de toile kaki avec de grandes poches latérales zippées, s’arrêtant à mi-mollet, et des tennis grises à épaisses semelles, maculées de terre. La frange de ses cheveux noirs et raides, coupés courts, masquait son front. Ses yeux verts écarquillés, virevoltant sans cesse, comme pris au piège, contrariaient le profil classique de sa figure émaciée. Une partie des étudiants aurait aimé que Valérie Novack s’attardât sur eux, une autre plaignait cette excentrique – tout en s’en distrayant, – le dernier lot regrettant que l’ISTID l’eût admise, lui reprochant de dénaturer ou de conspuer leur enseignement. Müller oscillait entre la première et la seconde catégorie.
L’élève évincée par son apparition protesta – par principe, car tous savaient l’inanité de tenter de raisonner cette originale, – puis s’éloigna vers la grande table en verre et acier trempé sur laquelle bouteilles de toute taille, verres de toute forme, pilules euphorisantes et amuse-gueule étaient éparpillés dans le plus grand désordre.
« J’ai pris ma décision », lança Valérie Novack en regardant fixement le mur derrière Alain Müller. Il remarqua autour de son cou la chaînette maillée retenant une petite croix en or.
Elle avait échoué de quelques points seulement, mais le jury l’avait autorisée à redoubler sa dernière année – une faveur plutôt rare.
« C’est parfait, jugea-t-il prudemment, étonné que Valérie vînt se confier à lui. (Tous deux se fréquentaient de loin en loin, sans plus.)
Elle braqua vers lui un regard étincelant : « Toi, tu es différent de tous les autres. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais, moi, j’en suis sûre, soutint-elle. (Elle tendit la main et effleura un instant sa joue, comme si elle voulait s’assurer qu’il était bien réel. Décontenancé, il lui sourit gauchement tandis qu’elle le dévisageait.)
— Je pars pour l’Académie Théâtrale de Toulouse. Ils ont accepté mon dossier. (Elle parlait de la célèbre école du Sud de la France ; on y formait les futurs prédicateurs et prêcheurs des religions de tous bords.)
— Tu as bien réfléchi ?
— Pourquoi me dis-tu ça ? réagit-elle aussitôt. Tu me penses incapable de jouer le rôle d’une sainte, c’est ça ?
— Non, non, juste que c’est peut-être dommage d’arrêter maintenant l’ISTID. Une année, ce n’est pas la mort.
— J’ai compris beaucoup de choses aujourd’hui… non, cette nuit, quand j’ai rêvé… de toi, finit-elle par dire.
— Ah ? J’y étais à mon avantage ?
— Je ne sais pas… (Elle se tut et regarda le sol, concentrée.) J’étais, reprit-elle, étendue sur une grande plage, près d’un vaisseau interstellaire. Il pleuvait. Une foule étrangère se lamentait. Il y avait des cantiques. Je crois bien que je devais être morte… ou en train de mourir. Tu venais pour me sauver. On m’avait empoisonnée, moi et mon enfant… notre enfant.
— Notre ? » Malgré lui, il frissonna.
Elle approuva de la tête et le contempla avec un curieux regard, presque maternel. « Tu m’en veux, hein ? Bientôt, tu vas me le reprocher, de te révéler tout ça ?
— Pas du tout. C’est simplement difficile de te suivre.
— Ne t’inquiète pas, Alain. Ne t’inquiète de rien. Je pars demain. »
Frédérik, le propriétaire des lieux, arriva près d’eux, débraillé, titubant légèrement sous l’effet d’un mixte de gélules énergisantes. Assistant de loin à leur dialogue, il avait aperçu Alain blêmir.
« Alors, quel est le problème ?… (Valérie Novack se tourna vers le nouveau venu, l’œil noir.) Bon, je dérange là ou quoi ? »
Valérie gonfla la poitrine, paraissant prête à éclater, mais renonça et les quitta à grandes enjambées pour se poster près de l’escalier, la mine renfrognée.
« Quel numéro, celle-là ! lança Frédérik, goguenard. (Il se frotta le menton, l’air préoccupé.) Qu’est-ce qu’elle voulait ? Tu vas te la faire ?
— Elle s’en va à Toulouse.
— Pour l’Académie ? (Müller confirma. Frédérik eut une moue dubitative.) C’est bizarre qu’ils l’aient retenue. Elle a à peu près autant de talent qu’un fer à repasser, mais, bon, on sait jamais, elle pourra toujours passer la serpillière après le show. (Il s’esclaffa.)
— Tu la sous-estimes, répliqua Müller. Elle ira loin.
— Loin ? Mon cul, oui. Regarde-la bien, fit Frédérik, tu la vois tenir un premier rôle, sur n’importe quel monde, même le plus archaïque, au milieu d’une tribu de sauvages à moitié à poil ? »
Alain se retourna vers l’escalier. Valérie, assise sur les premières marches, était immobile, le buste bien droit, serrant devant elle son verre à deux mains. Remarquant que ses yeux brillaient, il se demanda si elle avait encore abusé d’un stimulant quelconque ; en l’observant avec plus d’attention, il comprit qu’elle pleurait silencieusement dans le bruit et la cohue générale. Tout en étant lui-même surpris par sa propre réaction, il s’en trouva ému et partit la rejoindre.
« C’est ça ! maugréa Frédérik derrière lui. Va vite la consoler, tu me raconteras ! »
Alain Müller jura entre ses dents et continua à marcher vers Valérie Novack. Son rêve l’intriguait. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on vous décrivait comme un sauveur, même si c’était de la part d’une personnalité aussi fantasque. Avec un peu de chance – et beaucoup de persévérance, – elle pourrait même devenir l’une des saintes envoyées en mission commandée à travers la galaxie pour Edmond XIII, le nouveau pape africain du Vatican.
***
giusto
Perché dans la cabine de contrôle du bâtiment auxiliaire de diffusion, Pavarini secouait la tête de dépit. Ce quadragénaire barbu, amateur de bonne chère et de très jeunes filles indigènes, avait beau modifier les paramètres de sa console de mixage, il subsistait une réverbération trop importante. Loin d’y ajouter la théâtralité requise, ce défaut enlevait au discours une part d’authenticité. Certes, deux mille mètres en dessous de l’engin en vol stationnaire, la peuplade de la région était plutôt crédule et bon enfant, mais Pavarini appréciait le travail bien fait – et il appréciait encore plus que le responsable d’opération fût satisfait, ce qui permettait qu’on fermât les yeux sur sa consommation de tendresse locale.
De son côté, Alain Müller bataillait avec sa double rampe de projecteurs holographiques et un halo mal réglé autour de la gigantesque figure occultant le ciel au-dessus de la cité lacustre. Heureusement que l’intervention se terminait dans quelques minutes.
Pavarini pesta à nouveau. « Il y a toujours des interférences ! Je comprends rien ! »
Müller attribuait les perturbations électromagnétiques à un orage qu’on entendait au loin. Un grand sifflement perçant couvrit soudain le prêche. L’ingénieur du son coupa presque aussitôt le haut-parleur défectueux. La foule silencieuse, massée plus bas dans des dizaines d’embarcations agglutinées autour des huttes sur pilotis, ne parut se rendre compte de rien. Le chef d’équipe ouvrit la porte de la cabine à baie panoramique, prêt à réprimander Pavarini qui le devança : « Un court-jus. Ce sera résolu en un rien de temps, assura-t-il.
— Tu en es sûr ?
— Certain. » Le responsable d’équipe de la mission Agnus Dei bougonna, puis se retira.
« Tu descends ce soir ? lança Pavarini.
— Je ne sais pas encore, répondit Müller. Je dois voir Nina.
— Fous-nous la paix avec ta Nina ! Y aura cinq ou six nubiles. Je me suis arrangé avec le maquereau. Pas de limites, pas d’interdits. Et c’est pour toute la nuit !
— Qu’est-ce que tu as promis en échange ?
— Tu devineras jamais.
— Vas-y, dit Müller tout en vérifiant des paramètres techniques.
— Écoute donc : six livrets d’une séquence pieuse 3D, la montée du Golgotha, version expurgée, et, tiens-toi bien, sous-titrée pour les malentendants. Quel con !
— Et s’il s’en aperçoit ?
— T’inquiète ! On finit cette planète dans trois jours. Ciao, bella ! Cap sur Niziss, constellation du Vif Argent !
— Que le Seigneur te bénisse ! plaisanta Müller.
— Tout juste ! Alors, tu viens ?
— On verra. »
Un signal sonore indiqua que le tableau céleste devait changer dans six secondes. Müller reporta son attention sur son écran de contrôle principal. D’un clic, il confirma la séquence suivante. Les douze projecteurs de la rampe inférieure du vaisseau, suspendus au-dessus du lac vert sombre, composèrent la nouvelle scène : Dieu, assis sur un rocher, pointant un doigt amical vers la quinzaine de milliers d’autochtones qui eurent un mouvement de recul craintif et émerveillé. Dans le dialecte du cru, le processeur de traduction automatique délivra le message d’un timbre ferme et persuasif, un brin menaçant :
« Mes enfants, apprenez que ma parole est d’amour et qu’il vous faut la respecter. Ceci est ma voix ; elle vous enjoint de suivre mes préceptes qui mènent à la félicité. Sachez écouter mes représentants de la Légion Unifiée Catholique, ceux-là mêmes qui me permettent en ce jour mémorable de m’adresser ainsi à vous, depuis le lieu éternel et secret où je réside pour votre bonheur. La LUC porte mon enseignement divin partout où des êtres s’interrogent et doutent. Je suis la réponse que vous attendiez. Allez et vivez dans la paix ! Mes enfants, je suis à vous comme vous êtes à moi ! Dans l’éternité et les siècles des siècles ! »
Dans sa tunique blanche, une large écharpe de laine écrue sur l’épaule, Dieu leur sourit, se leva, digne, et gravit le flanc escarpé de la montagne désertique. Un chœur féminin s’éleva crescendo, gracieux, évanescent, accompagnant le robuste vieillard. Ses traits et sa morphologie étaient modifiés pour s’apparenter aux caractéristiques des habitants de ce monde. Depuis trois mois, Müller participait au programme de xénomorphing, un travail complexe qui l’accaparait quand le vaisseau de la LUC se déplaçait entre les planètes à évangéliser.
Pavarini déclencha le jingle de fin de la LUC. Müller pilota l’estompage du tableau. Résultat honorable, sans plus, mais probablement suffisant pour les spectateurs qui croyaient assister à une apparition miraculeuse du créateur de l’univers.
Après la phase des prodiges viendrait le temps des architectes, quand il faudrait vérifier les bonnes dispositions des populations. Les architectes descendraient, convainquant les autochtones de bâtir des chapelles à partir des modèles qu’ils apportaient. Ils présenteraient ces constructions comme des preuves d’amour envers Dieu et le moyen de s’adresser à lui par le truchement d’un crucifix. Ce Jésus de grande dimension recelait un dispositif capable de filmer l’intérieur de la nef et de retransmettre au Vatican ce qui s’y déroulait. À l’inverse, le saint-siège pouvait piloter le Christ, le faire parler et déclencher de petits phénomènes paranormaux qui entretiendraient la foi avant l’arrivée prochaine des vrais représentants du clergé chargés d’organiser l’implantation du catholicisme.
Les réactions à la venue des architectes étaient diverses. S’ensuivaient souvent de longues tractations finissant par des dons en nature de la LUC, outillage, vêtements, semences ou gadgets, parfois quelques armes. Les architectes occupaient une place stratégique dans le dispositif d’évangélisation. Peu nombreux, ils étaient très bien payés, touchant une prime par édifice.
Müller et Pavarini assistèrent d’un œil blasé à l’habituel feu d’artifice qui illumina les eaux et enchanta les indigènes. Leur bâtiment rejoignit ensuite le vaisseau principal. Le Bien Pensant croisait vingt mille mètres plus haut, à l’abri des regards. Pavarini y invita Müller autour d’un verre à la cantine. Festoyant de fruits secs et de petits biscuits salés, il lui tint le crachoir avec d’invraisemblables prouesses sexuelles, avant que Müller ne regagne son carré à l’arrière du bâtiment, espace aveugle de trois mètres sur trois. Nina Boké, chef documentaliste chargée, entre autres tâches, de rédiger les rapports au Vatican, devait l’y retrouver un peu plus tard.
Ils se fréquentaient depuis plusieurs mois. Nina était plus attachée à lui que l’inverse ; il se contentait de la situation sans compter bâtir une relation durable. Cette trentenaire élancée, intelligente et cultivée, était profondément vexée de ne pas tenir son amant sous sa coupe, d’autant qu’elle ne manquait pas de prétendants, en premier lieu Lawson, le directeur de la mission, qui, au début du voyage, l’avait vainement courtisée. Elle se jugeait lésée.
Nina Boké, originaire de Guignée, études de lettres à la prestigieuse Sorbonne : elle s’était d’abord tournée vers le journalisme culturel, avant de rejoindre la LUC, attirée par l’aventure et comptant en tirer un récit à succès, forte de son expertise en technique littéraire et de sa connaissance des grands auteurs classiques du xxvie siècle – sujet de sa thèse avec mention. Rédigeant des notes depuis leur départ, elle essayait de terminer son premier chapitre, enrageant de son propre perfectionnisme qui l’empêchait de se montrer satisfaite de son travail. Il ne restait qu’une petite année avant de retourner sur Terre ; onze mois ne seraient pas de trop pour achever l’ouvrage provisoirement baptisé En Route avec Dieu. Müller s’était fait un plaisir de lui donner son opinion sur un titre aussi banal et racoleur – ce qui n’avait pas découragé Nina. Au contraire, blessée dans son amour-propre, elle mettait un point d’honneur à le conserver.
Müller ouvrit le petit frigo encastré près de sa couchette et en sortit un pack d’eau gazeuse. Il vida une canette, puis s’allongea sur le lit, après avoir branché son système audio sur de vieux standards de jazz. Cette vie singulière sur Le Bien Pensant, vaisseau intersidéral de la LUC, l’une des quarante-trois unités opérationnelles de la firme catholique qui traversaient l’espace à la recherche de nouveaux sujets à évangéliser, finissait par lui peser. Si on le lui avait prédit à sa sortie de l’ISTID, il ne l’aurait pas cru. Au bout de quatre années de route ininterrompue dans les constellations convoitées par le catholicisme et son pape Edmond XIII, aux visées clairement expansionnistes, la routine avait pris le dessus ; la routine et la fatigue, car point de pause, hormis deux fois quinze jours de stupide – et onéreuse – débauche sur le satellite V-Max. Pour tous les employés du Bien pensant, c’était la même cadence infernale pour respecter les objectifs de leur puissant armateur. Le sacro-saint dimanche permettait juste de compenser le sommeil en retard et de se perdre quelques heures dans les espaces virtuels loués au mois aux différents prestataires agréés par la LUC sur ses immenses bâtiments cargos aux équipages de cinq mille âmes. Müller en venait parfois à penser qu’avec une firme catholique concurrente – il en existait trois autres de taille comparable, – son sort eût été plus enviable. Si l’on ajoutait les gros armateurs des autres principales obédiences – islamiste, bouddhiste, confucianiste, taoïste et judaïque, – on frôlait quarante firmes d’importance qui moissonnaient de nouveaux fidèles parmi les nombreuses races humaines de la galaxie. À l’obtention de son diplôme, la Légion Catholique Unifiée proposait de confortables appointements et des conditions de vie aussi prometteuses que théoriques. À l’époque de son recrutement, Edmond XIII, le nouveau pape africain d’origine béninoise, avait retenu la LUC comme l’un de ses deux vecteurs majeurs de développement. En perte de vitesse, le catholicisme comptait beaucoup sur Edmond XIII, un pragmatique doublé d’un fin stratège. Celui-ci s’était donné une décennie pour revenir au même niveau que le bouddhisme et l’islam, ses deux premiers rivaux.
Rester à la LUC ou bien passer à la concurrence : c’était probablement peu ou prou le même train-train partout ailleurs. Non, il fallait s’armer de patience, puis passer ingénieur indépendant, choisissant soi-même des missions ciblées, plus courtes, plus lucratives, et de vrais temps de repos. Deux pleines campagnes consécutives, soit environ dix années de labeur, représentaient le prix minimal à payer pour acquérir l’expérience nécessaire.
Alain Müller finit par somnoler, souhaitant vaguement que Nina Boké ne vînt pas cette nuit, lorsque le signal d’une transmission le dérangea. Il ouvrit les yeux et tourna la tête vers l’écran mural au-dessus de son petit bureau : au vu du logo – celui de la LUC, croix métallique sur triangle inversé, – c’était une communication officielle, sans doute les détails de la prochaine mission qui débuterait dans quinze jours, le temps d’atteindre la planète Niziss. Il se leva en bougonnant, entra son code personnel et attendit.
Gagné ! C’était le programme des réjouissances, heure par heure, étape par étape, tous les contrôles et procédures à respecter dans le processus d’évangélisation. Un clic droit détaillait sa participation surlignée en couleur. Il activa le défilement paginé et nota mentalement ses principales sorties. Chaque bâtiment du type du Bien Pensant disposait d’une centaine d’équipes de diffusion panoramique, comme celle à laquelle appartenait Müller. Pratiquement tous les jours, chacune d’entre elles, envoyées par roulement selon un quadrillage systématique de la planète, prenait en charge deux ou trois spectacles quotidiens destinés à prouver la présence de Dieu. Entre quinze et vingt techniciens orchestraient de grandioses apparitions arrosées de discours dogmatiques, adaptées aux mœurs indigènes, préalablement décortiquées par une expédition d’anthropologistes, de sociologues et de psychologues. Aucun débarquement de la LUC n’intervenait sans une étude secrète sur place d’au moins une année, donnant naissance à un épais rapport multimédia, analysé par l’agence de marketing religieux Fabergé, Labrizzi & Co. Cet organisme se targuait d’un taux moyen d’évangélisation de 43 %, résultat contesté par la concurrence, par nature malaisé à vérifier, de même que le degré de conviction des nouveaux venus dans la grande famille du pape Edmond XIII, spécialement sur la durée. En outre, bien souvent, passé les premières années, la croyance officielle s’acoquinait avec les divinités et les coutumes locales. Le Vatican ne s’en formalisait pas, tant que cela n’empêchait pas le respect des accords financiers qu’il passait avec les multiplanétaires exploitant les ressources minières et agricoles.
Surfant entre les différentes congrégations et ligues qui recherchaient en permanence les meilleurs talents, les ingénieurs les plus entreprenants fondaient leurs propres agences, jetant leurs employés dans le cosmos pour une vie âpre, souvent dangereuse. Combien d’ingénieurs en interface divine, imprudents, mal encadrés, avaient perdu la vie lors de révoltes de païens choqués qu’on osât contester leurs idoles séculaires ? Müller évitait de descendre à terre. Si Pavarini voulait se frotter aux jeunes et tendres coquillages de la cité lacustre, libre à lui. Un matin, une enfant dont il aurait abusé lui trancherait la gorge.
Müller, parcourant distraitement le programme, s’y reprit à deux fois sur le paragraphe décrivant la troupe théâtrale chargée de clore la dixième journée. Le Vent de la Foi les rallierait dans quelques jours par vol spécial. Il relut le nom d’une des actrices : Valérie Novack. Pas de doute, c’était bien elle, Valérie. Aucune nouvelle depuis leur nuit mémorable avant qu’elle ne parte pour l’Académie de Toulouse. Quatre ans plus tard, il se souvenait de la chaleur de son corps, des morsures qu’elle lui avait infligées à l’épaule et sur la poitrine, jusqu’au sang. Elle était comme libérée de ses entraves, perdant toute retenue. Il n’avait pas eu la naïveté de s’imaginer à l’origine de cette surexcitation due aux drogues dont elle faisait une consommation effrénée. Il avait presque fallu la molester pour la calmer. Effrayé, impuissant à la ramener tout à fait à la raison, il l’avait laissée, plutôt lâchement, alors qu’elle haletait, râlait sur le lit. Comment oublier cette étreinte débordant d’énergie animale, farouchement, totalement païenne comme aurait prêché un prêtre catholique ? Quel rôle réservait-on à Valérie ? Vu son peu d’expérience – sa sortie de l’Académie ne pouvait être que très récente, – peut-être ne servait-elle encore que de doublure. En quatre ans, son état psychologique avait pu empirer. Peu importait. L’excitation de la retrouver prit le pas sur son appréhension.
Pensivement, il prit une autre canette, la déboucha, avant de la lever, impatient de trinquer avec son ancienne camarade de l’ISTID.
Au même moment, la porte s’ouvrit sur Nina Boké, mine soucieuse, portant sous le bras une liasse de feuillets imprimés, annotés à la main, qu’elle posa sur la tablette – énième version du premier chapitre de En Route avec Dieu. « Tu bois à la santé de qui ?
— À la mienne. »
Elle haussa les épaules. « Moi aussi, j’ai soif. »
Il lui désigna le frigo. « Suffit de se servir.
— Je te remercie, dit-elle en tirant la poignée. (Elle attrapa une canette.) Comme d’habitude, tu es un vrai goujat », ajouta-t-elle avant de boire.
Müller reluqua ses baskets de cuir jaune et noir, son pantalon de toile gris et un pull blanc à petites côtes verticales moulant un corps svelte. D’épais cheveux noirs, ramenés en chignon, profilaient son visage marqué par le manque de sommeil. Maintenant émoustillé par la présence de la documentaliste, il l’attrapa par la taille et la bascula sur son lit, faisant peu de cas de ses protestations.
« Alain, murmura-t-elle en bloquant la main qui se faufilait sous son pull, tu es incorrigible… » Il ne répondit pas, trop occupé, de l’autre main, à descendre la fermeture éclair du pantalon, pressé de flatter le superbe contraste entre sa peau noire et une dentelle bleu azur.
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giocoso
Trente mille mètres au-dessus de la planète Niziss, la grand-messe prenait fin. Müller, debout dans une travée des gradins bondés, patientait pour s’insérer dans une des files vers la sortie. André Lawson, directeur de l’Agnus Dei, s’était déplacé en personne pour galvaniser ses troupes. Au bout de quatre années de course, les résultats restaient médiocres, bien en deçà des engagements contractuels de la LUC, ce qui expliquait sa participation à une séance de motivation collective. Le discours avait rapidement dévié sur des objectifs éthiques – l’obligation morale, le devoir de participer aux conquêtes catholiques, – et non plus seulement commerciaux ou financiers, comme à l’accoutumée. La pirouette rhétorique ne trompait pas grand monde ; mais il fallait bien exhorter les employés de la LUC pour qu’ils endossent de nouveaux risques, bien réels : depuis le début des opérations sur Niziss, une semaine plus tôt, sans aucun signe avant-coureur, les autochtones, de fervents animistes, avaient violemment pris à partie trois équipes au sol. L’inquiétude gagnait le personnel, mais il était exclu de se retirer aussi vite. La centurie de mercenaires, qui voyageait sur chaque bâtiment pour exécuter discrètement toutes les inévitables basses besognes associées à l’évangélisation, serait désormais de la partie. Ici dirigée par Riggs, personnalité intransigeante et sans grand scrupule, ses membres revêtus d’une épaisse bure grise barrée d’une grande croix blanche, dissimulant leurs armes, elle protégerait tout déplacement au sol, désormais strictement limité.
Alors que Müller s’apprêtait enfin à franchir l’encadrement d’une sortie, il sentit un regard insistant posé sur lui. Il chercha des yeux. Près de la porte à double battant par laquelle s’écoulait un flot d’auditeurs, elle attendait, immobile contre le mur lambrissé. Ils se dévisagèrent. S’étant brusquement arrêté, l’ingénieur provoqua un début d’encombrement. Il finit par se ranger sur le côté, avant de se faufiler près de Valérie Novack. L’arête du nez sertie d’un éclat de diamant, elle portait des nu-pieds, une jupe ocre jusqu’aux chevilles et un tee-shirt blanc à col rond qui soulignait sa peau brunie par le soleil. Elle paraissait si sereine, si calme, à mille lieues du souvenir torturé qu’il gardait d’elle, qu’il fut aussitôt convaincu qu’elle était sous l’effet d’une drogue euphorisante. Ainsi, comme annoncé trois semaines plus tôt, la compagnie théâtrale du Vent de la Foi les rejoignait. Son concours était la preuve – s’il en était besoin – qu’en haut lieu, on s’inquiétait de l’insuccès de leur unité de la LUC. Recourir à des acteurs en chair et en os était généralement la méthode de la dernière chance. Quand, par bonheur, elle fonctionnait, le bilan s’avérait très satisfaisant, mais la nature même de ce dispositif, qui faisait descendre de soi-disant envoyés de Dieu au milieu d’indigènes, le rendait hasardeux et imprévisible. Plus question alors de beaux hologrammes dans le ciel et de discours à distance, il fallait séduire une foule inconnue, intimider sans effrayer, persuader sans violenter. Sans vrai talent, on échouait, ce qui pouvait signifier une retraite précipitée sous la protection des mercenaires.
Malgré ses questions à l’administration de bord, Müller n’avait pas pu se renseigner avec exactitude sur la date d’arrivée du Vent de la Foi. Ils échangèrent quelques mots ; elle l’entraîna sur la coursive bâbord du vaisseau. À travers la longue baie suspendue dans le vide qui servait de lieu de promenade, leur vue plongeait sur la planète Niziss. Des bancs de nuages blancs s’étiraient au-dessus de terres brunes et jaunes émergeant du bleu sombre d’un océan.
Debout près d’un oranger nain en pot, Valérie croisa les bras et sourit : « Tu n’es pas surpris de me voir, n’est-ce pas ?… (Il acquiesça, surpris par la douceur de sa voix.) Ce moment, je l’ai longtemps rêvé.
— Moi aussi, lui mentit-il, pris de court.
— Alors, tu sais ce qui nous attend, tu connais déjà notre rôle ?
— Si tu veux parler de notre tâche d’évangélisa…
— C’est plus que cela. Je te parle de la vraie, de l’unique mission, de celle qui nous réunit sur ce nouveau monde. Pour moi, ce n’est que le premier, mais il vaudra tous les autres, les milliers qui suivront. (Elle se rapprocha.) Que tu sois ici avec moi, c’est la preuve qu’on nous a appelés pour vivre ensemble la plus belle des aventures.
— De quoi parles-tu ? »
Quand elle lui répondit, il s’en trouva sans voix. Abusé par son calme, il s’était trompé : Valérie restait une excentrique. Elle lui prit la main et la serra contre sa poitrine. Elle exhalait toujours ce même parfum, subtil mélange de jasmin et de musc.
« Est-ce que tu sens le battement de mon cœur ? Chacun a le même, les habitants de Niziss aussi. Tu comprends ? Nous sommes tous issus de Lui. Nous sommes Ses enfants, où que nous soyons, quel que soit le soleil qui nous illumine. C’est merveilleux de partager cette vérité, d’en avoir pleinement conscience…. (Il voulut s’exprimer, mais elle raffermit sa prise sur sa main qu’elle plaqua sur son sein.) Non, s’il te plaît, tais-toi. L’heure viendra. Accepte ma présence, accepte Son amour. Bientôt, tout sera limpide, je serai là, avec Lui. Nous t’aimerons, nous te chérirons. Cette joie est possible, celle-là et toutes les autres. »
Elle semblait tellement pénétrée de ses convictions qu’il n’osait pas l’interrompre, encore moins la contredire, craignant de sa part un esclandre, une réaction disproportionnée. Enroulant son bras autour de sa taille, elle l’attira contre elle.
« Il ne faut pas Le décevoir, murmura-t-elle d’une voix exaltée. On n’a pas le droit de Le décevoir. Il nous a choisis. C’est un honneur magnifique. La nuit, quand je me crois encore seule, cette responsabilité, elle m’oppresse, elle me terrifie ; alors, je me rappelle qu’Il est à mes côtés, qu’Il est amour et bonté, et que cette peur est injustifiée. Ne crains plus rien, Alain, Il nous aime. »
Il se tint coi, de plus en plus mal à l’aise, évitant le regard des autres promeneurs sur la coursive. Le doute n’était plus permis : Valérie souffrait du syndrome interdit sur tous les vaisseaux évangélistes, qu’ils fussent chrétiens ou islamistes, bouddhistes ou taoïstes ; d’une certaine manière, c’était le pire de tous, celui qui valait rupture immédiate du contrat de travail et le rapatriement sur Terre. Il fallait se débarrasser d’elle. Même si c’était à regret, sa fréquentation était impossible – à moins de vouloir ruiner définitivement sa carrière d’ingénieur de Dieu et de risquer d’y laisser sa santé mentale, gavé de force de psychotropes et de neuroleptiques tout au long du trajet de retour. La LUC et ses consœurs ne montraient aucune tendresse pour ceux et celles qui les trahissaient.
« Moi aussi, avant, j’étais effrayée, reprit-elle, serrée contre lui. Une nuit, à Toulouse, j’angoissais dans ma chambre. Les répétitions étaient catastrophiques. On me rejetait, je me sentais abandonnée. Je croyais que j’allais mourir toute seule. (Elle sourit.) L’épouvante me faisait suffoquer. Je n’arrivais plus à respirer. Les yeux me piquaient. D’un seul coup, la lumière a disparu, comme avec un rideau qu’on lâche. Petit à petit, dans le noir, j’ai entendu ce bruit, un raclement de monstre qui rampait. Il gémissait. Mes jambes se sont mises à trembler. Je suis tombée. Quelqu’un, non, quelque chose voulait me punir pour un crime que j’avais oublié. Tout à coup, j’ai découvert qu’on montait sur moi. C’était visqueux, glacial, humide comme une mort lente. J’ai hurlé, je me suis remise debout et j’ai couru dans la salle de bains. Quand j’ai refermé, je me suis cogné le front sur la porte. J’étais à moitié assommée. J’ai écouté le monstre. De l’autre côté, il pleurait de ne pas pouvoir m’atteindre. Mon visage saignait, mais j’avais déjà compris qu’Il était là, à mes côtés, tout autour. Un éclair blanc est sorti du plafond, il m’a parcourue de la tête aux pieds. Il a tout illuminé dans une sublime transparence. C’était un frisson, une décharge d’extase. Nous nous sommes unis. Et maintenant, Il est en moi, à jamais. Tu comprends quand je dis que c’est pour toujours ? (Il hocha la tête.) Il m’a comblée. Il est si généreux. Moi qui me préparais à mourir seule, Il m’a ramenée à la vie. »
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sforzando
« Tu dis qu’elle te bassine avec lui à tout bout de champ ? » Avachi à même le sol dans son carré, bouteille à la main, Pavarini prenait son air narquois. D’épais bras velus sortaient de sa chemise blanche à manches courtes. Comme souvent, il avait bu. La veille, tenaillé par sa concupiscence, malgré l’avertissement de Müller, il s’était arrangé pour se joindre à une équipe technique au sol. On l’avait récupéré d’extrême justesse, aux trois quarts nu, une estafilade lui barrant le haut de la cuisse.
« Au moins une fois tous les dix mots… », répondit lugubrement Müller.
Pavarini gloussa : « Meeerde, mon vieux ! La tuile !
— Ça te fait marrer ?
— Un peu, ouais… (Accroupi contre le mur, Müller se crispa. Ses lèvres frémirent. Une fois de plus, il venait de quitter Valérie à laquelle, une fois de plus, il n’avait pas su résister.) Non, merde ! tempéra l’ingénieur du son. T’emballe pas ! C’est qu’une dévote, point barre ! De toute façon, ils vont bien finir par la choper. Au prochain contrôle d’aptitude, olé ! (Il ponctua son propos d’un claquement de doigt.)
— Olé, quoi ? Elle va balancer que je suis de mèche avec elle, que je partage ses vues sur Dieu et tout ce qui s’ensuit ! S’ils me virent pas aussi sec, je suis bon pour un stage rééduc de six mois ! »
Se tapant le front de la main, Pavarini parut estomaqué. « Chierie ! J’avais pas percuté !
— Tu rigoles toujours autant ?
— Non, excuse… (Mine butée, il se concentra.) Remarque, l’air de rien, je me suis renseigné sur elle, au Vent de la Foi. Il paraît qu’elle tient encore la route. (Il ricana.) Bon, c’est vrai, elle leur prend le chou de temps en temps, mais, en général, elle fait ce qui est prévu, sans délirer ou quoi. C’est plutôt bon signe, non ?
— Mais oui ! s’emporta Müller, un tremblement dans la voix. Bien sûr !
— Te fâche pas, vieux, c’est…
— Elle fait semblant ! Tu comprends : elle fait semblant ! On lui demande de jouer la comédie, alors elle joue la comédie, voilà ! C’est son métier ! C’est ce qu’on lui a appris ! Seulement, ce n’est pas celle qu’on croit !
— Je pige pas, se renfrogna l’ingénieur du son, qu’est-ce qu’elle cherche alors ?
— Qu’est-ce que j’en sais ! (Müller était incapable de lui avouer le but de la jeune actrice. Dès qu’ils s’étaient revus, elle le lui avait annoncé. Depuis, cette idée le torturait.) Elle me parle que de lui, de son amour ! C’est insupportable ! Tu imagines ?
— En fait, non. Mais alors, pourquoi tu restes avec elle ?
— Bon Dieu, t’entraves vraiment que dalle, hein ?… (Pavarini, bouche bée, attendit que son interlocuteur se décidât à poursuivre.) Je crois bien que je l’aime ! Putain, je suis foutu ! » se lamenta Müller.
Depuis trois semaines qu’ils opéraient sur Niziss, sa vie avait basculé. Presque toutes les nuits, il retrouvait Valérie Novack, et presque toutes les nuits, ils s’étreignaient comme s’ils ne devaient plus se revoir. D’où venait cette flamme qui les consumait tous deux ? L’actrice se disait inspirée par Dieu, y compris dans l’acte de l’amour.
— Le bordel ! Qu’est-ce que tu vas faire si elle se met à débloquer en public !
— File-moi cette bouteille ! (Müller lui arracha des mains et but au goulot.)
— Et ta Nina, qu’est-ce qu’elle devient là-dedans ?
— Nina ! s’écria-t-il. Elle fait chier ! Elle m’emmerde !
— Méfie-toi d’elle ! C’est une sacrée vicieuse.
— Écoute, ferme-la ! J’ai déjà Valérie sur les bras !
— Refile-moi la bouteille. »
Alain Müller lui rendit. La tête lui tournait. Tout le monde connaissait la règle. Chaque contrat de missionnaire comportait une clause spéciale, le compromis de conviction personnelle, appliquée sur toutes les flottes évangélistes : « Toute croyance religieuse, de quelque obédience que ce soit, est expressément et strictement interdite aux ingénieurs et techniciens remplissant contractuellement la fonction de missionnaire pour l’une des Églises terriennes. Incompatible avec l’accomplissement en toute sérénité des tâches en rapport avec l’évangélisation extraterrestre, une foi avérée ou suspectée entraîne systématiquement la résiliation immédiate du contrat de travail, sans indemnités, avec l’obligation de se soumettre aux examens psychiatriques en vigueur prévus par la loi. L’Église lésée par cette violation de protocole peut intenter une action judiciaire à l’encontre de son ancien employé pour obtenir réparation selon les textes de loi. » La clause était exigée pour embarquer.
Dans l’espace, pour le travail qui consistait à faire apparaître Dieu en terre étrangère, on considérait que croire était un obstacle. Toute foi serait immanquablement entrée en conflit avec le fatras technologique destiné à donner corps à une puissance par essence mystérieuse et impalpable ; un véritable croyant n’aurait pu que rejeter ou saboter ces artifices impies.
Étonnant paradoxe : pour initier de nouvelles populations, les athées s’avéraient préférables aux croyants. Engranger des fidèles valait bien quelques entorses au dogme, d’autant qu’il s’agissait de convertir des peuples jugés en haut lieu trop peu évolués pour accepter sans preuves tangibles le concept d’un dieu unique et omniscient.
« Il faut que tu te barres, conclut Pavarini après avoir tété la dernière goutte d’alcool. Tu te casses, et fissa, ou elle va te tirer avec elle dans le gouffre. »
Müller savait que ce statu quo ne pouvait pas durer. Tôt ou tard, Valérie s’insurgerait ; tôt ou tard, elle ne se prêterait plus aux simulacres. En jouant une comédie qui, pour elle, n’en était plus une, elle se reniait, elle mettait à mal ses convictions les plus profondes, même si – cruel raffinement psychologique – elle approuvait l’objectif d’évangélisation. Et la tension ne cessait de croître en elle, une tension schizophrénique, analogue à celle d’un arc qu’on bande peu à peu, jusqu’au point de rupture.
« Si seulement il l’écoutait un peu plus, soupira Müller, accablé, il pourrait trouver la solution, j’en suis sûr. »
Pavarini leva la tête, interdit : « De… de qui tu parles ? hésita-t-il.
— Mais de Lui… Il suffirait que… (Soudain conscient de ce qu’il proférait, il suspendit sa phrase, avec la sensation qu’une braise venait de lui brûler les lèvres.)
— Tu… tu parles de Lui, c’est ça ? »
Müller déglutit. « Je crois bien, finit-il par articuler.
— Alors, mais… tu es comme elle. Tu… tu y crois ? » Müller répondit par un silence angoissé. Un sentiment de panique le saisit. Il ne savait plus que dire ou penser. Valérie l’influençait-elle à ce point qu’il en venait juste à reproduire les mêmes expressions qu’elle, les mêmes tournures de phrase ? Ou bien était-ce plus grave, assurément plus grave ? Entre ses omoplates s’insinua une coulée de sueur froide.
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con moto
Tête baissée d’un geste brusque, elle coupa sa côtelette rôtie aux herbes de Provence. Dans la grande cantine résonnant du bruit des conversations et de la vaisselle qu’on manipulait, le couteau dérapa ; un morceau resta en équilibre, in extremis, sur le bord de l’assiette. Valérie Novack arrêta tout mouvement, les yeux fixes. Müller, assis face à elle, tendit la main pour tenter de la calmer. Elle se déroba et attrapa son verre d’eau, le vidant d’un seul coup. Quand elle le reposa sur la table, elle paraissait sur le point de pleurer, exigeant beaucoup d’elle-même pour ne pas se laisser aller.
« Pourquoi tu n’essayes pas de te faire porter pâle ? » suggéra-t-il.
Elle sursauta comme sous l’effet d’une insulte. « Comment oses-tu ?
— Mais… je pense à toi, je cherche un… (Elle ne le laissa pas finir.)
— Tu me crois assez lâche pour ça, alors que tous ces millions d’êtres sanglotent dans l’obscurité, qu’ils réclament la lumière, la vraie lumière du Christ ? »
Avec sa proposition charitable, c’était comme s’il venait de détendre un ressort inusable qui la raccrochait mécaniquement à la vie. Auparavant abattue, démoralisée par ses problèmes de conscience face au rôle qu’on l’obligeait à tenir sur Niziss, elle se dressait à nouveau fièrement, subitement régénérée par l’éclatante présence de Dieu. Ses pupilles scintillaient ; sous l’étoffe de sa chemise mauve, sa poitrine pointait résolument. Chaque fois, Müller était décontenancé, stupéfait par cette soudaine transformation. Même s’il savait que c’était peine perdue, il eut envie d’écorner sa superbe :
« Exagère pas. Ils se débrouillent bien sans nous depuis des siècles.
Elle lâcha couteau et fourchette, outrée : « Tu blasphèmes, Alain. Ils sont seuls, ils ont besoin de Lui, autant que toi-même et tous les autres ici, sur Le Bien Pensant. (Un couple, assis à la même table, les observait à la dérobée, d’un œil gêné mais curieux.)
Il baissa la voix : « Peut-être, mais tu sais très bien que tu dois te ménager.
— Ton égoïsme me désole, déclara-t-elle sans se soucier de leurs voisins tout ouïe. J’ai conscience qu’il provient en partie de l’attachement que tu me portes, mais j’ai du mal à l’admettre. Prends de la hauteur. Notre tâche sera exaltante sans ces machines, ces procédés qui nient l’existence de Dieu. (Leur auditrice s’étrangla avec un morceau de viande.)
— Tu oublies le principal : c’est le pape qui nous envoie. C’est lui qui débourse.
— Il est bien obligé. Les croyants sont interdits de séjour sur les vaisseaux de la LUC.
— À sa demande, Valérie. C’est le choix des églises terriennes, leur calcul sordide.
— Sottises, répliqua-t-elle. Les mécréants ont imposé cette contrainte absurde, contraire aux préceptes de la foi. Le Vatican subit cet affront parce qu’il n’a pas les moyens de s’y opposer. Je compte bien forcer les marchands du temple à cesser leurs simagrées technologiques aux piètres résultats. Quand ils y parviennent, la foi qu’ils inculquent est fragile, artificielle. Elle ne résiste pas au temps et au doute. Nous devons insuffler la révélation divine dans les cœurs et non pas infliger le spectacle d’un dieu vulgaire. »
Leur voisine ne put en supporter davantage. Craignant d’être associée, d’une manière ou d’une autre, à ces fauteurs de trouble, elle se leva, aussitôt imitée par son compagnon.
Agacé, Müller haussa le ton : « Et c’est toi, ici, toute seule ou presque, qui va secouer cette gigantesque organisation commerciale, cette machine de guerre monumentale qui s’attaque à la galaxie ? Tu t’imagines la bousculer, la remettre en cause ? Avec quelles armes ?
— La meilleure de toutes.
— C’est-à-dire ?
— La croyance en Dieu.
— Mais… (Il renonça à épiloguer. Systématiquement, au final, elle assurait avec un aplomb formidable que la foi résoudrait le problème. Dans ces conditions, autant finir de manger en paix. Il capitula : ) Termine ton assiette. Ça va être froid. »
Était-ce le contentement de le voir à court d’arguments ou bien le désir de lui montrer que de telles discussions ne pourraient entacher leurs relations ? Elle retrouva son sourire et caressa un instant le dos de sa main. Ils achevèrent leur repas en silence. Pour dessert, il choisit une crème brûlée, parfumée à l’orange, elle, un fruit local en forme de poire, un peu mou, à la chair bleutée et juteuse. Quand elle proposa, d’un signe de tête, de le faire goûter, il refusa. C’était à son tour d’être découragé. Bientôt, la sanction tomberait, et aucun Dieu ne s’interposerait pour les protéger du courroux de la LUC.
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più
Bien qu’un peu aguichante, sa tenue restait décente – maquillage ostentatoire mais sans faute de goût, bracelets et collier en or, courte jupe légèrement fendue, corsage sans manches un peu lâche et escarpins à talon haut. Nina Boké n’avait pourtant pas coutume de jouer de son physique. Si, aujourd’hui, elle en avait décidé autrement, cela prouvait sa détermination. Preuve inutile ; face à la virulence de ses propos, Lawson, le directeur de l’Agnus Dei, ne s’interrogeait plus sur le degré de motivation de son interlocutrice : il était absolu.
« Nina, si nous ne connaissions pas un peu, je serais étonné par cette en…
— Si on ne se connaissait pas, l’interrompit-elle, vous ne m’auriez pas reçue. » Comme prête à agripper un ennemi invisible, elle se penchait en avant, donnant vue sur une généreuse poitrine ourlée de dentelle fuchsia.
Lawson, quinquagénaire à l’allure soignée, épais cheveux noirs ondulés, grisonnant aux tempes, avait l’œil vif, la narine large et la silhouette un peu empâtée dans un costume bleu marine avec pointe de soie jaune, élégamment glissée dans la poche supérieure du veston. Il marqua un blanc, puis répliqua : « Vous insinuez que les deux ou trois dîners que nous avons passés ensemble – quand était-ce ? en 2710, non ? – et dont je garde un très bon souvenir, seraient la raison pour laquelle je vous accueille ?
— En partie, oui. Pourquoi se voiler la face ? »
Avec une lenteur calculée, il croisa les mains au-dessus de son long bureau en verre fumé où des feuilles et des stylos étaient dispersés. « En effet, à quoi bon… Cela dit, ce que vous m’apprenez me surprend. Vous devez exagérer.
— Vous pouvez interroger dès ce soir les autres acteurs du Vent de la Foi. Au moins la moitié confirmeront mes propos. Les autres ne voudront pas vous décevoir et se tairont.
— Vraiment ?
— Je regrette, mais c’est la vérité. Par son action, par son attitude, elle est en train de saper le moral du Bien Pensant.
— Vous y allez un peu fort… (Il appuya sur l’un des boutons inox encastrés devant lui.) Néanmoins, je suis sûr d’au moins un point… (Un écran rectangulaire à fond beige se projeta sur sa droite. À petits coups d’index, manipulant avec dextérité des cases virtuelles, il fit apparaître des colonnes de texte.) Vous n’avez aucune sympathie pour cette Novack… – il lut devant lui – Valérie Novack.
— C’est secondaire. André, vous permettez que je vous appelle André ? – il hocha la tête, – il y va de la réussite de la mission. Soyons francs : les vrais chiffres d’évangélisation sont mauvais. Au bout de quatre ans, nous atteignons – péniblement – dix-huit millions de conversions. Si j’ai bonne mémoire, on nous demande six fois plus, et il nous reste à peine une année avant le retour. Une crise mystique – (c’était là le terme officiel pour désigner l’apparition de la foi dans un équipage) – compliquerait la situation. Je connais un peu cette femme. Elle est capable de beaucoup de nuisances, et elle a déjà commencé.
— Avec qui ?… (Fronçant les sourcils, Nina Boké se redressa et s’adossa sur sa chaise en métal chromé, resserrant ses cuisses découvertes.) Avec qui a-t-elle débuté ?
— Mais… avec tout le monde, se défendit-elle, personne en particulier. Elle est tellement obsédée par Dieu qu’elle le sert à toutes les sauces. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, tous les autres comédiens se feront…
— Alain Müller ? la coupa-t-il.
— Oui ?
— Ce Müller, elle l’a déjà contaminé ?… C’était votre amant, n’est-ce pas ? (Le visage de la documentaliste se renfrogna.) Allons, ce sont des choses qui arrivent. Vous savez, Nina, en tant que responsable de bord, je dois garder un œil sur tout.
— Ma vie privée aussi ?
— La vôtre comme celle de mes cinq mille collaborateurs.
— Alors vous… tu sais qu’il couche avec elle ? »
Il approuva mollement d’un hochement de tête, se demandant s’il fallait la congédier de suite, ou bien attendre et voir jusqu’où elle était résolue à aller. Une intellectuelle dépitée, réclamant vengeance pour une banale histoire de cul – et il y en avait eu légion en quatre années de vie en quasi-vase clos, – cet épisode inédit le divertissait ; peut-être lui permettait-il également de prendre une revanche – tardive – sur cette impertinente.
« Bien sûr, reprit-il. Ils ne se quittent plus. C’est ce que je peux lire ici, indiqua-t-il en pointant l’écran. Tu es vraiment jalouse, n’est-ce pas ?… (Elle garda le silence.) Si tu veux que j’intervienne, il ne faut rien me cacher.
— Oui, je suis jalouse, mais elle constitue également une menace pour la mission.
— Que me conseilles-tu ? (Il ne pouvait s’empêcher de sourire, amusé par la véritable motivation de Nina et le discours alarmiste dont elle essayait de la parer.)
— D’appliquer le règlement de la LUC : licencie-la et soumets-la à un traitement psychiatrique.
— Oh là ! Nos contrats ne prévoient pas ça !
— Sauf si l’employeur s’estime lésé. Et c’est le cas, non ? »
Il pianota sur son bureau, l’air faussement calculateur. « Alors, voyons voir, de combien m’estimerais-je lésé ? De ça, – il laissa un espace entre son pouce et l’index à l’horizontale – ou bien de tout ça, peut-être ? fit-il en augmentant l’écart. Voyons donc… Et elle, poursuivit-il sans la regarder, notre Nina, de combien se juge-t-elle lésée, ou offusquée serait-il plus juste ? Est-ce qu’elle… voyons, est-ce qu’elle serait d’accord pour se déshabiller, là, séance tenante, pour me prouver combien elle déteste Valérie Novack, la nouvelle envoyée du Seigneur ? »
La jeune femme s’empourpra – réaction heureusement masquée par sa peau noire. Vu la réputation de Lawson, elle s’était plus ou moins préparée à une offre de ce genre, mais elle ne s’attendait pas à un scénario aussi rapide et direct – et plutôt humiliant. Devait-elle s’indigner et claquer la porte, ou bien minauder en essayant de décrocher un répit ?
« Oh, je constate que madame a encore ses pudeurs. Dans ce cas, je crois qu’il va falloir se montrer raisonnable. Valérie Novack est une chic fille, et ce n’est… – il suspendit sa phrase, tout sourire. »
Nina Boké inspira profondément, puis déboutonna nerveusement son corsage avant de le retirer et de le poser sur ses genoux. Dans un geste de défi, tête haute, elle sortit ensuite un sein de belle taille de son soutien-gorge fuchsia et bomba la poitrine. Elle était déterminée à ne pas aller plus loin – en tout cas, pas avant qu’ils ne fussent sur un pied d’égalité.
« Mets-toi à ton aise », proposa-t-elle de la voix la plus engageante qu’elle pût obtenir.
Quatorze minutes plus tard, Lawson reboutonnait son pantalon ; de son côté, Nina Boké, déjà rhabillée, se recoiffait sommairement à l’aide d’un petit miroir de poche. Elle avait hâte de lever le camp pour se doucher et effacer toute trace de cet intermède, a priori utile mais avilissant. Lawson avait l’humeur réjouie, d’autant que Nina avait montré plus de talent que prévu, feignant un petit orgasme qui avait précipité la conclusion de son partenaire. Celui-ci n’était pas dupe, mais simplement déconcerté de la voir se prêter sous lui à cet exercice. Il se rassit, torse nu, et enfila ses socquettes bleues. Les plis de son ventre au poil clairsemé débordaient par-dessus sa ceinture. Il attrapa sa chemise chiffonnée sur le bureau. Nina Boké se tourna vers lui et se força à sourire.
« Comment vas-tu t’y prendre ? demanda-t-elle le plus calmement possible.
— Je suppose qu’il s’agit de Valérie Novak ?… (Elle acquiesça.) Je vais en toucher deux mots à Karl Lander, le responsable qualité.
— Lander ? Que vient-il faire là-dedans ? protesta-t-elle. C’est toi le seul habilité pour ce genre de décision.
— Non. C’est du domaine de Lander. (Il se leva et rentra ses pans de chemise sous son pantalon.) Tu veux aussi baiser avec lui ? Je te préviens : il sera plus exigeant. D’après les rapports, c’est un vicieux sado-maso. Il fait monter des jeunes indigènes des deux sexes. Quand ils repartent, ils ne marchent pas toujours très droit, et ils écopent souvent de belles cicatrices qui leur rappelleront, si besoin était, le prix à payer pour devenir un bon chrétien. (Il sourit largement.) Alors, toujours partante ?
— C’est… c’est ça que tu penses de moi ? »
Il s’autorisa le plaisir de la rabrouer : « Pourquoi pas ? Tu mériterais mieux ?
— Non, bien sûr…, dit-elle en serrant les dents, sollicitant toute sa volonté pour rester cordiale. Alors, c’est du ressort de Lander, hein ?
— En premier lieu, oui. Tu t’es peut-être sacrifiée pour rien, Nina. Dommage… (Elle se crispa, fermant le poing. Devant sa mine déconfite, il eut un éclat de rire aussi blessant que désinvolte.) Non, rassurez-vous, Nina Boké, je plaisante. Je vais le solliciter parce que, de cette façon, ce sera lui le responsable. Quoi qu’on en dise, ces histoires de conversion à bord sont toujours des affaires délicates. Qu’il s’agisse d’Edmond XIII ou d’un autre, les papes sont très pointilleux. »
Il oubliait volontairement de mentionner qu’attirer l’attention sur un cas apparemment isolé pouvait brutalement multiplier les conversions inopinément, comme l’effet du premier rayon de soleil sur un terreau mûr pour une éclosion. Pour désamorcer tout débordement, deux conditions : agir vite et en silence. Lors de sa première expédition, il avait voulu faire un exemple d’un cas similaire, ce qui s’était soldé par bon nombre de désagréments. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait laissé Novack vénérer son dieu en paix. Au besoin, il l’aurait lâchée quelque part sur une planète, réglant définitivement son cas. Mais visiblement, Nina était prête à ameuter l’univers entier, et sa fonction de chef documentaliste l’autorisait à entretenir des contacts avec la hiérarchie du Vatican – sur le vaisseau, elle rédigeait les rapports officiels de la LUC pour l’autorité catholique. Mieux valait dès maintenant prendre l’affaire en main pour la tuer dans l’œuf. En plus, comme aujourd’hui, il glanerait au passage une ou deux faveurs.
« Tu peux partir à présent », lança-t-il. Au même moment retentit le tintement d’un appel.
« Quand comptes-tu avoir de… ? (Il ne la laissa pas terminer.)
— Viens demain soir dans mes appartements… Oui, Riggs, je vous écoute », dit-il à son correspondant.
Elle quitta Lawson, passant devant son assistante qui la gratifia d’un sourire entendu – Nina Boké ne pouvait pas savoir que des caméras surveillaient le bureau du directeur. Devant l’attitude ironique et ambiguë de celui-ci, elle n’était plus certaine qu’il donnerait suite à sa requête. Elle avait cru – un peu vite – que payer de sa personne suffirait à transformer Lawson en soupirant aisément manipulable. Elle qui s’estimait nettement au-dessus du lot s’en trouvait vexée. Peut-être aurait-elle dû montrer plus de subtilité, ne pas céder aussi vite, mais sa patience était à bout. Novack devait être neutralisée au plus tôt ; la situation lui était devenue intolérable. Et tant pis si Alain devait plus tard la détester parce qu’elle serait à l’origine de la chute de Valérie.
Elle se hâta de rejoindre sa cabine, s’y dévêtit, entassant dans un casier mural vêtements et sous-vêtements, et se précipita sous la douche, réglant la température de l’eau à la limite du supportable. Quand elle ferma les yeux, un jet bouillant martelait sa tête, ses épaules et sa poitrine.
***
sostenuto
Lander, responsable qualité de l’Agnus Dei, repensait à un cliché de la Novack prêchant au milieu d’un parterre d’indigènes crasseux, comme interloqués, et d’une nuée d’enfants agités mais attentifs. Elle y déclamait un psaume dans une toge blanche – sans doute de la soie, car le tissu brillait à la lueur des feux alentour. Cette femme savait indéniablement capter l’attention.
Lui et les sept hommes qui l’accompagnaient parvinrent devant l’appartement de Müller. Le passe électromagnétique déverrouilla la serrure ; deux d’entre eux pénétrèrent dans la pièce. Novack, assise sur le lit, les contempla d’un œil à peine surpris. Müller dormait. Quand ils l’entraînèrent sans ménagement dans le couloir, elle ne cria pas. On la présenta, fermement encadrée, à Lander. Müller, debout, mal réveillé, était tenu à distance. Elle portait un tee-shirt blanc et un short kaki avec des chaussettes blanches. Qu’elle dévisageât Lander sans animosité mit tout de suite celui-ci mal à l’aise. Elle prit la parole : « Il te pardonnera cette offense. Il sait toutes ses créatures dans la peine.
— De qui parlez-vous ? répliqua-t-il.
— Tu sais bien de Qui je parle.
— Vous êtes sous le coup d’une procédure de licenciement d’urgence, se ressaisit le responsable qualité. Le contrat qui vous lie à la LUC prévoit qu’en cas de… »
Elle l’interrompit calmement : « Je reconnais que je ne suis plus apte à vivre et travailler dans le mensonge. Que la justice des hommes me condamne. Dieu me guide dans cette nouvelle épreuve.
— Très bien. Nous évitons de vains discours. Conduisez-la dans le quartier d’isolement.
— Vous n’avez pas le droit ! cria soudain Müller. (Il voulut se dégager. L’un des hommes de Lander le plaqua sur-le-champ contre la paroi, pesant de son avant-bras sur sa gorge. L’ingénieur émit un gargouillis de protestation.)
— Qu’est-ce qu’on fait de celui-là ? demanda-t-on.
— Laissez-le, du moins s’il est disposé à rester tranquille. (Müller hocha la tête. Son agresseur relâcha un peu sa prise.)
— C’est interdit ! cria-t-il aussitôt d’une voix éraillée. Elle attend un enfant ! »
Lander, qui s’apprêtait à partir, se tourna vers lui : « Ce n’est pas mentionné dans nos rapports.
— Questionnez-la ! s’écria-t-il. Questionnez-la !
— C’est vrai ? fit-il à la jeune femme immobile.
— Non. Il ment pour me sauver, dit-elle en souriant à Müller qui n’en crut pas ses oreilles.
— Mais… non, c’est faux ! C’est elle qui ment ! C’est elle ! Le test est positif ! »
Lander réfléchit. Si son amant disait vrai, l’affaire s’en trouverait compliquée. On pourrait l’accuser de maltraitance, car le traitement qui attendait l’illuminée serait brutal. Il décida de courir le risque. Avec un peu de chance, Müller inventait pour gagner du temps – sûrement dans le but de rassembler sympathisants et protestataires.
« Emmenez-la. Nous l’examinerons. (À l’intention de Müller, il ajouta :) Quant à vous, si vous ne voulez pas être licencié à votre tour, un conseil – ce sera le seul : bouclez-la. »
Ils quittèrent le couloir sous les yeux incrédules de nombreux autres employés alertés par le remue-ménage. Ils semblaient mécontents ; certains murmuraient au passage de la petite troupe ; la jeune femme, les épaules recouvertes d’une couverture, marchait en souriant à tous, semblant les encourager à ne rien tenter. Lander fit presser le pas.
André Lawson termina son verre. Ce rendez-vous – transformé en dîner après une journée éprouvante – s’éternisait sans motif. Les derniers préparatifs d’une nouvelle étape d’évangélisation requéraient toujours beaucoup d’énergie. Coordonner les équipes d’intervention était un vrai casse-tête ; c’était lui, directeur de mission, qui rendait les arbitrages finaux ; il les enchaînait sans disposer du temps ni des moyens de décider en toute connaissance de cause ; bien souvent, de petites erreurs d’appréciation déclenchaient des rancœurs tenaces chez ses chefs d’équipe – et on en comptait une bonne centaine sur Le Bien Pensant. Dans une semaine, ils se mettaient en orbite autour de Balsus-Orano, ultime étape de la course quinquennale. Le pape espérait beaucoup de cette planète, riche en minerais et métaux précieux, forte d’une communauté dominante qu’on annonçait facilement “évangélisable”. Une étude préliminaire soulignait qu’une réussite avec cette ethnie devait enclencher la conversion de toutes les autres – un potentiel de deux milliards d’individus ! À distance, sur le papier, tout pouvait paraître facile. Aux opérationnels de se débrouiller ensuite, des années plus tard, avec des prévisions irréalistes.
Celle qui faisait face à Lawson en savait quelque chose, elle qui envoyait les synthèses mensuelles sur chaque mission. On s’accordait d’ailleurs sur son talent et son mérite d’éclairer la réalité du terrain, ses difficultés, divulguant les failles dans les prévisions de leurs prédécesseurs.
« Quand est-ce que tu balances ton rapport au Vatican ? » interrogea Lawson.
Nina Boké parut surprise de l’incongruité de la question. Il était vrai que tous deux, attablés et nus, se partageaient les restes d’un gros faisan en sauce, préparé au vin blanc, avec haricots extra-fins cuits à la vapeur et galettes de pain tièdes.
« À la fin de la semaine.
— Tu comptes y mentionner l’affaire Novack ? dit-il, s’entêtant sur les lambeaux de chair de la carcasse.
— Pourquoi ? (La documentaliste délaissa dans son assiette les reliefs d’une aile déchiquetée. Elle avait le ventre ballonné. Retenant un rot, elle tendit une main au-devant de ses lèvres.) Ça y est ? Elle est licenciée, officiellement ? »
Il suça la graisse collée sur son index et consulta sa montre. « Depuis une bonne heure.
— Tant mieux. (Elle se sentit tout à coup nettement plus détendue.)
— Tant mieux ? Je ne sais pas. (Il sauça le plat avec un bout de galette.) Pas encore.
— On dirait qu’elle te fait peur », déclara-t-elle avec un brin d’amusement dans la voix.
Il regarda fixement les seins de la jeune femme qui butaient contre le bord de table. « Ne sois pas ridicule. Ce type de folledingue n’est qu’un petit désagrément. Tu tiens ta revanche. Tu vois, tu n’avais pas de raison de te tracasser.
— Je n’étais pas inquiète, mentit-elle. (Cette fois-ci, après leur poussif effeuillage mutuel, elle entendait bien se rhabiller et échapper aux exigences de Lawson. Malheureusement, ayant un peu bu, elle craignait de ne pouvoir faire preuve d’une fermeté suffisante.)
— Prépare-toi à rentrer chez toi, lâcha Lawson, avant d’arracher un bout de chair et de la mastiquer, le regard vague. (Elle ne put masquer sa réaction.) Étonnée que j’aie aussi des bons côtés ? »
En vérité, cette nuit, sa gourmandise sexuelle était tombée. Manger dénudé en sa compagnie, faisant planer la menace de relations physiques, suffisait. Et puis, c’était aussi une nouvelle manière de l’humilier, de lui signifier qu’il ne tenait même plus à l’honorer. Nina Boké était loin de ses considérations ; trop heureuse de s’en tirer à si bon compte, elle finit son verre, comptant se lever aussitôt après pour récupérer ses vêtements épars.
Le bracelet de communication de Lawson bipa.
« Merde », maugréa-t-il. Sans quitter sa chaise qu’il traîna à sa suite, il mit en marche un écran mural. Apparut le visage de Lander, décoiffé, l’air démoralisé. Derrière, on entrevit les mouvements désordonnés de morceaux de silhouettes un peu floues. Lawson comprit immédiatement que tout ne se déroulait pas ainsi qu’il l’avait espéré.
« Lawson, annonça Lander par-dessus des éclats de voix, nous allons avoir un problème. »
« Qu’est-ce que c’est que cette pagaille ! » vociféra-t-il dans le bureau.
Ses trois principaux adjoints gardaient le silence, lèvres serrées. Aucun n’osait lui rappeler que c’était sur son ordre qu’ils avaient agi, y compris Lander. De toute manière, le mentionner n’aurait rien changé ; à en juger par les différents messages ultra prioritaires qui saturaient la boîte aux lettres de Lawson, la situation se dégradait sans cesse. La sécurité du bâtiment était débordée. Elle ne faisait que suivre, sans tenter de s’y opposer, la progression des terroristes – l’appellation réglementaire. Le sang n’avait toujours pas coulé ; c’était à peu près la seule bonne nouvelle à cette heure – six heures du matin. Nul ne comprenait comment, encore moins pourquoi cela avait débuté. Lander soutenait que Müller avait entraîné ses voisins à sa suite. Si l’on se fiait aux caméras de surveillance, même s’il était malaisé de déchiffrer les vidéos qui montraient surtout des gens surexcités, sans vrai meneur, sans plan d’attaque, c’était plutôt le contraire. Apparemment, ils s’étaient contentés de se déplacer dans les travées, ralliant les autres dormeurs par le vacarme de leurs protestations. Tous n’emboîtaient pas systématiquement le pas, mais en sortant de l’aile tribord, ils approchaient déjà la centaine. À la proue, environ trois cents terroristes marchaient, désarmés mais résolus, vers le quartier d’isolement où ils retenaient Novack depuis presque trois heures.
Riggs, grand moustachu responsable de la centurie de mercenaires, sanglé dans un treillis léopard aussi neuf que hors de propos, intervint à sa manière habituelle, abrupte et simpliste : « Il faut qu’on les neutralise tout de suite ! Après, on sera débordés. »
Lawson soupira. Il n’avait ni le temps ni l’envie de ménager des incapables : « Riggs, bien sûr, vous comptiez les mitrailler, c’est ça ?
— Non, des grenades lacrymogènes suffiront. C’est une…
— Imbécile ! s’écria son supérieur en perdant patience. (Riggs afficha son air buté d’enfant contrarié.) Faites intervenir vos chiens de garde et on se paye une mutinerie générale !
— Alors vous, qu’est-ce que vous proposez ? répliqua haineusement Riggs.
— Parlementer. Il faut parlementer et éviter toute confrontation directe. Dans combien de temps seront-ils à l’isolement ? »
Lander étudia rapidement le plan du vaisseau sur un écran. « Dix minutes, tout au plus.
— Bien, allons-y, décida Lawson. Dominicci, préparez immédiatement Novack pour une apparition publique. Vous l’avez déjà shootée ?… (Le responsable médical, petit cinquantenaire bedonnant, à moitié chauve, la bajoue flasque, acquiesça avec une mimique d’impuissance.) Parfait ! De mieux en mieux… » Le chef de mission sortit de son bureau d’un pas nerveux, suivi par ses trois sbires, la mine sombre.
En salle de contrôle, un terminal holographique montrait sous différents angles l’attroupement dans le corridor ; au bout de ce dernier se trouvait le sas clos menant au quartier d’isolement. On y cantonnait tous ceux qui pouvaient perturber la vie à bord. Et en cinq années de course, une bonne part des employés y séjournait au moins une fois, souvent pour des troubles psychiatriques soignés à coups de psychotropes et de neuroleptiques. Le service médical, dirigé par Sergio Dominicci, avait la main leste et lourde, obéissant aux consignes de leur responsable. Pour celui-ci, les conséquences physiologiques ou psychologiques des traitements étaient anecdotiques ; l’essentiel était de préserver la paix et l’équilibre sociaux sur Le Bien Pensant. Une aile du bloc 12 abritait les malades hors psychiatrie, une autre les détenus de droit commun. Valérie Novack était enfermée dans la troisième.
Une infirmière lui injectait un dopant pour contrecarrer les effets des calmants administrés une heure plus tôt. Dominicci surveillait les opérations. La jeune femme, maintenant habillée d’une chemise et d’un pantalon verts, avait du mal à garder les yeux ouverts. On lui contrôla le pouls et la tension, presque normaux. Dominicci annonça par intercom à Lawson qu’elle serait sur pied dans une demi-heure.
Sur l’écran, le directeur de mission observait les terroristes, faisant zoomer les caméras sur les visages, essayant de deviner leur état psychologique et leurs motivations. Étaient-ils prêts à se battre pour libérer Novack ? Souhaitaient-ils seulement se faire entendre et être sûr qu’elle serait bien traitée ? Lawson aperçut un petit inconnu barbu, râblé, pieds nus, en caleçon et tricot sans manche, s’avancer vers le sas, l’air décidé, et appuyer sur la sonnette. Il lui fit penser à un bouledogue venu revendiquer sa pitance à des maîtres – et fort mécontent de devoir se déplacer pour cela. Un haut-parleur retransmit dans la salle : « Nous voulons voir sainte Valérie. » Lawson et le groupe silencieux qui l’entourait sursautèrent. Un technicien lui montra le mince flexible du micro par lequel il pouvait répondre.
« Ici, André Lawson, directeur de l’Agnus Dei. Mademoiselle Valérie Novack se repose. Elle dort. Elle en a besoin.
— Réveillez-la, commanda le barbu en levant le poing. (Hargneux, bombant le torse, il se campa sur ses pieds nus.) On attendra ici jusqu’à ce qu’elle réapparaisse.
— Elle est sous le coup d’une procédure de licenciement, rétorqua Lawson. Chacun sait pourquoi. Le règlement est très strict à ce sujet.
— Lawson, est-ce que vous comptez tous nous licencier comme sainte Valérie ?
— Pourquoi le ferais-je ? demanda Lawson d’une voix blanche.
— Nous sommes tous chrétiens et catholiques, obéissant à la volonté d’Edmond XIII, notre bien-aimé saint-père. Nous comptons d’ailleurs très prochainement converser avec lui. Plusieurs d’entre nous disposent de moyens de communication directs avec le Vatican. Vous ne pourrez pas nous en empêcher. Toutes les précautions sont déjà prises. »
Le scénario empirait. La révolte couvait depuis longtemps. Il n’avait sans doute fait que la précipiter en licenciant Novack. Pourquoi personne ne lui avait-il signalé ces conversions en masse ? Il se tourna vers Lander, le regard noir. Le responsable qualité haussa les épaules, comme si ce qui se déroulait ne le concernait plus. Même incompétents, lui et ses collaborateurs n’avaient pas pu ignorer la situation, ou alors – et c’était encore plus grave – les convertis noyautaient d’ores et déjà son service.
« J’ajoute que nous ne reconnaissons plus votre autorité. En arrêtant sainte Valérie, vous vous êtes mis hors jeu. N’essayez pas de résister à ce qui survient, grogna Kolgov. Ce serait inutile. Vous êtes aveugles et nous sommes la lumière. »
« Qui est-ce ? demanda-t-il en voix off à la responsable administrative qui disposait déjà des données sur le meneur grâce au morphoscanning.
— Dimitri Kolgov, un chef mécano, entretien de la chaufferie nucléaire… (Elle devança la question de Lawson : ) Non, il n’était pas répertorié comme dangereux.
— Communiquez-moi son dossier. » D’un clic, elle envoya sa fiche sur l’écran de Lawson. Effectivement, rien ne laissait présager une conversion. Et il était apparemment difficile d’exercer une pression sur lui : célibataire, pas d’enfants, bien noté, il en était à sa quatrième mission, même si c’était ici sa première pour la LUC. Aucune explication sur les motifs de son changement d’employeur – regrettable lacune, vu le comportement actuel de l’olibrius.
Il saisit à nouveau le micro : « Monsieur Kolgov, je vous invite à me rejoindre avec quelques-uns de vos… de vos camarades. Vous pourrez constater que Valérie Novack est à l’abri de tout ce que vous pouvez imaginer.
— Nous n’imaginons rien, déclara Kolgov qui réfléchit avant de poursuivre : C’est d’accord, Lawson. Ouvrez le sas. »
Il se retourna et discuta avec les premiers convertis derrière lui. Au bout du compte, trois personnes, dont Müller, se détachèrent du groupe pour accompagner Kolgov. Le directeur de l’Agnus Dei savait qu’il entamait l’une des négociations les plus rudes de sa vie.
***
aumentando
La dénommée Maria, blanchisseuse de son état, était la plus virulente, la plus intransigeante, et aussi la moins réfléchie. Grande brune aux cheveux courts, corpulente – ce que trahissait sa chemise de nuit transparente, – sa voix exaltée haut perchée devint rapidement exaspérante à Lawson qui s’évertuait diplomatiquement à ne pas la rabrouer. Aux côtés de Müller, silencieux depuis le début de la confrontation, Kolgov endossait le rôle du patriarche avec plus d’intelligence que prévu. Le quatrième larron, Lebon, pilote auxiliaire, petit homme sec au port de rapace, les traits marqués, longs cheveux raides et gris, portant comme seul habit un caleçon noir, parlait sur un tel débit qu’on avait du mal à le suivre. Le concile des quatre chrétiens manquait peut-être d’allure, mais, hormis Müller – qui paraissait avant tout attristé et plein de ressentiment, – les trois autres, habités par la foi, s’exprimaient avec une assurance à laquelle Lawson et ses adjoints n’étaient pas préparés. Cette fois-ci, plus question de salaire, de conditions de travail, de nouveau poste ou de récriminations envers d’autres collègues ; pour Lawson, dépourvu de ses repères et des réponses stéréotypées qui allaient de pair, cette discussion devenait périlleuse et hasardeuse. Ces terroristes semblaient jusqu’au-boutistes, même si, jusqu’à présent, ils se contentaient de condamner le licenciement et de réclamer leur égérie.
D’un geste, Kolgov arrêta la diatribe de Maria qui continua à menacer Lawson d’un regard empli de colère. « Nous n’avons toujours pas vu sainte Valérie, proféra le barbu.
— Elle ne va pas tarder », répondit Lawson.
Attendre davantage aurait été dangereux. Le directeur était inquiet. Il n’avait toujours pas trouvé le moyen de les manœuvrer. Elle arriva enfin, encadrée par Dominicci et une infirmière. Les quatre chrétiens se levèrent et la saluèrent avec soulagement. Kolgov marcha vers elle ; l’un des mercenaires présents l’en empêcha en l’empoignant, provoquant un début d’échauffourée ; Müller et Lebon se précipitèrent ; on les reçut en essayant de les ceinturer. Lawson s’apprêtait à intervenir quand sainte Valérie prit la parole : « Arrêtez. Est-ce ainsi que l’on honore les préceptes sacrés de Dieu ? »
La question calma tous les protagonistes autour de la grande table ovale, chrétiens comme mercenaires, ce qui alarma aussitôt Lawson. La nouvelle venue se rendit d’elle-même à la chaise qu’on lui avait réservée dans un angle de la pièce. Chacun la contemplait avec admiration ou stupéfaction. Même dans une tenue verte d’isolé, elle dégageait une aura qui impressionnait, à tel point que tous paraissaient reconnaître de facto son nouveau statut de sainte. Lawson réalisa brusquement que, dans ces conditions, il ne pouvait plus s’y opposer ouvertement.
« Dieu s’est montré généreux envers nous tous, annonça Valérie Novack. Il va vous falloir être courageux, confia-t-elle en s’adressant à Lawson. Courageux et humble.
— Mademoiselle Novack, réagit ce dernier, vous n’êtes vraiment pas habilitée à demander quoi que ce soit. Votre licenciement est la… »
Elle lui lança un sourire empreint d’une telle chaleur qu’il s’interrompit.
« Vous n’avez donc pas encore réalisé ? Nous sommes passés sous la loi de Dieu ; celle des hommes ne nous concerne plus. »
Évidemment, songea Lawson. « C’est faux. Vous êtes ici en mission commandée pour le pape, riposta-t-il. Il exige le respect des conditions de travail de la LUC.
— J’entends bien indiquer à Sa Sainteté que vos méthodes sont dépassées, inadaptées, coûteuses et aussi contraires à la volonté de Dieu.
Lawson se retint de rire. « Le pape ? Vous voulez faire intervenir le pape pour votre cas ? Revenez sur Terre, mademoiselle Novack !
— Non. J’ai confiance. Il écoutera sa servante. (Elle se tourna vers Kolgov.) Quelle heure pour la communication ?
— À huit heures, fuseau local. Tout est en ordre.
— Comment ? s’étrangla Lawson, enrageant de pouvoir aussi facilement être mis à l’écart. Qu’est-ce que c’est que cette blague ?
— Ainsi, il nous reste à peine deux heures pour établir un accord.
— Quoi… quel accord ? Mais c’est vous qui allez devoir m’écouter… Je… Oui, Lander, quoi encore ? (Pendant leur échange, on avait apporté un message à Lander. Le responsable qualité s’était penché vers Lawson. Il lui chuchota à l’oreille : )
« Ça va mal. L’amphithéâtre est bondé de… de ces chrétiens. Il y en aurait plus de deux mille !
— Hein ? s’écria-t-il à voix basse. (Il regarda Lander avec colère, prêt à l’insulter pour une nouvelle aussi catastrophique.)
— Non, écoutez-moi, reprit Lander en l’entraînant plus loin. Une centaine d’entre eux sillonnent les travées en claironnant que vous voulez tuer la Novack.
— Moi ! Je veux la tuer ? murmura-t-il. Mais c’est insensé ! »
Lander opina de la tête et continua : « Nous n’avons plus les moyens de les contenir. Une bonne moitié du personnel est passée de son côté. Il faut lâcher du lest. Et vite… »
Riggs, deux chaises plus loin, fulminait. Ainsi que la législation l’y autorisait, il était prêt à imposer un couvre-feu. Avec ses deux cents hommes décidés, armés, il jugeait encore disposer de toutes ses chances. Lawson le fit approcher et lui ordonna à mi-voix : « Riggs, à mon signal, vous conduirez Novack à l’amphithéâtre. Vous veillerez à sa sécurité. Vous en êtes d’ailleurs directement responsable à partir de cette minute… (L’intéressé acquiesça du bout des lèvres.) Maintenant, déclara-t-il à l’intention de toutes les personnes présentes qui les observaient, je vous demande de nous laisser seuls, mademoiselle Novack et moi-même. (Chacun se regarda avec surprise.) Je vous en prie, ne perdons pas de temps. »
Quand le dernier participant eut refermé la porte derrière lui, Lawson vint près de Novack. Elle ne manifestait aucune animosité.
« Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin. J’envisage de suspendre la procédure qui vous concerne, pour peu que vous engagiez tous vos camarades à cesser ce… charivari.
— Que nous reprochez-vous ?
— Non, de grâce, ne commençons pas ce petit jeu. Nous sommes entre nous.
— Je ne veux plus jouer. Grâce au ciel, je n’ai plus cette contrainte.
— Nous jouons tous à un jeu, à une échelle ou à une autre. Qu’on le veuille ou non, c’est la règle. Y compris pour moi. Surtout pour moi, car j’ai la responsabilité d’une partie qui engage cinq mille personnes. Vous savez que dans notre situation, loin de la Terre, perdus sur des mondes étrangers, il est vital de se plier à une déontologie, à des lois sociales. Sans cela, notre communauté est vouée à sa perte. Vous et moi comptons ramener sur Terre tous ces gens que le pape m’a confiés.
— Je suis heureuse de cette compassion envers mes frères et sœurs, mais quand ceux-ci expriment le désir de prendre une autre voie, celle de Dieu, c’est pour vous un devoir sacré de les entendre et de respecter leur souhait.
— Excusez-moi, mais vous semblez parler en leur nom. Vous considérez que vous les représentez ?
— Oui.
— Oui, c’est tout ?
— La violence est inutile. Reconnaissez votre défaite. Laissez-nous agir. »
Lawson perdit patience : « Merde ! Qu’est-ce que vous manigancez à la fin ? Vous voulez vous emparer du Bien Pensant ou quoi ?
— Le plus tôt sera le mieux. »
Lawson faillit s’étouffer. « Quoi ! Vous ne…, bredouilla-t-il, vous ne manquez pas d’audace ! Avez-vous idée de ce que c’est de conduire une entreprise comme celle que je dirige ?
— Je ne serai pas seule.
— Vous comptez rentrer sur Terre tout de suite, c’est ça ?
— Non. Nous poursuivrons la mission comme prévu.
— Je ne vous suis plus. Quel est votre but ?
— Le même que le vôtre : porter la lumière à ceux qui souffrent et dépérissent dans l’obscurité. Je me rendrai sur Balsus-Orano et je leur parlerai, mon cœur et mon âme à nu. Notre exemple, le miracle de la foi révélée suffira.
— Bon Dieu ! Vous êtes folle à lier ! L’évangélisation n’est pas une affaire d’illuminés ! C’est une technique effroyablement complexe qui exige de grosses infrastructures ! Leur parler ! Comme si ça pouvait marcher ! Il leur faut des images dans le ciel, des spectacles tout en couleurs ! Ils ont besoin de feux d’artifice et de pétards, de costumes qui brillent, de toute une technologie qui époustoufle les imbéciles !
— Des paroles d’amour remplaceront avantageusement tout ce fatras. Je vais le soumettre tout à l’heure au saint-père. C’est un homme sage, il m’approuvera. »
Lawson, parvenant à se calmer, réfléchit : « Écoutez-moi… (Elle patienta tranquillement.) Laissons le pape décider pour nous. S’il me donne raison, vous acceptez de vous conformer au règlement et vous persuaderez vos camarades d’agir de même.
— Savez-vous que vous perdrez ce pari ?
— Ce n’est pas mon opinion.
— De votre côté, que promettez-vous si le saint-père se range à mon avis ?
— À condition que vous vous engagiez à ne rien dégrader et à respecter notre plan de vol, je mettrai ce bâtiment à votre disposition. »
Elle acquiesça, aussi détendue qu’à son arrivée, et se leva. « J’aimerais m’entretenir avec Alain avant ma conversation avec Sa Sainteté.
— Bien entendu. (Lawson était sûr de sa victoire. En quelques mots, Edmond XIII s’arrangerait pour condamner Novack qui serait forcée de passer la main.) Je vous fais conduire avec lui jusqu’au salon des invités. »
Quand ils sortirent tous deux de la pièce des négociations, ils trouvèrent la petite assemblée tendue, incertaine sur l’issue de leur entrevue. Novack le devança, annonçant : « Ne craignez rien. J’aurai comme prévu une concertation avec sa Sainteté. » Lawson indiqua à Riggs de mener Müller et sainte Valérie – quand il recourut lui-même à ce terme, il en fut le premier surpris et se reprit aussitôt – et Novack au salon. Lander observait le directeur d’un air soupçonneux. Dominicci, toujours aussi perplexe, se dandinait d’un pied sur l’autre. Le désaccord avec les événements de Riggs, plus martial que jamais, était flagrant. Au moment où il s’éloignait, Lawson le rattrapa par la manche et le prévint à voix basse : « Ne faites rien d’autre, je répète, rien d’autre que ce que je viens de vous demander. C’est bien clair ? »
Riggs fronça les sourcils, hésita, puis finit par marmonner son assentiment.
Elle lui tenait la main comme à un enfant.
« Tu as tort de t’inquiéter, dit-elle calmement. (Müller eut un mouvement d’impatience.)
— Pourquoi Lawson t’écouterait-il ?
— Parce qu’il a déjà perdu la partie. Il le sent, même s’il ne s’y résout pas, pas encore. Il ne sera pas capable de s’opposer à la volonté divine.
— Pourquoi caches-tu que tu attends notre enfant ? (En à peine un mois, la jeune femme avait atteint son but, celui qu’elle avait révélé à Müller dès leurs retrouvailles.)
— Ce n’est pas le nôtre, Alain. C’est le sien.
— Tu ne vas pas remettre ça ! Je suis bien son père, non ?
— J’en suis de moins en moins certaine.
— Hein ? Tu plaisantes ? (Il savait qu’elle ne plaisantait pas.)
— Cet enfant est né du désir inné de Dieu d’engendrer un nouveau messager. »
Ce fut lui qui attrapa sa main, pour se convaincre qu’elle était toujours réelle : « Écoute-moi, je n’ai pas rêvé, on a déjà fait l’amour, non ? Et pas mal de fois, n’est-ce pas ?
— En effet, de nombreuses et heureuses nuits qu’il a bénies.
— Alors, n’est-ce pas la preuve que je suis le père ?
— Ce n’est pas assez.
— Quoi ? Pas assez ! Mais pour qui tu te prends ! explosa-t-il. Tu vas quand même pas m’annoncer que dans huit mois, on se coltine un messie chargé de répandre la bonne parole dans l’univers… (Elle garda le silence.) Si ? C’est ça que tu penses ? Alors qui suis-je pour toi ? Et pour lui ? Pour eux ! »
Elle le regarda avec tendresse : « Tu es un bon chrétien.
— C’est tout ? fulmina-t-il. Tu ne fais plus de différence entre moi, entre moi et Kolgov ou Lebon ?
— Je regrette. C’est la vérité. »
Il serra les poings jusqu’à blanchir leurs jointures. « Tu te rends compte de ce que tu me balances en pleine gueule ? Tu nies mon existence, notre amour.
— Je t’aime, Alain.
— Oui, comme tous les autres, déplora-t-il amèrement.
— N’est-ce pas merveilleux d’aimer autant que cela ?
— Non. Ce n’est pas merveilleux, pas du tout. (La tristesse prit le pas sur sa colère.)
— Tu t’aveugles tout seul, analysa-t-elle placidement. Observe autour de toi, la vie, la galaxie, les étoiles ; Dieu a créé tout cela pour notre bonheur. Il suffit d’écouter. Tu n’écoutes que toi-même… (Elle le vit prêt à pleurer de rage et d’émotion.) Je suis désolée, s’adoucit-elle. Ne sois pas triste. Approche-toi… (Quand elle voulut l’attirer contre elle, il s’écarta.)
— Je ne vous laisserai pas voler notre enfant. Il ne lui appartient pas.
— Comment t’expliquer, Alain ? Tu es d’une telle noirceur, si négatif…
— Laisse-moi partir à présent, lança-t-il dans un sursaut.
— Mais rien ne t’en empêche. Tu es libre… comme tu es libre de nous rejoindre, reprit-elle d’une voix conciliante. Viens avec nous. Tu seras heureux, bien plus heureux que maintenant. »
Il refusa. Elle s’inclina et se chargea de prévenir le petit groupe de chrétiens qui patientait. Müller put gagner sa travée sans encombre. Les regards apitoyés des convertis qu’il croisa en chemin ne firent qu’accentuer sa rancœur. Il se sentait perdu – et terriblement seul. Jamais, en quatre années, depuis le début de l’Agnus Dei, il ne s’était senti aussi seul.
***
mosso
Lawson rentra la tête dans les épaules, abasourdi par le dialogue auquel il venait d’assister avec les quatre mille employés entassés dans l’amphithéâtre.
Sur un pan de mur entier, on retransmettait par relais de satellites l’incroyable échange entre Novack et Edmond XIII trônant dans l’immense salle d’audience de la cité pontificale, entouré de ses prélats en grande tenue. Derrière eux, de grandes arches de bois précieux et ouvragé, plaquées sur des cloisons matelassées, abritaient des figures saintes holographiques. Coiffé d’une mitre blanche démesurée, brodée d’or et piquetée de pierreries lasers, le visage bienveillant du pape africain n’allait pas tarder à disparaître. La discussion était terminée. Comme l’avait prophétisé la nouvelle responsable de l’Agnus Dei, dûment désignée par le chef du mouvement catholique depuis maintenant dix minutes, la foi avait triomphé. Estomaqué, Lawson avait reçu comme instruction de se mettre à son service et de ne rien tenter qui pût entraver sa volonté. Il était publiquement déchu et humilié. Où avait-il démérité ? Où ? Certes, les résultats étaient en deçà des attentes de Sa Sainteté, mais espérait-on en obtenir de meilleurs avec de vrais chrétiens ? La réponse était oui, bien sûr, sinon on ne se serait pas prêté à cette mascarade, cette honteuse passation de pouvoirs. Qu’avait à perdre le Vatican ? Face à une lutte à bord pour prendre les rênes – lutte potentiellement meurtrière, – et l’arrêt d’une mission, on avait opté pour la prudence et une expérimentation éventuellement profitable. Lawson ne pouvait qu’obéir – et escompter que l’évangélisation selon sainte Valérie fût si calamiteuse que plus aucun souverain pontife n’eût la tentation d’y recourir à nouveau avant des siècles.
Des applaudissements et des vivats enthousiastes célébrèrent la réussite de sainte Valérie, adoubée par Edmond XIII. Le front ceint d’un bandeau blanc, d’une voix émue, elle remercia ses frères et sœurs, formulant le souhait que chacun à bord s’associât à la plus belle des aventures accomplies en l’honneur du Christ et en l’amour de Dieu. En ce jour mémorable, elle était heureuse. Jamais elle n’avait douté, et sa joie de s’en être remise à Lui et d’en être récompensée était une preuve de plus de Son infinie miséricorde.
Balayant du regard la foule joyeuse qui se préparait à quitter l’amphithéâtre, elle repensa au mois passé depuis son arrivée sur Le Bien-Pensant. Tout s’était déroulé comme dans un songe. Son sacerdoce sur ce vaisseau impie s’était transformé en route triomphale vers l’avènement de Dieu. Comment cela aurait-il pu survenir sans Son aide ? Il s’agissait d’un miracle, un vrai miracle ; avant sa venue, pas un de ces missionnaires n’était chrétien. Qu’avait-elle fait, sinon s’adresser aux uns et aux autres, des mots, des phrases témoignant de l’amour qu’Il leur portait ? Jamais elle n’avait cherché à convaincre ni à imposer. La parole juste et vraie avait suffi. Secrètement avides d’espoir et de rédemption, ils avaient choisi de croire en toute liberté. Son propre cas avait servi de démonstration ; ils enviaient – dans le meilleur sens du terme – sa certitude, sa force intérieure. L’homme véritable ne pouvait survivre qu’avec la promesse et la compréhension. Dieu lui avait permis de jouer, non, d’endosser un premier rôle, mais sa tâche n’était pas terminée. Bien au contraire, dans le respect de l’enseignement du divin, elle entamait pour des milliards d’êtres humains une marche, humble mais grandiose, vers la félicité.
Tout s’enchaîna ensuite très rapidement, dans une espèce de fébrilité et d’allégresse qui paraissait aplanir les difficultés habituelles, pourtant inhérentes à toute entreprise d’évangélisation. Désormais largement majoritaire sur Le Bien Pensant, la part chrétienne prit presque tout en charge ; contre toute attente, le reste des employés semblait disposé à participer activement à cette nouvelle œuvre collective, ce que les nouveaux convertis, jaloux de leurs prérogatives, écartèrent poliment. Ceux-ci estimaient – à tort ou à raison – être les seuls habilités par Edmond XIII à mener les opérations à bord.
Le Bien Pensant atteignit à la date prévue Balsus-Orano, planète de taille moyenne balayée de vents secs à la saison chaude, dévastée par des tornades à la saison des pluies. Plus avancés que ceux de Niziss, ses habitants étaient catalogués accueillants, peu enclins aux conflits, de quelque nature qu’ils fussent territoriaux, politiques ou religieux. Ils aspiraient avant tout – selon les études préliminaires de la LUC – à jouir de la vie, ce qui semblait suspect, parfois inquiétant ou amoral, aux analystes sociologistes pétris de certitudes et de schémas standards. Sur Balsus-Orano, pas de productivisme acharné ou de culte du profit, encore moins d’industrialisation ou d’idéologie de masse. De gros bourgs tranquilles de plusieurs dizaines de milliers d’âmes parsemaient ce monde découpé en entités relativement autonomes, ce qui n’empêchait pas les voyages et les échanges. Même peu développé, le commerce existant satisfaisait les principaux besoins ; en surface, les richesses naturelles, sans être abondantes mais intelligemment employées, suffisaient. Apparemment, l’idée de Dieu leur avait jusqu’alors paru inutile, voire inopportune, mais la juste Chrétienté fondait de grands espoirs sur ce nouvel espace vierge de deux milliards d’habitants ; elle entendait les rappeler à l’ordre et dans son giron pour sauver leurs âmes qui n’en demandaient pas tant.
Ce qu’accomplirent triomphalement sainte Valérie, figure de proue incontestée du mouvement d’invasion, et son équipe de choc, une centaine de disciples – dont une poignée d’ex-acteurs du Vent de la Foi. Force fut de constater que la nouvelle méthode prônée par sainte Valérie donna satisfaction, dépassant même les espérances sans qu’on en comprît vraiment les raisons. Son seul recours à la technologie qu’elle honnissait fut un ensemble portatif miniaturisé, micro couplé à un haut-parleur et à un processeur de traduction automatique. Quand elle murmurait, sa propre voix reconstituée restituait ses propos dans la langue autochtone. Le reste de sa prestation était dépouillé à l’extrême. Refusant d’être vue descendant d’un des bâtiments auxiliaires, on la déposait discrètement à plusieurs kilomètres de l’endroit cible. Chaussée de baskets montantes bleu azur, une grande croix blanche brodée sur le devant de sa longue veste crème, elle avançait en chantant jusqu’à la grand-place du bourg. Plusieurs assistants l’accompagnaient – incluant généralement Kolgov, Lebon et Maria. Ils portaient dans leur sac à dos des dizaines de bibles illustrées traduites dans la langue locale – le Bien-Pensant disposait d’une imprimerie capable d’en débiter mille à l’heure. Le prodige de la foi survenait après une incubation de trois ou quatre jours. Pour Lawson, incrédule, qui observait les événements à distance avec un petit satellite espion, il s’agissait objectivement d’un miracle. Comment qualifier autrement la soudaine conversion de la plupart des locaux qu’elle approchait ? Elle parlait, elle souriait, elle apposait ses mains sur les enfants et les plus faibles. Elle engageait à respecter la parole de Dieu, mentionnant à peine le paradis pour les vertueux et l’enfer pour les fourbes. Le visage des élus, touchés – parfois terrassés – par la grâce divine, s’illuminait, et ceux-ci partaient invariablement diffuser la bonne nouvelle partout où ils le pouvaient.
Sur le vaisseau, un mois après la tentative de licenciement de sainte Valérie, les conversions atteignirent le chiffre stupéfiant de 3307 sur un total de 5019 employés – Lander tenait scrupuleusement à jour un registre. Restèrent plusieurs centaines d’indécis et un millier d’irréductibles, principalement les cadres de la LUC. L’arrivée de la chrétienté bouleversa les rapports sociaux.
Quand Riggs menaça de s’attaquer physiquement à la Novack, on dut le confiner dans le quartier d’isolement.
Des séances de prières dans l’amphithéâtre, à six heures du matin et six heures du soir, scandèrent la vie à bord. Le révérend Kolgov – il avait lui-même choisi son titre – officia de sa chaire improvisée en costume blanc, vilipendant avec grandiloquence les profanes et les mécréants qui commerçaient avec l’image de Dieu ; Maria, autoproclamée grande prêtresse apostolique, se travestit dans une tunique bouffante aux rayures verticales rouges et or ; Lebon, lunettes noires, bonnet de cuir noir, rafla le titre de saint Thomas. Sainte Valérie ne se mêla pas à cette comédie. Accueillant avec ravissement des visions nocturnes, elle disait s’entretenir avec Dieu.
Étranger à cette agitation, Müller déprima. Dominicci le mit de force sous calmants, ce qui ne changea pas grand-chose à son état. Il erra dans les coursives, déambulant dans les soutes, conversant avec les mécaniciens et les techniciens de tout et de rien, mais surtout pas de ce qui l’obsédait – Valérie et son aveuglement sur sa paternité. À l’aube, on le retrouvait recroquevillé contre une gaine technique où il s’était endormi. Un moment, il envisagea de s’enfuir à bord d’un des petits vaisseaux d’appoint réservés aux représentations divines, avant d’en être dissuadé par Pavarini.
Nina Boké abandonna provisoirement ses fonctions de rédactrice pontificale. Elle aussi resta à l’écart du mouvement chrétien. Jusqu’à leur retour sur Terre, elle se consacrerait à l’écriture de son roman En route avec Dieu. Les événements lui fournissaient une matière formidable. Elle transcrivait – cette fois-ci sans difficulté – plus de vingt pages par jour, convaincue qu’elle tenait là le best-seller religieux. Selon elle, cette aventure se situait au-delà de la problématique spécifiquement chrétienne ou catholique ; les miracles de la foi concernaient chaque croyant.
Même si Valérie Novack occupait désormais brillamment le devant de la scène, Nina Boké était au moins parvenue à la séparer d’Alain. Le délabrement psychologique de son ancien amant l’attristait et la réjouissait tout à la fois. Libre à lui de revenir vers elle. Il suffisait de patienter sans se montrer insistante ; quand, lassé de sa propre souffrance, il aurait finalement besoin d’un réconfort, elle serait là.
***
morendo
Trois mois après le début des événements, sainte Valérie petit-déjeunait en compagnie de Lebon saint Thomas et du révérend Kolgov ; celui-ci décrivait avec son emphase habituelle sa dernière visite dans la région sud du continent de Balsus-Orano en cours d’évangélisation. Il trempa sa tartine beurrée dans un bol de café – tiède à force de discours décousus, – la dévora à demi et reprit :
« Je suis sûr que Gomzo va nous céder tout le troupeau de ses petites vaches brunes dès la semaine prochaine. Ça reconstituera notre stock pour la boucherie de bord. »
Saint Thomas, fines lunettes noires et rectangulaires sur le nez, finissait d’étaler à grands coups de cuillère sa marmelade d’oranges sur du pain grillé. Il intervint, de son débit haché et précipité. Du matin jusqu’au soir, saint Thomas distribuait sans cesse de petits mouvements de tête en tout sens. Il était incapable de tenir en place. « Ce Gomzo, c’est un vrai renard ! Tu vois, il s’arrangera pour te refiler des vieilles carnes, des numéros tout juste bons pour l’abattoir. Tu verras pas la différence. Oh, je le connais bien, ça oui !
— Il n’oserait pas, répliqua aussitôt Kolgov, agacé.
— Eh, on parie ? demanda saint Thomas qui mordit sa tranche de pain. (Depuis une semaine, il ornait ses doigts de grosses bagues en or – trois à chaque main.)
— Combien ?
— Ah ! je parie le prêche de demain matin. Si je gagne, il est pour moi !
— Mes enfants, quand perdrez-vous cette habitude de vous chamailler ? désapprouva sainte Valérie devant son bol de thé fumant.
— Excusez-nous, bougonna Kolgov. Comme toujours, vous avez raison.
— Je ne suis pas meilleure que quiconque, indiqua Valérie avec humilité. (Avec un grand sourire, saint Thomas, empressé, lui servit un jus de raisin frais. Elle le prit et le remercia d’un hochement de tête.)
— Je pense pourtant, professa Kolgov, que vos conversations quotidiennes avec Dieu vous permettent d’apprécier le cours des événements avec… – il chercha ses mots – plus de hauteur.
— Qu’entends-tu par là ? fit-elle en reposant son verre.
— Si nous résidons, nous, dans cette clarté, c’est grâce à vous qui… – il fronça les sourcils, en quête de la meilleure formule, – brillez comme un soleil guidant notre route à travers les ténèbres. »
Elle eut un signe de tête de dénégation : « Non, tu te trompes, je suis pareille à vous tous. C’est simplement que je… »
Elle s’interrompit brusquement, se pliant en deux sous l’effet d’une douleur intolérable au ventre. Kolgov se leva précipitamment, renversant son café, bousculant saint Thomas qui lâcha son bol.
« Que vous arrive-t-il ? s’écria Kolgov. Quelqu’un ! Vite ! (Il accourut auprès de Valérie qui peinait à se redresser, haletante, d’une pâleur extrême.)
— C’est lui, murmura-t-elle avec difficulté. Il… il me prévient qu’il arrive. »
Kologov eut juste le temps de demander « Où ça ? », et elle piqua de nouveau du nez, inconsciente, la tête droit dans le thé brûlant parfumé à la bergamote.
Debout près du lit aux draps immaculés, Dominicci, le responsable médical à bord – chrétien depuis quelques jours – reposa son stéthoscope électronique sur la table métallique à roulettes.
« Elle a besoin de beaucoup de repos », décréta-t-il.
— Qu’est-ce qu’elle a ? Ça durera longtemps ? interrogea Kolgov. (Saint Thomas, Maria et plusieurs autres intimes assistaient à la scène avec inquiétude.)
« Le temps qu’il faudra, répondit énigmatiquement Dominicci.
— Alors, que pouvons-nous faire ?
— Rien. Ou plutôt si : laissez-nous seuls. Dieu pourvoira à ses besoins. »
On obéit, même si chacun ignorait les raisons de l’évanouissement de sainte Valérie, deux heures plus tôt. Dominicci lui avait fait administrer un sédatif léger.
« Je suppose que vous êtes au courant ? dit-il à l’intention de Müller, resté là, assis sur une chaise, l’air abattu. (Kolgov avait eu la présence d’esprit de l’envoyer chercher dans les soutes – au besoin par la force, mais cela n’avait pas été utile.)
— De quoi ?
— De son état.
— Vous voulez dire pour sa… – il buta sur le mot – sa grossesse ?
— Oui. (Les examens venaient de le dévoiler.) Vous êtes le père ?
— Ça se pourrait.
— Vous n’en êtes pas certain ?
— Moi, si, à peu près… C’est à elle qu’il faudrait poser la question. Quand elle se réveillera », ajouta-t-il après avoir jeté un coup d’œil morne à Valérie Novack.
Un peu partout dans la pièce, on avait disposé de grands bouquets de fleurs – une attention des chrétiens les plus fervents.
« Je ne sais pas comment interpréter vos paroles.
— Ah ?… C’est pourtant simple, se décida-t-il à poursuivre.
— Pouvez-vous être plus pré… ?
— Vous me faites chier ! Démerdez-vous ! lança brusquement l’ancien ingénieur. Ou bien demandez à Dieu de cracher le morceau ! » Il quitta la chambre, claquant la porte.
Dominicci réfléchit, puis bipa Lander par son bracelet pour qu’il le rejoigne. Comme chaque jour depuis un mois, celui-ci lisait la Bible, résolu à apprendre par cœur certains versets. Il avait conclu que le plus sûr moyen de survivre était de convaincre les vrais chrétiens de sa foi nouvelle. Citer le Livre Saint était un exercice relativement facile ; s’en acquitter à bon escient l’était moins.
En chemin, Lander croisa un couple de chrétiens qu’il connaissait. Il jugea opportun de les gratifier au passage d’un extrait de Job, chapitre 27 versets 8-9 : « Quel profit peut espérer l’impie quand Dieu lui retire la vie ? Est-ce que Dieu entend ses cris, quand fond sur lui la détresse ? » En retour, il eut droit à des regards amusés, ce qu’il interpréta comme un signe de victoire, au moins comme un encouragement – Lander souffrait de grave lacunes, y compris en psychologie. Quand il poussa la porte de la chambre, Dominicci palpait d’un air absorbé le ventre nu de sainte Valérie, la chemise de la jeune femme remontée sur sa poitrine. Il eut aussitôt un cri d’effroi et se propulsa près du lit.
« Arrêtez ! » Il attrapa le poignet de Dominicci et l’écarta sans ménagement.
« Qu’est-ce qui vous prend ? s’indigna le médecin.
— Vous êtes cinglé! Imaginez que l’un d’eux vous voie la toucher ? Vous cherchez à nous faire égorger tous les deux ? »
Dominicci conserva son calme au prix d’un violent effort. « Cette jeune personne est enceinte, indiqua-t-il avant de rabattre la chemise sur Valérie Novack.
— Oui, je sais.
— Pardon ?
— J’étais au courant.
— Lawson l’est aussi ?
— André Lawson ? Non.
— Pourquoi ne lui avez-vous rien dit ?
— Je n’étais pas sûr. Müller m’avait prévenu. De toute façon, maintenant, c’est un faux problème. C’est pour quand ?
— Dans six mois, approximativement.
— C’est pour ça qu’elle a tourné de l’œil ? (En moins d’une heure, la nouvelle avait fait le tour du Bien Pensant.)
— Non. On l’a empoisonnée. Je ne sais pas encore par quoi ni par qui. L’analyse sanguine révèle la présence d’une toxine inconnue, une saloperie provenant sans doute de Balsus-Orano.
— C’est grave ? Je veux dire : elle va s’en sortir ? »
Dominicci secoua la tête d’un air dépité : « Peu probable. »
Lander se figea, livide : « Mais… c’est une catastrophe ! Les chrétiens vont être furieux !
— Je sais, reconnut le médecin, oubliant qu’il était, lui aussi, censé être l’un de ces chrétiens enragés.
— Faites venir Lawson et Riggs, recommanda Lander. Il n’y a pas de raison qu’ils échappent à tout ça. » Il marmonna ensuite entre ses dents.
Son interlocuteur tendit l’oreille : « Qu’est-ce que vous dites ?
« Mais j’ai contre toi que tu tolères Jézabel, cette femme qui se dit prophétesse ; elle égare mes serviteurs […]. Je lui ai laissé le temps de se repentir, mais elle refuse de se repentir de ses prostitutions. Voici, je vais la jeter sur un lit de douleurs, et ses compagnons de prostitution dans une épreuve terrible, s’ils ne se repentent pas de leur conduite. »
— D’où sortez-vous ces paroles ? demanda le médecin d’une voix méconnaissable.
— L’Apocalypse selon Saint Jean. Vous voulez les numéros de verset ?
— Ce sera inutile », répondit Dominicci en contemplant fixement le visage de sainte Valérie endormie.
***
mezza voce
Habillée d’une chemise blanche à manches longues, elle terminait avec un bel appétit le plateau-repas, s’autorisant un gobelet de vin blanc après un yoghourt aux fruits. Même si ses traits tirés, son teint blafard témoignaient encore de son mal récent, elle paraissait radieuse, heureuse de vivre. Kolgov la couvait d’un regard attendri. Depuis son rétablissement, il ne la quittait plus. À peine conservait-elle le droit de s’isoler dans la salle de bains de sa chambre, et encore, après un instant d’hésitation, venait-il se camper devant la porte, bras croisés, l’air revêche, déterminé à empêcher toute intrusion. Il soupçonnait tout individu, chrétien ou non, car, selon lui, beaucoup de simulateurs étaient prêts à jurer n’importe quoi pour être sûr de garder une place à bord.
Le diagnostic du médecin Dominicci – intoxication alimentaire – lui semblait très suspect. Pour le révérend, sainte Valérie échappait obligatoirement aux misères qui pouvaient affecter les autres êtres humains. Dominicci disait pourtant la vérité : dans son refus systématique de la technologie, elle avait négligé de stériliser le pilon mal cuit d’une volaille malade. Résultat foudroyant : état de détresse respiratoire avec de fortes poussées de fièvre, doublé de pertes de connaissance. Durant cinq jours, face à une médecine impuissante, elle avait lutté contre la mort. Au petit matin du sixième jour, Kolgov assoupi, vaincu par la fatigue, elle s’était levée, tremblante, et dirigée vers la fenêtre qui donnait sur la mer mouchetée du jaune rosé d’un soleil naissant, dix mille mètres plus bas. Le prêcheur, ouvrant un œil et imaginant une hallucination, reprit ses esprits juste à temps, rattrapant d’un bond Valérie trop faible pour tenir debout.
Lawson, officiellement présent pour une visite de courtoisie – en vérité, pour vérifier de lui-même la rumeur : l’incroyable remise sur pied d’une moribonde – déclara ne pas vouloir fatiguer la convalescente. Il se retira, laissant seul Kolgov au chevet de sainte Valérie. Il n’existait aucune explication scientifique à son rétablissement. Les évocations de guérison miraculeuse allaient bon train, confortant l’aura de sainteté de la jeune femme.
Le prêcheur prit une compresse stérile sur le meuble près du lit, la trempa dans une petite bassine d’eau fraîche et vint tamponner délicatement le front de la convalescente qui ferma les yeux.
« Comment vous sentez-vous ? s’enquit le révérend. Je ne supporte pas ce salaud. Je suis à peu près certain que c’est lui qui vous a empoisonnée. »
Elle rouvrit les yeux en souriant : « Quelle importance ? Je suis de retour. Dieu m’a sauvée. Il est si généreux. »
Kolgov s’apprêtait à acquiescer quand on frappa. Il demanda : « Vous attendez quelqu’un ? » Elle fit signe que non.
« Ne bougez pas, je vais voir. » Il partit entrouvrir la porte. Elle l’entendit s’adresser à quelqu’un qu’il laissait délibérément dans le couloir. Il se retourna : « C’est une certaine Nina Boké. Elle veut vous parler de l’enfant. Quel enfant… ? reprit-il avec méfiance à l’intention de la nouvelle venue. (Il se tourna de nouveau vers la convalescente : ) Elle soutient que c’est personnel, que vous comprendrez.
— Fais-la venir. »
Outre Müller, seules trois personnes étaient informées de sa grossesse – Lander, Lawson et Dominicci. Elle désirait garder ce secret entre elle et Dieu le plus longtemps possible, à la fois pour en faire la surprise à ses fidèles, le moment venu, et aussi et surtout pour savourer égoïstement ce bonheur de partager seule cet événement avec le Tout-Puissant.
Kolgov s’écarta. Nina Boké entra d’un pas décidé et se posta au pied du lit. Les deux femmes échangèrent un long regard silencieux.
« Laisse-nous, dit Valérie. (Il se prépara à protester.) Laisse-nous », répéta-t-elle.
Il renâcla, mais obéit. Boké prit une chaise et s’assit. Les cheveux ramenés en arrière, elle portait un pantalon à carreaux rose et gris, des sandales de corde tressée et un gilet blanc à fines cottes déboutonné sur un débardeur rose à col rond. Son expression tendue était faussement enjouée. C’était leur premier tête-à-tête ; malgré elle, ce personnage public et ce qu’elle représentait, même alitée, même affaiblie, l’impressionnait. « Je voulais venir depuis longtemps, commença-t-elle sur un ton qu’elle aurait aimé plus ferme.
— Comment va Alain ? »
Son interlocutrice parut contrariée : « Ah, vous savez ?
— Il m’a souvent parlé de vous. Alain est imprévisible. Tenez, il m’a même avoué qu’il déplorait de ne pas vous avoir connu plus tôt sur Le Bien Pensant. »
Elle eut un petit bruit de gorge mi-ironique, mi-désabusé : « Pourquoi ? Parce qu’il en avait soupé de ses amours virtuels avec les hologs ?
— Vous êtes amère, nota Valérie, se redressant pour mieux s’adosser sur son oreiller.
— Non, réaliste. J’aime Alain, mais ce n’est pas pour ça que je ne vois pas ses défauts.
— Je suis heureuse que vous soyez venue. Cela prouve que vous ne me considérez plus comme une ennemie, ce qui était absurde.
— Je viens pour vous faire entendre raison sur son fils, sur cet enfant que vous portez.
La convalescente laissa un blanc et répliqua : « Mais ce n’est pas son fils. »
Nina Boké leva les yeux au ciel : « Allons, vous ne pourrez pas vous en tirer comme ça.
— Je regrette. Ce n’est plus son enfant. Depuis longtemps, et il le sait parfaitement. C’est lui qui vous a envoyée ?
— Non. Il est si malheureux d’être rejeté que j’en ai eu moi-même l’idée. Je cherche son bonheur.
— Moi aussi. C’est un bon chrétien.
— C’est aussi un homme.
— Qui prétend le contraire ?
— Alors, laissez-le être le père.
— C’est inconcevable. Dieu m’a désignée pour mettre au monde Son nouveau Messie. Je ne peux m’opposer à Sa volonté. Personne ne le peut.
— Moi, je pourrais vous causer beaucoup de tort. »
Sainte Valérie garda le silence, puis demanda : « C’est vous qui m’avez empoisonnée ?… Évidemment, vous n’allez pas l’avouer, quoique, à la réflexion, cela soulagerait votre conscience. Remettez-vous-en à saint Thomas, un excellent confesseur.
— Arrêtez ce cirque, jeta Boké à voix basse. Ça ne marchera pas. Je sais qui vous êtes réellement.
— Vous me haïssez, vous me jalousez vraiment, déplora la convalescente. Pourtant, je n’ai rien de plus que vous, excepté d’être en communion avec Dieu. Est-ce la cause de votre colère ? Comme je vous plains d’être aussi tourmentée, confia sainte Valérie avec un sourire désarmant.
— Je ne crains personne. Pas même le diable. »
Valérie Novack battit plusieurs fois des paupières, marquant un temps d’arrêt, puis interrogea d’une voix circonspecte : « C’est le Malin qui t’envoie ?… Que désire-t-il ?
— Il réclame son enfant, celui que vous portez.
— C’est terrible blasphème que d’évoquer ainsi le Messie.
— Il n’y a aucun messie. Vous allez enfanter l’Antéchrist.
— « Sans raison ils m’ont tendu leur filet,
creusé pour moi une fosse,
la ruine vient sur eux sans qu’ils le sachent ;
le filet qu’ils ont tendu les prendra,
dans la fosse, ils tomberont.»
— Réservez votre boniment à vos fidèles. Je vais vous accuser de comploter avec le diable et d’abuser les hommes. Je ne voudrais pas être à votre place.
— Personne ne te croirait.
— Alors pourquoi cacher cet enfant ? Et pourquoi une guérison aussi soudaine quand Kolgov commençait à préparer vos funérailles ?
— Mais c’est seulement l’œuvre de Dieu si je revis ! plaida-t-elle.
— Allez savoir. Et comment expliquer ces conversions en masse ? N’est-ce pas surnaturel ? N’est-ce pas la preuve irréfutable d’une puissance diabolique ? Votre vrai but est de faire naître l’Antéchrist dans un monde qui lui sera déjà acquis. Après, il partira à l’assaut de l’univers par le truchement de ses adorateurs, de faux fidèles, de faux catholiques, mais de vrais satanistes !
— Vous… vous n’êtes plus digne d’être parmi nous !
— Je m’en fous.
— Comment ?
— Je m’en fous. Je vais vous traîner dans la fange.
— Mais pourquoi ? s’insurgea-t-elle. Que t’ai-je fait ? Tu as Alain, il est à toi. Laisse-nous en paix.
— Rendez-lui son enfant.
— Tu me demandes une chose impossible.
— Alors vous êtes perdue.
— Non, attends. Je peux… je peux encore te sauver. Je peux te bénir… ici, c’est une faveur que beaucoup réclament. (Boké éclata de rire.) Pense au Messie, au bonheur qu’il peut apporter dans la galaxie. Il y délivrera son message de paix et d’amour. Tu ne peux pas détruire toute cette espérance simplement parce qu’Alain se languit d’un enfant qui n’est pas à lui. Si tu l’aimes un peu, sois patiente avec lui. Il a souffert de mon attitude.
— Ce soir, en envoyant mon rapport habituel au pape, je vais l’informer de votre vraie nature maligne. Le Vatican est très pointilleux sur le sujet.
— Ne fais pas ça. Tu te condamnes aux flammes de l’enfer. Tu vas y laisser ton âme.
— Je n’en ai jamais eue. »
Novack la dévisagea intensément : « Je me suis trompée sur ton compte. Tu l’aimes vraiment. Tu souffres qu’Alain continue à me désirer malgré moi. En venant me trouver, tu savais que je refuserai de le laisser me reprendre le…
— Crève », proféra Boké avant de se lever et de quitter la chambre.
Dans l’espace, à défaut d’un Dieu interdit, on croyait souvent au Diable, mais sans le nommer, sans l’avouer ; pour beaucoup, il était là, invisible, redoutable et redouté, rôdant dans les soutes et les chambrées, prêts à fondre sur les plus faibles, les plus crédules. Aussi le Vatican prêtait-il attention aux rumeurs démoniaques qui pouvaient, si l’on n’y prenait garde, faire basculer une mission aussi sûrement que l’apparition de la foi. Il fallait surveiller, détecter les premières lueurs de l’incendie sous peine qu’il n’embrase tout un vaisseau, engloutissant les sommes colossales investies. Nina Boké, chargée de communiquer des états des lieux réguliers au Saint-Siège, était la personne idéale pour y instiller le doute.
***
con brio
Sur l’écran de la salle de conférence du Bien Pensant, le regard du pape avait une telle fixité que Lawson se demanda si la communication n’était pas interrompue. Enfin, les lèvres épaisses du pape africain Edmond XIII s’animèrent :
« Cet enfant ne doit pas naître. (Un quart d’heure plus tôt, Sa Sainteté, vêtue simplement d’une chasuble blanche, coiffée d’une calotte pourpre, avait convoqué Lawson, alors somnolant sur son lit en compagnie de sa dernière maîtresse qui ne fût pas devenue chrétienne – et du même coup puritaine.)
— Votre Sainteté, j’admets que cela serait préférable pour la chrétienté, mais il va m’être difficile de satisfaire votre requête, prévint respectueusement Lawson. Ses fidèles les plus proches entourent constamment Mademoiselle Novack, pardonnez-moi, sainte Valérie. Ils forment autour d’elle une haie infranchissable. Comment pourrions-nous la subtiliser quelques heures afin de… »
Edmond XIII ne le laissa pas poursuivre : « Ceci n’est pas un souhait, monsieur Lawson, mais un ordre, décréta le souverain pontife.
— Ah ?
— Oui. Et je l’assortis de votre réintégration comme responsable de l’Agnus Dei, un temps confié – par erreur – à une pauvre femme hébétée qui vient de perdre la raison, écrasée par la charge qu’on lui a dévolue dans un élan de générosité. Quand devait-il naître ?
— D’ici six mois.
— Qui est informé de son existence ? Les convertis le sont-ils ?
— Je ne pense pas.
— Qui d’autre, à part vous ? Pouvons-nous leur faire confiance ?
— Il y a mes trois principaux adjoints. L’un d’eux dit être converti, mais, excusez-moi, c’est plus par esprit pratique.
— Très bien. Dans ce cas, vous avez le champ libre. Contactez-moi quand vous aurez la solution.
— Votre Sainteté, puis-je solliciter votre avis ? (Le pape acquiesça d’un léger mouvement de tête. Derrière lui, d’épaisses tentures rouge et or composaient un fond flamboyant, surchargé de dorures et de motifs tarabiscotés.) Pourquoi… enfin, pourquoi cet enfant est-il si… indésirable ?
— Allons, qui a besoin d’un nouveau prophète ?
— Mais c’est seulement l’idée de Novack, une idée extravagante, le caprice d’une femme épuisée.
— Quel est le score de cette capricieuse pour les nouveaux convertis ?
— Au dernier pointage, environ deux cents millions.
— Quand une excentrique conquiert deux cents millions de croyants en deux mois, je pense qu’elle est capable de beaucoup, y compris de fabriquer le Messie pour son propre compte.
— Ou pour celui de l’Église, nuança Lawson.
— Peut-être, reconnut le pape, mais prendre ce pari est hors de question. La chrétienté doit éviter un schisme de plus, tout bouleversement de ses repères.
— Mais nous risquons de la perdre, elle, avança Lawson. Du point de vue des conversions, elle accomplit un travail superbe.
— Elle est exceptionnelle, oui, mais aussi – et ceci découle de cela – exceptionnellement dangereuse. Laissons-la terminer cette mission sur Balsus-Orano, puis ramenez-la sur terre. Nous nous en occuperons. Elle viendra ensuite au Vatican pour y être jugée.
— Jugée ?
— Oui. Nous l’accuserons de commerce avec le diable. (Deux jours auparavant, le pape avait eu connaissance du rapport de Nina Boké sur une entreprise diabolique. Il avait d’abord rejeté cette manœuvre contraire aux intérêts immédiats de la chrétienté. Puis, quand un médecin de bord, nouvellement converti et ayant accès au dossier confidentiel de Valérie, avait révélé au Vatican l’existence de cet enfant, Edmond XIII avait organisé une entrevue secrète avec sa mère. Celle-ci, incapable de mentir à une question directe de Sa Sainteté, avait confirmé son état et annoncé avec émotion, au bord des larmes, le destin glorieux qu’elle destinait au nouveau messie galactique.)
— Elle, une sorcière ? (Edmond XIII hocha tristement la tête.) Mais… les convertis, tous les convertis, ils vont être effarés, stupéfaits ! Leur foi sera ébranlée. Ils ne comprendront plus rien.
— Non. Le diable se sera abattu sur elle pendant le voyage du retour, jaloux de son succès, avide de prendre sa revanche sur une magnifique servante de Dieu. Nous monterons l’affaire de toutes pièces. Il existe des traitements psychiatriques pour perturber d’une manière plausible le psychisme par paliers. Disons que nous effectuons l’abjuration par des moyens scientifiques indétectables. Résultat garanti. Nombre d’exemples seraient là pour en témoigner… (Lawson en resta muet de surprise.) Vous paraissez choqué.
— Eh bien, en effet, un peu, oui.
— Remettez-vous, recommanda le pape d’une voix sévère. Le Vatican est une entreprise, une immense entreprise qui doit savoir se protéger. Nous sommes victimes de convoitises et encore plus de jalousies assassines. Parfois, certains de nos enfants désignés par Dieu essaient, pas toujours consciemment, d’en profiter. Nous sommes habitués à traiter ces épiphénomènes. Nous nous bornons à révéler la face maligne d’êtres soudainement appelés à trop de grandeur. N’est pas prophète qui veut. Il faut être taillé en conséquence et savoir malgré tout rester humble, très humble. L’équilibre est aussi difficile à atteindre qu’à conserver.
— Votre Sainteté, est-ce pour cette raison que vous recourez à des firmes telles que la LUC ? Pour ne pas avoir ce genre de souci ?
— En partie, oui. Envoyer des prophètes, expliqua-t-il d’un air ennuyé, d’authentiques croyants à des années-lumière de chez eux pose fréquemment de graves problèmes. Ils se croient investis personnellement d’une charge divine, et contrôler à distance ces athlètes de Dieu sur des missions de plusieurs années est très complexe. Mieux vaut des profanes, des techniciens attirés par l’argent. Au moins savons-nous pourquoi ils sont avec nous, et ils n’oublient jamais qui les payent. Par le passé, nous avons fait des essais avec des chrétiens fervents, totalement dévoués. Le bilan fut globalement très décevant, très coûteux, même s’il y eut plusieurs réussites éclatantes, hélas, bien trop rares pour persévérer dans cette voie.
— Je comprends.
— J’en suis heureux, acheva le pape, un rien méprisant. Agissez vite et personne ne le regrettera. Que Dieu vous bénisse, où que vous soyez, monsieur Lawson. »
On coupa la communication. Lawson se renversa sur son siège, l’esprit en ébullition. L’histoire se corsait : sainte Valérie, une sorcière ! Et c’était le saint-père lui-même qui allait l’en accuser une fois qu’elle ne lui servirait plus, après son retour. Au Vatican – la stratégie papale était là pour le prouver, – on raisonnait de la même manière qu’ailleurs, mais en le camouflant sous un amas de concepts abstraits finalement destinés à assurer la maîtrise d’une poignée sur une multitude. Le salut de l’âme ne passait-il pas par le respect des serviteurs officiels de Dieu et de leurs lois ? Dans le catholicisme, songea Lawson, que de discours empesés, d’apparat et de cérémonies endimanchées pour séduire et effrayer de pauvres hères cherchant un sens à leur vie !
Depuis plus de vingt ans, Lawson servait le pouvoir religieux avec un salaire à la hauteur de ses responsabilités. Jusqu’ici, il considérait son employeur uniquement comme une firme lui permettant de s’enrichir et d’exercer son autorité sur cinq mille âmes enfermées dans un vaisseau ; à présent, il en venait à réfléchir sur une puissance reposant sur une croyance et la promesse qu’elle délivre.
Là non plus, il n’y a rien à attendre, conclut-il en s’apprêtant à contacter ses trois adjoints. La mission sur Balsus-Orano se terminait dans quatre semaines ; place ensuite au long retour vers la Terre, quatre mois interminables où, dans un secret absolu, il faudrait supprimer un messie qui n’était pas encore né et rendre folle sa mère. Lawson s’interrogea : en trois millénaires d’existence, combien de fois l’église catholique avait-elle eu à traiter des cas semblables ?
***
poco a poco
Il se réveilla comme d’habitude, en sursaut, en suées, la bouche brûlante, gorge sèche. Un coup d’œil vers le réveil lui apprit qu’il était deux heures et demie du matin. Son cauchemar se répétait ; seule son intensité variait, augmentant au fil des nuits jusqu’à lui faire redouter de s’assoupir. Il se leva, marcha jusqu’à la salle de bains et fit couler une eau froide du robinet du lavabo. Plusieurs fois, il laissa la coupe de ses mains se remplir et s’en aspergea le visage. Pour ne pas avoir à contempler son reflet dans la glace, celui d’un parjure et d’un assassin, il évita d’allumer le néon devant lui. D’un pas mal assuré, il regagna sa chambre ; quand il aperçut ses draps blancs dans la pénombre, Dominicci s’immobilisa, affolé à l’idée de retrouver le lieu où il souffrait, immolé par le remords de lentement condamner sainte Valérie à une horrible fin, pire peut-être que celle d’une martyre sur le bûcher.
Depuis bientôt deux mois, il empoisonnait la jeune femme, rongeant son psychisme, altérant son comportement, minant sa raison, la rendant irritable, versatile. Le Vatican avait fourni la composition du poison. À partir d’ingrédients simples, présents dans toute pharmacopée de bord, il extrayait la tardiéchyne, poison agissant sans laisser de traces. Les crises de colère de la victime se multipliaient. À bout de forces, vaincue par ses insomnies répétées, elle en arrivait à présent à molester ses proches. À bord, on commençait à douter de sa capacité à conduire spirituellement le vaisseau et à représenter Dieu ; on chuchotait qu’Il l’avait abandonnée, mécontent d’une servante qui perdait pied ; certains la plaignaient ; d’autres se surprenaient à la détester avant de se souvenir de ce qu’elle avait été sur Balsus-Orano, ce monde où trois cents millions de convertis la vénéreraient encore comme une sainte dans un siècle.
Dominicci, désespéré, était écartelé entre son devoir d’employé papal et sa conviction religieuse qui ne faisait que s’affirmer à mesure que progressait l’agonie de Valérie. Dieu l’avait-il uniquement distingué pour mettre à mort celle qui l’avait si fidèlement servi, celle qui n’avait jamais, au grand jamais, été en contact avec le Malin ? Pourquoi cette épreuve incroyable ordonnée par Edmond XIII, cette épreuve qu’il était seul à supporter ? Lawson, Lander et Riggs gardaient les mains propres. Presque chaque jour, à mots couverts, ils lui demandaient où en était l’affaire, et plus spécialement celle du petit dernier – formule inventée par Lander.
Le “petit dernier” n’était pas mort, mais cela ne devait plus tarder. Les injections censées calmer la mère étaient en fait destinées au fœtus. Normalement, son cœur aurait dû cesser de battre ; le futur messie se montrait étonnamment robuste, ce qui prolongeait d’autant les affres de Dominicci.
Il ne voyait plus d’issue, sinon celle du suicide ; mais il était trop lâche pour s’y résoudre, trop lâche ou bien résolu, quand il en trouverait l’audace, à sauver d’une manière ou d’une autre ces deux êtres que le Seigneur lui avait confiés dans de dramatiques circonstances. Il se raccrochait à cette idée : un autre que lui aurait accompli son forfait sans s’efforcer d’imaginer un moyen de les épargner. Dieu mettait-il sa foi à l’épreuve ? Pourtant, nul n’était plus catholique que lui. Dominicci ne comprenait pas. Croire le rendait malheureux et angoissé. Où donc se dérobait la félicité si souvent promise ?
Arrêter le processus d’empoisonnement était impossible ; bien qu’il n’en eût jamais parlé ouvertement, Riggs veillait. Ceux de ses hommes qui lui étaient restés fidèles étaient des fanatiques, n’agissant pas encore uniquement parce que leur chef les assurait que leur heure sonnerait. Pour l’instant, cette cinquantaine de mercenaires épiait les employés, notant chaque détail, dressant d’interminables listes. Dominicci le savait : sur une simple instruction de Riggs, il serait tué et oublié. Quelqu’un le remplacerait, et c’en serait aussitôt fini pour sainte Valérie et son fils.
Ces pensées lui arrachèrent un gémissement. Il courut dans le salon, s’empara d’une bouteille de bourbon aux trois quarts vide et la vida en quelques gorgées ; il la jeta sur le sol où elle rebondit et roula contre le mur. Hébété, il la contempla, puis l’envie de vomir fut trop forte. Il s’agenouilla, courba la tête et résista. Jusqu’à l’aube, grelottant de froid et de peur, Dominicci ne bougea plus, à moitié nu.
***
con fuoco
Elle lui griffa le dos et cria, un râle aigu de jouissance. Müller s’arc-bouta, résista le plus longtemps possible au puissant et profond mouvement de son bassin et s’abandonna à son tour. Elle lui mordit l’épaule et le força à se rallonger sur elle. Le souffle court, il ne parvenait pas à se détendre. Il supportait de plus en plus mal la présence de Nina Boké, encore moins leurs séances de contorsion physique presque bestiales où, vorace, elle le contraignait à venir en elle. Pourquoi avait-il cédé, acceptant à nouveau une relation équivoque, nauséeuse, où elle était finalement la seule gagnante – si tant est qu’il dût y avoir un vainqueur ? Il s’extirpa de ses bras et s’étendit à côté d’elle, le torse et le dos en sueur. Quand elle l’avait retrouvé une nuit dans une des salles de la chaufferie, il gravait minutieusement avec un canif ses propres initiales sur une cuve de 20 000 litres – son dernier passe-temps. Doucement, elle s’était approchée, l’invitant à remonter avec elle, promettant de s’occuper de lui et de ne rien réclamer en contrepartie. « Tu es libre, avait-elle annoncé, et tu le resteras. » De toute façon, il en avait assez de parcourir sans but le bâtiment et de s’apitoyer sur son sort, maudissant Dieu et les chrétiens. Elle était arrivée au bon moment. Il était reparti avec elle.
Les cheveux défaits, le visage luisant de transpiration, Nina se redressa, sa poitrine pendant au-dessus de lui ; elle le contempla avec une lueur de défi dans les yeux :
« Hier, en pleine messe, on a encore eu droit à une crise. C’était de la démence : elle a accusé le pape de fomenter leur mort, la sienne et celle d’Alexandre, le nouveau messie. Dieu le lui aurait confié. De pire en pire, fit-elle, faussement compatissante. Il a fallu que leur révérend Kolgov coupe le micro et l’entraîne vers la sortie, s’excusant pour un malaise dû au surmenage et à son état de femme enceinte. Quel surmenage ? Ça va faire un mois qu’on a décollé de Balsus-Orano. Bientôt, Kolgov lui-même n’aura plus à cœur d’inventer des faux-fuyants. Ce jour-là… – elle s’interrompit, ménageant son effet – ce jour-là, pour elle, il sera trop tard. Plus rien, personne ne pourra la sauver. Elle chutera. Seule.
— Cette fin, tu l’as voulue, n’est-ce pas ?
— Quoi ?
— Tu l’as cherchée, hein ?
— Qu’est-ce que tu vas inventer ? » Elle recula sur le lit et s’agenouilla à moitié, sur la défensive.
Il se tourna vers elle, la voix rageuse : « Tu es prête à tout. Tu l’as toujours été. On m’a raconté pour toi et Lawson, dans son bureau.
— Tu es fou. Leur Valérie te rend fou. Elle nous rend tous fous. Je la plains, mais il est temps qu’elle arrête.
— Non, tu mens. Tu ne la plains pas. Tu en es incapable. Tu ne penses qu’à toi. Tu n’as toujours pensé qu’à toi. »
Elle le regarda fixement dans la lumière ténue : « C’est l’heure des grandes explications, n’est-ce pas ?… Tu ne réponds pas ? Tu as peur de ce que tu pourrais apprendre ?
— Peur de quoi ? Que tu avoues ta satisfaction que tout se déroule comme ça, aussi mal pour Valérie ?
— Tu ne m’aimes pas, Alain. Tu ne m’as jamais aimée, n’est-ce pas ?
— Est-ce que je peux aimer une femme qui souhaite la mort de Valérie ?
— Tu sais que j’ai été la supplier de te redonner votre enfant ?
— Cesse de mentir ! s’énerva-t-il.
— Non, c’est la vérité. Interroge Kolgov. C’était juste après son rétablissement, après l’empoisonnement.
— Et qu’est-ce qu’elle t’aurait répondu ? lança-t-il avec mépris.
— Que l’enfant venait de Dieu, que tu n’avais aucun droit sur lui.
— Jamais je n’aurais dû te parler d’Alexandre, déplora-t-il. C’était une erreur. Tu me dégoûtes. »
Se penchant sur lui, elle agrippa violemment son bras. « Je te dégoûte aussi quand je m’offre à toi, quand je te sens jaillir en moi ?
— Tais-toi.
— Quand je te prends dans ma bouche et que tu gémis, je te dégoûte aussi ? Quand tu me pénètres, que tu t’enfonces comme si tu voulais me punir de quelque chose ? Hein, dis-moi !
— Ferme-la ! Je ne veux plus t’entendre ! (Il ôta sa main et la repoussa brutalement. Elle bascula en arrière. Aussitôt, il la plaqua sur les draps, appuyant son coude sur sa gorge, bloquant sa respiration.) Je ne veux plus jamais t’entendre, Nina ! Plus jamais ! (Les yeux exorbités de son amant la firent frémir.) Arrête de venir me voir ! Arrête de parler ! De me voir ! Arrête de vivre à côté de moi ! »
Étouffant, s’imaginant vivre ses derniers instants, elle eut un moment d’épouvante. Froidement, il la contempla se débattre, puis relâcha soudainement sa pression et quitta le lit, enfilant pantalon et tee-shirt. Elle haletait sur le dos, consciente d’avoir sans doute échappé au pire. Quand il réapparut au-dessus d’elle sans crier gare, instinctivement, elle leva un bras pour se protéger.
« Sors de ma vie, Nina, ou c’est moi qui t’en ferai sortir. »
Elle ne répondit pas, prête à se défendre s’il l’attaquait de nouveau. Il sortit en claquant la porte. Elle se mit à pleurer, sans bouger, étendue sur les draps qu’elle tordait entre ses doigts. Valérie. Valérie : c’était elle la responsable. La seule. Sans cette femme, Alain serait avec elle, heureux. Pourtant, elle avait tout essayé.
En vain. Valérie avait gagné. Alain ne reviendrait plus.
***
mesto
Sur l’horloge murale, cinq heures du matin, comme chaque fois qu’il entrait dans cette grande cuisine privée, attenante au quartier des cadres supérieurs du Bien Pensant. Dominicci avança vers une desserte près des éviers. Il repéra la théière en terre cuite réservée à la jeune femme – un souvenir de Balsus-Orano – et y versa la tardiéchyne en poudre. À long terme, si la substance ne provoquait pas la folie, elle laissait de graves séquelles psychologiques. Quand il reposa le couvercle, sa main tremblait. Il dut s’adosser contre un mur pour essayer de rassembler ses idées. Dans sa confusion mentale, l’une surnageait, devenant une obsession qui occulta tout le reste : il tuait l’élue de Dieu. Quand il ferma les yeux, son mal-être devint insupportable ; la panique le submergea ; il courut vers l’appartement de celle qu’il assassinait.
Il tambourina à sa porte, réveillant Kolgov qui dormait dans le salon pour veiller son hôte précieux. Le révérend vint lui ouvrir en maillot de corps et en short. Dominicci balbutia, bouscula l’homme ensommeillé pris par surprise et se propulsa vers la chambre de sainte Valérie. Kolgov ceintura l’intrus avec un grognement au moment où il posait le pied dans la pièce où la jeune femme somnolait. Les deux hommes en vinrent aux mains. Dominicci reçut un direct de Kolgov en pleine figure, décochant en retour des coups de pied au hasard. L’un d’eux atteignit son adversaire au tibia, ce qui lui arracha un cri de douleur.
Valérie dut crier à son tour pour que cessât l’échauffourée. Quand elle donna l’ordre à Kolgov de quitter sa chambre, il protesta, mais obtempéra. Dominicci restait debout dans un coin de la chambre, honteux et fébrile. Ses paupières se refermaient déjà sur son œil tuméfié. Elle l’invita à approcher. Il hésita, puis marcha lentement vers elle. Parvenu près du lit, il s’agenouilla brusquement, courbant la tête, et saisit la main de la jeune femme anémiée. Elle était tiède et molle.
« Je vous en conjure, murmura-t-il, sauvez-moi, Votre Sainteté, venez-moi en aide.
— Tu n’as rien à craindre, dit-elle d’un ton conciliant.
— Si, j’ai péché. Je suis un meurtrier, confessa-t-il, raffermissant sa prise sur sa main.
— Je le sais. »
Il se mit à bredouiller : « Vous… vous sa… vous savez ?
— Dieu a voulu m’en informer afin que je te pardonne.
— Je… je ne le mérite pas. (Son œil l’élançait douloureusement.)
— Ce n’est pas à toi d’en juger. Seul Dieu a ce droit.
— Je donnerais ma vie pour racheter ma faute.
— C’est inutile. Tu es venu te confier à moi. Tu as montré du courage.
— Non, je suis faible, je suis un lâche, un assassin.
— Dieu nous contemple. Dès lors, comment pouvais-tu te figurer que j’ignorais quel sort on me réservait ?
— Et vous l’acceptez ?
— Bien sûr, et j’ai eu raison, car tu es venu, et tu vas me sauver, n’est-ce pas ?
— Oui, si je le peux.
— Tu en as le pouvoir. Tu es un médecin. Tu peux défaire ce que tu as fait.
— Dans certains cas, oui. (Il y eut un silence contraint.)
— Que veux-tu dire ?
— C’est… ce traitement que vous subissez, la tardiéchyne, c’est… il est irréversible. Il dure depuis des mois, et… (Il se retint pour ne pas sangloter.)
— Continue, dit-elle calmement.
Il déglutit : « Il est trop tard. Vous ne guérirez jamais. C’est impossible.
— Et mon petit Alexandre ?
— Votre enfant… cet enfant ne sera pas normal. S’il vient au monde, il souffrira de malformations et d’une santé mentale déficiente. Je… je… (Il se tut, incapable de poursuivre.)
— Il aurait déjà dû disparaître ? réussit-elle à demander.
— Oui, merci, c’est cela. Si les injections se poursuivent, il s’éteindra dans quelques semaines, un mois peut-être.
— Alors ton crime est double.
— Oui, Votre Sainteté. (Il posa sa tête sur le drap, quémandant son contact.) Ayez pitié d’un criminel. Il ne peut se racheter, rien ne peut le préserver de la damnation.
— Si, Dieu prend soin de toi. Il t’a poussé à venir ici. Le regrettes-tu ?
— Non, Votre Grâce, il le fallait. D’abord pour vous, ensuite, pour moi.
— Je veux que tu gardes notre secret. Agis comme si rien n’avait changé, comme si tu m’empoisonnais encore. Comment t’y prenais-tu ?
— La théière. De la poudre dans la théière. Tous les matins.
— C’est donc toi qui m’avais déjà empoisonnée sur Balsus-Orano ?
— Non, Votre Sainteté… Votre Sainteté, est-ce que vous, vous me pardonnez ? souffla-t-il dans un dernier élan pitoyable.
— Dieu te pardonne. Pars sans crainte à présent. »
Il lui baisa maladroitement la main, se releva et repassa par le salon où Kolgov, enragé d’être tenu à l’écart, tournait en rond avec deux autres chrétiens. L’un d’eux émit un grondement menaçant et s’avança vers Dominicci, mais Kolgov commanda de le laisser sortir.
Seule dans sa chambre, Valérie, effondrée, ne put contenir ses larmes. Dominicci venait de briser son unique espoir. Elle avait imaginé que Dieu, dans son infinie magnanimité, prévoyait pour elle une autre issue, un moyen d’échapper à sa dégénérescence, une solution pour Alexandre. Mais non ; d’une manière ou d’une autre, ils étaient condamnés, tous les deux. Elle non plus ne comprenait pas. Pour la première fois depuis de nombreux mois, elle se surprit à douter. Pourquoi sa vie devait-elle s’achever aussi vite, alors qu’elle n’était encore qu’à l’aube de son avènement ? Quel sens y déchiffrer ? Y en avait-il au moins un ? Avait-elle fauté sans le savoir, par orgueil, par vanité, se plaçant au-dessus des autres fidèles ? Pourtant, n’était-ce pas là une sorte d’obligation pour qui entendait convertir ? Son interrogation était à la mesure de sa stupeur. Interdire au messie d’apparaître représentait pour elle une erreur incompréhensible, un mystère divin. Mais Dieu, par essence, était infaillible. C’était elle qui aurait dû se résigner dans l’abnégation et se remettre en question pour trouver la justification. Elle avait beau chercher. Seules la désespérance et la peur réapparaissaient, aussi intenses qu’à l’époque où Dieu n’était encore pour elle qu’un concept lointain. Sa foi vacillait ; elle était terrorisée. De nouveau, elle faisait face à elle-même, à sa solitude, sans le rempart de la chrétienté.
Kolgov la découvrit dans son lit, prostrée, les bras tordus, serrés contre sa poitrine, comme si elle voulait éviter d’éclater en morceaux et de se répandre alentour. Le révérend crut à une nouvelle crise de la maladie qui la faisait lentement décliner. Dans ces cas-là, il appelait un musicien qui, avec son ukulélé électrique et quelques romances, réussissait à apaiser leur égérie. Cette fois-ci, rien n’y fit. La jeune femme, mutique, se recroquevilla sous ses draps, agitée de frissons, sourde à toute tentative pour la calmer. Kolgov finit par demander au musicien de quitter la pièce. Lui-même se sentait abattu. Il était impuissant. Dominicci était-il responsable de l’état de Valérie ? Qu’était-il venu lui annoncer ? Une nouvelle catastrophe ? Kolgov en était réduit aux pires conjectures. À trois mois du retour sur Terre, – inutile d’entretenir la moindre illusion – la situation à bord était désormais incontrôlable. La lente déchéance de Valérie condamnait tout le personnel de bord à un retour arrière. Elle les entraînerait avec elle. Il aurait fallu tout suspendre, s’en remettre à Dieu, mais Kolgov, lucide sur lui-même, s’aperçut aussitôt qu’il n’en était pas capable. Sa vie ne pouvait pas refluer à son point de départ, son point d’arrêt plutôt, comme lorsqu’il s’échinait au travail, courbé dans la chaufferie nucléaire, anonyme, invisible, inexistant, y compris à ses propres yeux. Tout ne pouvait pas s’interrompre aussi vite. Il s’y refusait. L’ordre catholique devait survivre à ses cinq premiers mois d’existence. Pour des milliers d’hommes et de femmes, il était le révérend, une figure importante, une référence ; tous le savaient proche, peut-être même intime, de sainte Valérie. Si celle-ci redevenait une femme pareille aux autres ou presque, lui aussi replongerait dans la platitude, avant l’oubli.
Il avait besoin d’elle comme d’une sainte. Il fallait qu’elle le restât.
***
con brio
Au cours de leur Échange depuis le Vatican, le camérier désigné par Edmond XIII s’était montré très clair : si l’annonce n’avait pas lieu dans les vingt-quatre heures, il serait licencié. Lawson avait beau se torturer mentalement depuis des heures, il n’entrevoyait aucune échappatoire. Plus il y songeait, plus il était convaincu qu’une émeute aurait lieu, une mutinerie qui s’achèverait dans un bain de sang. Les chrétiens étaient trop attachés à sainte Valérie qu’ils percevaient – que ce fût sensé ou recevable dogmatiquement n’était pas la question – comme la source de leur foi. L’accusation de sorcellerie, exigée par le pape à la suite du processus d’empoisonnement, serait interprétée comme un affront inqualifiable à leur propre intégrité. Comment aurait-il pu en aller autrement ? Seules des personnes à des milliards de milliards de kilomètres pouvaient penser que cela suffirait à discréditer définitivement une sainte, une femme aimée, vénérée et plainte pour cette maladie qui s’aggravait, pour cet enfant qui ne naîtrait sans doute jamais. Le pape réagissait trop tard. Prévoir de jouer et de gagner sur deux tableaux était bien imprudent. Si le Vatican voulait s’en séparer, il n’aurait pas fallu l’encenser sur Balsus-Orano et la laisser conquérir le personnel et des autochtones par millions.
Lawson soupira ; il ne pouvait même pas espérer l’aide de ses adjoints qui s’étaient empressés de se retirer du jeu, trop heureux de le laisser seul pour décider du moment opportun. Riggs se frottait déjà les mains, astiquant les armes avec lesquelles il pourrait mater les terroristes – même s’il ne s’agissait que de haine et de rancœur, lui au moins était resté fidèle à ses convictions. Lander, barricadé dans ses appartements, y entassait des vivres pour six mois, souhaitant bonne chance au chef de la mission. Dominicci, si l’on portait crédit à l’accusation de Riggs – une parmi tant d’autres, – était passé à l’ennemi, arrêtant sa besogne macabre. Peu importait désormais. À quinze jours de l’arrivée sur Terre, la pauvre femme se trouvait dans un tel délabrement qu’on pouvait considérer que sa mission était quasi achevée.
Licencié : pour Lawson, cela équivalait au couperet de la guillotine. À son âge – cinquante-neuf ans, – et avec la réputation héritée d’un fiasco, plus aucune firme religieuse ne l’engagerait – en tout cas, jamais comme chef de mission. Il n’aurait droit à aucune indemnité. Pire encore, la LUC l’attaquerait certainement en justice pour lui réclamer des dommages et intérêts qui le ruineraient définitivement. Contre une somme dérisoire, sa banque récupérerait sa résidence paradisiaque acquise à prix d’or et à crédit sur Janus, petit astéroïde de luxe.
Il reprit la bulle papale, encore confidentielle, posée sur son bureau. Pour la centième fois depuis qu’il l’avait reçue par navette spéciale affrétée par le Vatican, il la relut : « En ce jour saint du 12 avril 2714, au nom de Son Éminence Edmond XIII, ci-après anathème de conviction de sorcellerie à l’encontre de Valérie Novack, comédienne de la troupe du Vent de la Foi sur le vaisseau Le Bien Pensant, armé par la Légion Universelle Catholique, en mission apostolique évangéliste Agnus Dei ordonnée par le Vatican. » Suivait dans une langue alambiquée et désuète les faits reprochés à la jeune femme, désormais habitée par le démon. Dans d’autres circonstances, Lawson eût pu s’en amuser. Il reposa l’acte du saint-père et se prit la tête entre les mains, laissant échapper un gémissement exaspéré. Si seulement il avait pu soudoyer discrètement quelques-uns de ces damnés chrétiens pour s’emparer de cette Novack ! Il fallait bien admettre que la foi contrariait ce genre d’approche.
Un carillon signala un appel. Il jura et cliqua sur un écran. Le visage aux traits cernés de son assistante annonça que le révérend Kolgov sollicitait un entretien. Lawson s’apprêtait à refuser avec véhémence quand elle ajouta rapidement qu’il venait à titre personnel pour le problème sainte Valérie. Intrigué, Lawson grogna son assentiment. Il finissait de ranger la bulle papale dans un tiroir quand Kolgov entra dans le bureau. Lawson tenait son visiteur en piètre estime. Le seul talent qu’il lui reconnaissait était celui d’un bon orateur. Au-delà, il le considérait comme insignifiant ; sa présence permanente aux côtés de Valérie Novack demeurait pour lui une énigme ; ils ne pouvaient tout de même pas être amants : autant Novack pouvait paraître attirante – avant sa maladie, – autant Kolgov était dénué du moindre charme, souffrant d’un physique atrocement banal, ce qui rendait son nouveau statut à bord encore plus irritant pour Lawson qui accordait une grande importance à la prestance de ses interlocuteurs.
Il l’invita à s’asseoir. Kolgov se drapait d’une espèce de longue blouse grise, brodée sur le col de petits symboles ésotériques, qu’il devait juger élégante. Après des platitudes sur la satisfaction de revenir bientôt sur Terre, l’ancien mécanicien employa une curieuse formule : « Sainte Valérie devient une entrave à notre bien-être à tous.
— Une entrave ? » s’étonna hypocritement Lawson qui se renfonça dans son fauteuil pour mieux observer son visiteur.
Kolgov hocha la tête, comme gêné, et continua de sa voix grave, d’un timbre agréable : « Hélas, oui. J’en suis d’autant plus contrit qu’elle m’est très proche, mais c’est aussi grâce à ma position que je suis en mesure – mieux que quiconque ! soutint-il en levant l’index – de me rendre compte qu’elle n’est plus capable d’assumer son rôle, ce rôle difficile que, nous autres chrétiens, lui avons concédé pour l’amour de Dieu. Elle doit se reposer, décréta-t-il doucement.
— Éternellement ? » ironisa son interlocuteur.
Kolgov parut sincèrement peiné : « Ne vous méprenez pas sur mes intentions. L’un comme l’autre savons ce qu’endosser des responsabilités implique. (Lawson se le représenta occupé à triturer des manettes dans sa chaufferie, et songea que ce révérend, qui profitait d’une manière éhontée de circonstances exceptionnelles, était bien téméraire et présomptueux de se comparer à un vrai responsable de mission.) Nous ne pouvons, poursuivait-il, nous permettre de laisser la situation basculer dans une gabegie contraire à nos intérêts respectifs.
— S’il vous plaît, révérend Kolgov, arrêtons ces simagrées. Ni vous ni moi ne sommes des politiciens, encore moins des diplomates. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Il faut parvenir à la destituer dans le cœur des croyants sans provoquer une rébellion. »
Lawson s’autorisa un sourire entendu : « Mon révérend, c’est ce que souhaite également le saint-père.
— Qu’est-ce que vous dites ? »
Après l’avoir sorti du tiroir, Lawson lui tendit sans un mot le document pontifical. Kolgov le lut, blêmit, puis le redonna à Lawson. « J’ai du mal à y croire. Ainsi, la rumeur disait vrai. »
Lawson haussa les épaules. « Ce n’est que de la politique. Pourquoi en irait-il autrement au Vatican ?
— Je n’y voyais pas les choses sous cet éclairage.
— Vous êtes en période d’apprentissage, mais vous apprenez vite. Votre présence ici l’atteste… Alors, pouvez-vous contenir vos fidèles si Valérie Novack disparaît brusquement ? Je pense à un kidnapping par un forcené ou un admirateur jaloux. Il s’agira de l’enlever et de l’expédier quelque part dans un coin paumé de la galaxie, une retraite d’où elle ne reviendrait jamais.
— Pourquoi ne pas l’inculper de sorcellerie ainsi que notre saint-père le préconise si justement ?
— Parce que cela créerait à bord un contexte explosif, impossible à contrôler, pour qui que ce soit. Tout comme vous, je veux empêcher une tuerie. En la subtilisant, nous ne salissons pas son image ; à cause de sa maladie, celle-ci se ternit inexorablement depuis des semaines – et je n’évoque même pas le choc de la transformer soudainement en sorcière ! Elle resterait ainsi une icône valable, et puis, peut-être serez-vous – je parle des chrétiens – soulagés de ne pas assister à sa décrépitude. C’est toujours douloureux de voir l’objet de son culte se racornir comme un fruit gâté et devenir une étrangère qu’on plaint, un être diminué, inférieur à soi, alors qu’on le pensait quasi invulnérable, hors d’atteinte des banales turpitudes qui vous atteignent tôt ou tard. Cela pourrait même en pousser certains à remettre en question leur foi. Mais êtes-vous au moins d’accord avec mon analyse ?
— Je ne sais pas. (Le révérend paraissait profondément préoccupé. En fait, il était surtout dépité, choqué presque, de constater qu’on faisait aussi peu de cas de la recommandation papale, gage – selon lui – de succès comme de survie pour le sage qui n’aurait pas l’inconscience de s’y opposer.)
— Écoutez, révérend, cessons nos finasseries : j’ai besoin de vous pour l’enlever sans bruit. En échange, en manœuvrant intelligemment, vous resterez le dépositaire de sa parole posthume, le garant de son intégrité. Le marché est honnête. Vous verrez, on vous sera reconnaissant de perpétrer le rêve qu’elle incarnait – brillamment, j’en conviens –, d’empêcher qu’il ne soit finalement mis à sac, détruit par celle-là même qui l’a fait naître. Débrouillez-vous pour qu’elle vous désigne préalablement comme son légataire, son porte-parole attitré. Vous êtes le seul à déjà connaître la fin de son histoire. À vous d’en tirer parti dès aujourd’hui. Elle vous fait confiance.
— Pas de sorcellerie ? »
Lawson secoua négativement la tête : « Non, mon révérend. Edmond XIII fait fausse route, mais ne lui en tenez pas rigueur : votre guide spirituel est trop loin d’ici pour apprécier pleinement les risques. Ailleurs, cette recette pourrait sans doute fonctionner. Pas dans notre cas. Sainte Valérie doit rester une vierge immaculée… (Il marqua une pause à dessein.) En fait, c’est aussi la condition sine qua non pour asseoir votre futur statut de chef de file. Ne perdez pas de vue que les milliers de croyants du Bien Pensant vont débarquer sur Terre ; immanquablement, ils draineront dans leur sillage de nouveaux régiments de convertis. Tant de gens rêvent secrètement de croire en une figure vivante de chair et de sang à laquelle ils peuvent s’identifier, et non pas juste en une idée de toute-puissance inaccessible ou en un mourant cloué sur une tablette. Veillez seulement à ne pas dévier de la doctrine papale. Et surtout, révérend, pas de messianisme outrancier ou vous finirez d’une bien triste manière… (Il s’interrompit et contempla Kolgov avec un air mi-ironique, mi-méprisant :) À moins que vous n’ayez une meilleure suggestion ?
— Non, reconnut Kolgov, déçu de se soumettre aussi vite, sans coup férir.
— Demain soir, trancha Lawson.
— Que se passera-t-il ?
— Demain soir, à minuit, nous arriverons dans ses appartements. Arrangez-vous pour être seule avec elle. Si possible, au dîner, droguez-la.
— Et ensuite ?
— Nous la transférerons à bord d’un des bâtiments d’appoint qui l’expédiera dans l’univers, le plus loin possible.
— Elle ne peut voyager seule, objecta-t-il dans une dernière velléité. Elle est trop faible.
— Cela a-t-il encore de l’importance ? soupira Lawson.
— Oui. Je m’y opposerai.
— Bien, mon révérend. On lui trouvera donc un ou deux accompagnateurs. (Il réfléchit à haute voix.) Qui pourrait être assez stupide pour cela ? Remarquez, ce n’est pas indispensable qu’ils soient consentants.
— Il lui faudra un médecin. Pour l’accouchement.
— Félicitations, vous pensez à tout. Je m’en occupe.
— Mais… vous croyez que cela suffira ? Et le pape, comment va-t-il réagir ?
— Rassurez-vous. Après coup, Edmond XIII nous remerciera, vous et moi. N’oubliez pas que nous délivrons Sa Sainteté d’un problème dont elle n’entendra plus jamais parler.
— Vous n’aviez pas tort.
— À quel sujet ?
— Sur mon expérience en politique, répondit Kolgov avec une certaine amertume. Je suis encore un débutant.
— Cette fois-ci, c’est vous qui le dites. Sommes-nous bien d’accord ? »
Kolgov, même s’il n’était pas encore entièrement convaincu, approuva, puis sortit du bureau. Il n’avait rien de mieux à proposer, et le temps pressait.
Lawson, rasséréné, coupa l’extrémité d’un cigare et l’alluma avec plaisir – petit rituel privé pour toute importante victoire personnelle. Ce nabot de révérend s’était laissé tenter. Si l’affaire tournait mal, ce serait enfantin de le désigner comme seul responsable, pour la bonne et simple raison que, sans le concours de ce chrétien de la première heure, un enlèvement était matériellement impossible. Kolgov voyait au moins juste quand il s’avouait novice en politique. Sa naïveté était confondante.
Lawson souffla des ronds de fumée et les admira s’élever paresseusement au-dessus du bureau, puis se désagréger peu à peu. Exactement le sort que nous réservons à sainte Valérie, songea-t-il avec satisfaction.
***
sostenuto
Elle ne cessait de regarder derrière elle, s’attendant à tout moment à voir surgir des poursuivants. Encore quelques centaines de mètres dans les couloirs déserts avant d’atteindre son but. Elle redoutait les premières contractions. Depuis qu’elle avait quitté son appartement, de violentes nausées la contraignaient à marquer des arrêts. S’adossant à un mur, elle essayait alors de combattre ses malaises, puis repartait, incertaine, la chemise trempée de sueur, le front brûlant, soutenant à deux mains son ventre encombrant. Déjà une demi-heure de course dans les travées. À cette heure matinale, les convertis assistaient à la première messe et les autres dormaient encore. Elle n’en revenait pas que les trois jeunes chrétiens chargés de sa protection pour la nuit l’eussent laissé partir. Sans doute étaient-ils intimidés par une sainte qui les avait presque suppliés pour avoir droit à une promenade sous prétexte qu’on l’enfermait depuis trop longtemps. Quand ils avaient fait mine de l’accompagner, elle avait répliqué que c’était inutile ; de toute façon, elle ne s’absentait qu’un petit quart d’heure. Mal à l’aise, les trois jeunes gens inexpérimentés – pour deux d’entre eux, c’était leur première garde – n’étaient pas de taille à lui tenir tête.
Pourvu qu’il soit là ! pensa-t-elle en frappant à sa porte. Il ouvrit peu après, habillé d’un vague tricot de corps, ne cachant pas sa stupéfaction. Terriblement amaigrie, elle vacillait, le visage exsangue, comme déformée à cause de la rondeur de son ventre contrastant avec sa maigreur.
Valérie Novack implora d’une voix rauque, entre des lèvres desséchées qui avaient depuis longtemps perdu tout éclat : « Alain, laisse-moi entrer, je t’en prie. »
Il la soutint jusqu’à son lit. Elle respirait si bruyamment par la bouche qu’il se demandait si elle n’était pas en train d’étouffer. Elle s’allongea, non sans difficulté, et parut se calmer. Müller la regardait, muet, impressionné et malheureux de la retrouver dans cet état.
Elle tourna la tête vers lui : « J’avais tellement peur que tu ne sois pas là, confia-t-elle en souriant. Mais non, j’avais tort de m’inquiéter. Je suis heureuse, tellement heureuse… (Un spasme parcourut son corps décharné. Müller s’avança.) Chhuut, non, ce n’est rien. Juste cette fatigue… »
Maîtrisant son émotion, il lui prit la main. « Que s’est-il passé ?
— Dieu m’a abandonnée, murmura-t-elle avec une lueur d’affolement dans le regard. Il m’a laissée aux mains des mécréants. Dieu m’a abandonnée, répéta-t-elle en fermant les yeux.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
— Ils répandent l’anathème, ils réclament ma mort et celle d’Alexandre, chuchota-t-elle.
— Qui ça ?
— La LUC. Le saint-père aussi. Tous veulent que je disparaisse. Ils se sont ligués contre leur sainte.
— Comment ça, le pape ? C’est incompréhensible.
— Regarde ce qu’ils ont fait de moi. Pourquoi te mentirais-je, Alain ? Pourquoi ?… Ce qui compte, c’est que je sois revenue… (Elle voulut se redresser pour lui faire face, mais renonça, exténuée par sa marche dans les coursives.) Je me suis trompée. Ma peur de vivre et de mourir seule m’a aveuglée. Comme on cherche un sol sous ses pieds, j’ai cherché une raison à mon existence, alors qu’il ne peut y en avoir, que le vide affreux est partout, il nous cerne. On doit accepter cette vérité. Dieu n’est qu’un mirage, une… une arme pour ceux qui veulent exercer un pouvoir sur les plus faibles et les innocents. Peut-être existe-t-il quelque part, dans un ailleurs inaccessible aux êtres humains, dans une sphère inconnue, mais il ne ressemble pas à ce qu’on nous enseigne dans des fables à endormir debout. Non, bien sûr, il ne pourrait pas cautionner ce qu’on accomplit en son nom. C’est une supercherie. Et le pape, c’est… c’est une image fausse et médiocre inventée par des hommes pour nous rassurer, avant de nous abuser. Le pape, dans son apparat ridicule, sous couvert d’amour du prochain, il trahit, il ment, il parade, il roucoule, il impose son dogme et son ambition. C’est… c’est terrible, lâcha-t-elle d’une voix désespérée. Alors, même si je sais combien c’est injuste, je me suis souvenue de toi, de tes sentiments pour nous deux. Je ne sais pas si tu as raison, mais tu n’as pas tort dans ton refus de croire. Je suis de nouveau perdue, et je n’ai plus que toi, Alain… (Épuisée par sa tirade, elle reprit son souffle.) Moi et Alexandre, nous n’avons plus que toi. On ne sait plus où aller… Par pitié, ne nous laisse pas mourir seuls.
— Tu t’es enfuie ?
— On s’est sauvés. On veut vivre. Avec toi, s’il te plaît. Emmène-nous loin d’ici.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Ils vous cherchent partout. Les chrétiens vont me faire la peau.
— Non. Je parlerai. Je dirai que je suis là de mon plein gré.
— Et ensuite ?
— Je sais plus, Alain. Je suis si fatiguée… J’ai soif », dit-elle dans un frisson.
Le temps pour lui de tendre un verre d’eau, elle s’était évanouie, la tête basculée sur le côté, comme apaisée maintenant qu’elle le savait à côté d’elle. Il s’assit, essayant d’analyser les sentiments qui l’agitaient. Combien de fois avait-il rêvé cette situation ? Combien de fois avait-il imaginé qu’elle réapparaîtrait et réclamerait sa présence ? Aujourd’hui, c’était devenu réalité ; pourtant, même s’il était soulagé, même s’il était en droit de savourer une victoire aussi tardive qu’inattendue, il ne se sentait guère plus heureux. Où était la porte de sortie ? Peu à peu, il s’était préparé à retourner seul sur Terre et à oublier. Avec le temps, avec d’autres missions, il aurait fini par oublier. Maintenant, une fois de plus, tout changeait, et d’une façon encore plus dramatique et incertaine. Un nouveau piège inventé par des hommes égarés dans leur tragédie.
Il en avait trop entendu à bord pour ne pas douter de la santé mentale de Valérie. Accuser Edmond XIII de complot semblait aberrant. Un pape ne pouvait qu’être fier et reconnaissant envers une nouvelle recrue transformant un médiocre Agnus Dei en succès incontestable. Dans sa déraison, elle rendait cette figure emblématique responsable de son malheur. Le plus simple aurait été de prévenir les chrétiens et le révérend Kolgov, et de leur rendre – il avait failli penser livrer – Valérie. Après tout, elle l’avait congédié si sèchement qu’elle n’avait plus sa place à ses côtés. De surcroît, elle était gravement malade et avait besoin de soins. Son intelligence recommandait à Müller de réagir sans faiblesse, mais il en était incapable. Sans Alexandre et Valérie – comment continuer à se mentir à soi-même ? – sa vie n’avait pas de sens.
Valérie gémit. Elle remua un peu et ouvrit les yeux, le cherchant du regard.
« Alain, murmura-t-elle, appelle Dominicci. Il est avec nous… (Elle posa une main sur l’arrondi de son ventre.) Il bouge. Viens l’écouter, l’invita-t-elle en souriant, dévoilant sa peau nue. (Il s’approcha avec précaution et se pencha au-dessus d’elle.) N’aie pas peur de ton fils. Il sait que c’est son père. Je lui ai dit… (Il posa son oreille et sentit aussitôt des mouvements, comme des appels lancés au jugé, amortis derrière un amoncellement de lourdes tentures tièdes. Après un moment de stupeur, la joie le submergea, une joie nouvelle et profonde.) C’est qu’il est heureux de te connaître. Tous les trois, nous nous aimerons, j’en suis certaine à présent… (Il eut du mal à se détacher de Valérie qui s’adossa contre l’oreiller, les traits crispés.) Appelle Dominicci, répéta-t-elle d’une voix harassée. Il t’expliquera. »
Le médecin parut catastrophé quand il découvrit Valérie sur le lit, bizarrement étendue comme une marionnette cassée, de plus en plus affaiblie. Vêtu d’un costume sombre défraîchi, mal rasé, à peine coiffé, il portait une grande sacoche et deux mallettes avec des poignées. « Je suis venu aussi vite que possible, dit-il à la jeune femme. Ils fouillent tous le bâtiment, Riggs en premier. Ses hommes sont armés. J’en ai croisé deux qui ont failli m’interpeller près de la bibliothèque sud. Les convertis sont persuadés qu’ils vous ont kidnappée pour se venger. Qu’est-ce que vous faites là ?
— Racontez à Alain. Il ne me croit pas.
— Je ne l’en blâme pas », répondit Dominicci avant de parler. Quand il eut terminé – omettant de décrire son vrai rôle, – l’ampleur et la cruauté du complot épiscopal sidéraient Müller.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? lança-t-il enfin.
— Aucune idée, répondit lentement le médecin. Si : espérer. Dieu va nous ouvrir un chemin. Il ne peut pas délaisser sainte Valérie, son enfant chérie. Je suis confiant.
— Qu’est-ce que vous apportez ? questionna Müller en désignant sa sacoche et ses deux mallettes.
— Des médicaments, du matériel. Il se peut qu’il…. »
Son bracelet de communication tinta à son poignet. Il le porta à son oreille, se figeant quand il reconnut la voix de son interlocuteur. Il échangea quelques mots, puis baissa le bras, la mine défaite. « Lawson : il sait que nous sommes ici tous les trois. (Devant le regard surpris de Müller, il s’empressa d’ajouter : ) Je n’y suis pour rien, je vous jure. Il y a des caméras partout.
— Qu’est-ce qu’il veut ? interrogea faiblement Valérie.
— Il propose de mettre à notre disposition un bâtiment auxiliaire, équipé pour l’interstellaire, à capacité maximale avec des vivres pour plusieurs années. Il dit que nous sommes libres de partir ensemble n’importe où, mais qu’il faut prendre le large tout de suite, sinon il ne répond de rien.
— Pourquoi est-ce qu’il nous aiderait ? s’inquiéta Müller.
— Il m’a assuré que son seul but est d’éviter que le sang coule. En disparaissant de notre plein gré, personne ne pourra être accusé.
— On peut s’y fier ?
— S’il l’avait voulu, nous serions déjà entre leurs mains… Il rappelle dans cinq minutes, indiqua Dominicci. Que décidons-nous ?
— On accepte, fit la jeune femme. On n’a pas d’autre solution. »
Müller finit par se résoudre à ce choix. Dans cet enchaînement précipité, il redoutait un traquenard.
Deux heures plus tard, le trio de fugitifs quittait Le Bien Pensant à bord du bâtiment auxiliaire numéro six, d’habitude réservé au gros ravitaillement au sol ou aux liaisons avec les supercargos de maintenance croisant dans la galaxie. Avec leur autonomie, neuf planètes civilisées leur étaient accessibles ; la plus proche était à trois mois de distance. Au dernier moment, un doute affreux avait saisi Müller : n’étaient-ils pas tout bonnement en train de s’installer dans leur tombeau ? Ce bâtiment n’allait-il pas tomber en panne ou exploser dans quelques jours ? Après ce qu’il avait appris des intentions du saint-père, il ne savait plus à qui se vouer.
***
calando
L’assemblée générale avait été houleuse. Plusieurs fois, Lawson avait failli couper court et sortir avant l’heure de l’amphithéâtre bondé. Sans l’aide de Kolgov, ses propres explications – laborieuses en dépit d’une longue préparation – n’auraient pas été suffisantes pour amadouer les chrétiens surexcités ; beaucoup avaient semblé prêts à en venir aux mains. L’enregistrement vidéo de Valérie Novack, filmée en catastrophe juste avant son départ avec Dominicci et Müller, s’était révélé capital. Puisque leur sainte émettait publiquement, et apparemment librement, le vœu de quitter le monde des hommes pour se consacrer à sa relation avec Dieu, il leur était difficile de s’y opposer. Même si cette soudaine décision paraissait suspecte à bon nombre d’entre eux, il était de toute manière trop tard pour agir. Aux côtés de Lawson, le révérend, officiellement choisi par leur égérie comme son successeur moral, avait clôturé la séance en souhaitant bonne chance à sainte Valérie dans sa nouvelle vie et affirmant que le saint-père se joignait à lui. Il ajouta qu’elle resterait dans le cœur de tous les chrétiens comme la plus dévouée et la plus parfaite servante de Dieu. Ainsi que Lawson l’avait anticipé, la grande majorité des fidèles préféraient – consciemment ou inconsciemment – emporter une image plaisante, « adorable » de celle qui était l’initiatrice, la révélatrice de leur foi.
De retour dans son bureau, André Lawson parvenait enfin à se détendre. C’était très vraisemblablement la fin de l’affaire Valérie Novack, sans avoir à la kidnapper – un dénouement inespéré. Il offrit un verre de bourbon à son interlocutrice qui paraissait déçue sans que l’on sût bien pourquoi. Lawson ne résista pas au plaisir de la titiller : « Allons, Nina, souriez un peu. Elle a décampé. Ce n’est pas ce que vous revendiquiez depuis des mois ? Dois-je rappeler que c’est par vous que tout a commencé, quand vous êtes venue me demander – devrais-je plutôt dire ordonner ? – de licencier Novack pour croyance religieuse ? Vous vous souvenez ? »
Vêtue d’un pantalon de toile bleu ciel et d’un sweater beige frappé sur la poitrine du logo de la LUC, Nina hocha la tête en silence et but une petite gorgée ; les glaçons s’entrechoquèrent dans le verre. Avec tristesse et amertume, elle se représentait Valérie et Alain en train de faire l’amour. Lawson, en bras de chemises, lui tendit poliment une coupelle d’amuse-gueule. Elle reposa sa boisson et en piocha quelques-uns.
« L’Agnus Dei restera comme ma mission la plus difficile, reprit-il après avoir croqué un petit biscuit salé. Qu’allez-vous faire, une fois à Terre ? On vous attend ?
— Non, mis à part ma famille.
— Vous repartirez ?
— Je ne pense pas.
— Et votre livre – En Route avec Dieu, c’est bien ça ? Vous l’avez terminé ?
— Pratiquement. Je m’attendais à une autre conclusion. Je me demande si je ne vais pas plutôt laisser celle que je prévoyais : un procès papal pour commerce avec le malin. C’était quand même plus… plus bandant que cette minable fuite en catimini !
— Peut-être, mais c’est nettement mieux pour Novack. Dites-moi, dans votre livre, vous… vous comptez dire la vérité ?
— À votre avis ?
— Franchement, je pense que oui. Vous n’épargnerez personne, pas même Edmond XIII et son empoisonnement. Je suppose que vous savez quand même ce que vous risquez en vous attaquant à l’église catholique, à l’image salutaire qu’elle entend délivrer d’elle-même.
— Merci pour votre sollicitude, se moqua-t-elle. Mon éditeur moscovite m’a déjà fait la leçon. Il me protégera. Et puis, on dira que j’invente, que je suis une affabulatrice. Je ne compte pas face à une autorité morale comme le saint-père.
— Mmm… Vous utiliserez un pseudonyme ?
— Je n’ai pas encore décidé.
— Prenez-en un. C’est le meilleur conseil qu’on puisse vous donner. »
Elle mordit dans une friandise de fruit séché et l’avala. « Vous croyez ?
— J’en suis certain. Pour notre sécurité à tous. »
Le regard de Nina eut une lueur amusée. Depuis qu’elle l’avait connu gémissant, tressautant laborieusement alors qu’elle le pressait entre ses cuisses, ici même, sur la moquette de ce bureau, elle ne parvenait plus à le prendre au sérieux. Il se méprit sur son expression et avança la main, s’apprêtant à lui caresser la joue. Sans même reculer, elle éclata de rire. Il se ravisa, profondément vexé.
« On ne se tutoie plus ? le brocarda-t-elle.
— Non… Vous savez, sans doute jugez-vous – à juste titre – que j’ai abusé de vous, la dernière fois.
— Quelle dernière fois ? De quoi parlez-vous ? »
Il marqua un temps d’arrêt. « Ah, on le prend de cette manière ?
— Comment devrais-je le prendre ?
— Très bien… (Il regarda le sol un long moment.) Encore un point avant de nous séparer : quel est mon rôle dans le livre ?
— Exactement celui que vous avez tenu. Ça ne vous dérange pas, au moins ?
— J’aurais apprécié un scénario plus… avantageux. Non pas que je regrette d’avoir couché avec vous en profitant de la situation, mais je me disais que beaucoup de lecteurs risqueraient d’être choqués par ce comportement, surtout de la part d’un haut responsable d’évangélisation.
— Ces scrupules vous honorent, mais je crois que vous mésestimez vos contemporains. Personne n’est dupe. Depuis des siècles.
— Vous, vous avez sacrément tendance à noircir le tableau, mais peut-être est-ce le lot de consolation de la plupart des écrivains médiocres. Mieux vaut forcer le trait pour attirer un peu l’attention.
— Sauf que, cette fois-ci, je n’ai rien à exagérer. »
Il se gratta le menton, l’air préoccupé. « Et pour vous qui avez si vite cédé, qu’est-ce que vous allez baratiner ?
— Que je ne suis qu’une faible femme, tout juste bonne à s’allonger quand on la sonne.
— Allons, je dois au moins vous reconnaître une qualité : vous avez le sens de la formule. Et Müller, il vous manque ? Soyez honnête. Après tout, il vous a jetée comme une malpropre. »
Le visage de la jeune femme se ferma : « Et vous, en ce moment, qu’est-ce que vous cherchez ?
— À montrer que vous êtes une fieffée salope. Sans vous, rien ne serait arrivé. Du moins, pas de cette manière.
— Une salope qui, au final, aura entassé dans sa hotte deux ou trois cents millions de bons petits chrétiens pour Edmond XIII.
— Ce n’était pas prévu.
— Qui sait ? finassa-t-elle. Peut-être que c’est moi la véritable envoyée de Dieu.
— Oh, oh, oh ! Dans ce cas, Dieu ne serait pas très regardant. »
Nina Boké fronça les sourcils : « Comment ?
— C’est vrai. Pour se commettre avec des putes de votre genre, il faudrait que ce Dieu-là soit tombé bien bas, non ? » André Lawson vida son verre, rota d’un air satisfait et commença à rire.
***
Épilogue
cantabile
Assoiffé par la chaleur moite de cette fin de journée d’été, il reposa le livre sur la petite commode de bambou et se leva pour se servir un thé glacé. Devant la terrasse couverte en bois peint à laquelle on accédait par un escalier de quatre marches, un chemin de terre mal aplani, bordé de pierres irrégulières, disparaissait derrière les frondaisons aux troncs d’arbre géants. De la forêt montaient cris et hurlements de la faune excitée par l’imminence des brusques averses quotidiennes. Müller songea qu’ils ne devraient plus tarder à rentrer du marché. Ce matin, il avait suggéré qu’elle en ramenât de gros pamplemousses pourpres à la pulpe délicatement sucrée, qu’il appréciait en salade ou bien écrasés et mélangés à cet épais yoghourt onctueux qu’on servait en rafraîchissement. Vêtu d’une saharienne kaki, d’un short tombant au-dessous du genou et de sandales en cuir, il sirota sa canette bien fraîche sortie du frigo, se demandant si elle avait pensé à emmener la bâche du véhicule tout-terrain pour se protéger de la pluie. Probablement que non. Encore maintenant, Valérie oubliait souvent ce type de détail.
À leur arrivée sur la planète Siam, deux ans plus tôt, elle était pratiquement incapable de se souvenir de ses actions une heure auparavant et encore plus de ce qu’elle était censée faire. À ses moments de lucidité, elle devait écrire à l’avance la plupart de ses faits et gestes. Müller se remémora leur découragement et leurs efforts incessants pour ne pas baisser les bras et pour croire à une amélioration. Il ne comptait plus les fois où elle s’était effondrée, à bout de nerfs, en larmes – et prête au pire. Comment avaient-ils pu traverser cette longue épreuve sans aucune certitude sur sa santé et sur leur avenir financier ? Il avait été le premier surpris de constater qu’il s’attachait de plus en plus à Valérie à mesure qu’ils supportaient ensemble ce châtiment imaginé par le pape – et perpétré par celui-là même qui se présentait aujourd’hui comme leur compagnon ! Dominicci, hanté par le remord, obsédé par l’idée de se racheter tout en sachant que c’était une chimère, n’avait eu de cesse d’offrir son aide, de donner son avis, de proposer médicaments et traitements pour secourir Valérie, au moins psychologiquement. Difficile de mesurer son efficacité. En tout cas, à la naissance mouvementée d’Alexandre dans l’espace, il s’était révélé diablement utile et de surcroît sincèrement heureux que l’enfant vînt finalement au monde. En tolérant le médecin auprès d’eux, Müller lui offrait l’occasion d’expier sa faute tout en veillant à ce que son tourment restât vif – d’autant plus vif qu’il avait en quasi-permanence sous les yeux le résultat de son crime.
Les trois fugitifs avaient retenu cette planète à cause de sa réputation et parce qu’elle était à l’écart des principales voies commerciales et touristiques. Les autochtones, des peuples paisibles qui rappelaient ceux de Balsus-Orano, n’avaient pas posé de conditions ou de questions indiscrètes. Ici, chacun pouvait s’établir, pour peu qu’il ne perturbât pas des mœurs simples, voire technologiquement un peu frustes. Mais il existait bon nombre de compensations pour qui savait – ou devait – s’adapter. Dispensant des cours dans les cités voisines, Dominicci mettait à profit ses connaissances médicales. Utilisant les outils de maintenance du bâtiment auxiliaire de la LUC, Müller bricolait et dépannait, remettant en état des appareils mécaniques ou électroniques, du matériel d’occasion aboutissant ici après avoir servi sur d’autres mondes. En principe, Valérie faisait le taxi ou le livreur avec ce même bâtiment. Quand elle se sentait trop faible, Müller la remplaçait au pied levé. Bon an mal an, ils s’en sortaient convenablement, louant deux maisons en bois sur une grande parcelle désertique ; à la grande frayeur de sa mère, Alexandre, âgé d’à peine deux ans, commençait à s’y aventurer.
Aucun d’eux n’envisageait de revenir sur Terre. Les médias galactiques rapportaient des puissances religieuses en concurrence mais de plus en plus présentes face à un pouvoir politique obligé de composer pour ne pas se couper d’une partie de ses électeurs. Valérie demeurait apparemment hermétique à toute foi, catholique ou autre. Elle n’évoquait jamais son passé de sainte, reportant l’attention et l’énergie dont elle disposait sur un fils qu’elle chérissait. Alexandre avait vu le jour lors de circonstances extrêmement délicates, une césarienne dans des conditions d’hygiène approximatives, avec une mère physiquement très diminuée. La mort l’avait frôlée. Durant plus d’un mois, elle n’avait pas quitté le lit. Cette fois-là, Dominicci l’avait probablement sauvée.
Sur Siam, leur vie s’éclaircissait peu à peu. L’éducation d’Alexandre et la santé toujours précaire de Valérie accaparaient les esprits.
Müller, ayant jeté sa canette de thé glacé, revint sur la véranda. Il se rassit et reprit son livre. La couverture pelliculée à dominante bleu clair montrait à mi-corps une jeune femme levant la main au-dessus du globe d’une planète. Le visage était doux et souriant, le vêtement une simple chasuble blanche. Le titre s’étalait sur deux lignes inclinées, en larges lettres jaune pâle : En Route avec Dieu. Müller entamait le douzième chapitre, quand sainte Valérie apprenait par le médecin du bord, rebaptisé Paoli, qu’il l’empoisonnait depuis des mois. Nina Boké avait écrit sous pseudonyme un best-seller galactique. Son éditeur l’avait prudemment engagée à expurger certains détails, à en modifier d’autres de manière à éviter que le Vatican prît ombrage d’une histoire sordide mais habilement romancée. L’auteur avait imaginé une fin alternative : sainte Valérie enlevée et tuée par les spadassins de Riggs, devenu Johnson. L’une des majors du divertissement venait d’acquérir les droits du livre pour une superproduction. Paradoxalement, le roman, présenté comme une fiction librement inspirée de faits réels mais anciens, entraîna une vague de conversions, à tel point que le pape Edmond XIII fit parvenir sur Siam un message de félicitations à Valérie Novack. Elle en prit connaissance, impassible, déchira le papier, puis appela Alexandre qui en avait profité pour s’éclipser. Pendant plusieurs semaines, Müller – qui croyait être parvenu à préserver leur anonymat – avait vécu dans la crainte de voir débarquer des mercenaires à la solde pontificale.
Livre en main, Müller leva la tête en entendant le bruit d’un moteur. Surveillant l’orée de la forêt à quelques centaines de mètres, il vit déboucher l’antique véhicule à larges pneus qui ramenait sa famille et Dominicci du marché. Depuis quelques minutes, les nuages s’amoncelaient. Quand le tout-terrain s’immobilisa sur l’aire de parking poussiéreuse, soixante mètres devant la maison, Müller dissimula le livre sous un coussin et descendit du perron pour les accueillir. Dominicci, en maillot et short noirs, ouvrit la marche, peinant sous le poids de deux paniers débordant de légumes et de fruits. Valérie, vêtue d’une robe légère de coton beige, coiffée d’un chapeau tressé à larges bords, souleva Alexandre de son siège après avoir ôté la sangle qui lui évitait d’être ballotté sur les ornières. L’enfant s’apprêtait à crier quand un éclair zébra le ciel bas, instantanément suivi d’un grand coup de tonnerre. Des trombes d’eau tiède détrempèrent le sol. Dominicci, allongeant sa foulée, parvint à les éviter. Valérie pressa le pas, ralenti par Alexandre serré contre elle.
Malgré l’envie de la rejoindre pour l’aider, Müller ne bougea pas. Il savait que Valérie serait mécontente qu’il intervînt. Aveuglée par la pluie, mal assurée, elle trébucha sur une pierre et faillit lâcher Alexandre. Elle se rattrapa à temps, une main dans la terre boueuse. Müller courut vers elle. Quand il arriva près d’eux, elle se releva, souriant tristement, comme prise en faute, honteuse d’elle-même. Les yeux brillants, elle lui abandonna leur fils qui riait de bon cœur, douché par les gouttes chaudes ruisselant sur sa petite figure épanouie, inconscient du danger auquel il venait d’échapper. Müller s’en saisit et le brandit bien haut, à bout de bras, heureux d’un Alexandre aussi combatif, aussi vivant en dépit de son infirmité. Comme s’il voulait en découdre avec les éléments déchaînés, l’enfant remua vigoureusement son unique bras terminé par un moignon à trois doigts. Après un instant d’hésitation, Valérie vint se blottir contre son père ; tous trois avancèrent jusqu’à la véranda, indifférents aux intempéries, unis, réconciliés avec eux-mêmes.
Pour eux, à présent, nul besoin de se soumettre à un Dieu ; leur bonheur et leur salut étaient entre leurs mains.
FIN
JSLR
« Je Suis La Réponse »
ñ
Janvier 2006
Ex omnibus novis terris, hic fuisset splendidissimus
De tous les mondes nouveaux, celui-ci aurait été le plus éclatant
Leo humeris meis ; panthera in ore mio
Un lion sur mon dos ; une panthère dans ma bouche
Les citations sont extraites de La Bible de Jérusalem (texte Éditions du Cerf, Paris, 1998)
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Partition
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giocoso
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1
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Joyeux
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sostenuto
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2
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Soutenu
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giusto
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3
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Juste
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sforzando
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4
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Renforçant subitement le ton
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con moto
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5
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Avec du mouvement
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più
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6
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Plus
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sostunuto
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7
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Soutenu
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aumentando
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Augmentant l’intensité
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mosso
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Animé
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morendo
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En mourant
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mezza voce
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À mi-voix
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con brio
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Avec brio
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poco a poco
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Peu à peu
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con fuoco
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Avec flamme
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mesto
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Triste
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con brio
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Avec brio
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sostenuto
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Soutenu
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calando
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Diminuant l’intensité
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cantabile
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Mélodieux
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giocoso
es questions se succédaient. Il enchaînait les réponses.
« Quelle est la puissance nominale pour un phénomène en plein jour, par temps humide, visible à trente kilomètres ? »
Alain Müller, le regard rivé sur le ciel gris de Stuttgart qu’il apercevait à travers les fenêtres de la salle d’examen, fit le calcul mentalement : « Environ 180 UE.
— Bien. Question 122, suite : avec quel spectre chromatique ?
— Le spectre 6 rouille mat pour la netteté des contours et un halo convaincant. Les numéros 12 et 23, vert phosphore et bleu prussien, peuvent également convenir.
— Question 1084 : dans Les Livres des Chroniques, qui fut le premier chef des preux de David ? »
Cette partie de l’Ancien Testament – incontournable classique en interface divine –, il l’avait particulièrement bûchée. Il récita : « Yashobéam, fils de Hakmoni, le chef des Trois : c’est lui qui brandit sa lance sur trois cents victimes à la fois. »
Les questions continuèrent, sans ordre apparent, lancées par quatre des huit membres du jury, tous enseignants à l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine de Stuttgart. Une assistante roide en tailleur chiné entrait sur son pupitre les réponses en abrégé. En retour, s’affichaient aussitôt sur tous les écrans du jury le résultat et le total des points obtenus. À midi quarante, le quota réglementaire des deux cents questions étant atteint, le président du jury, sous-directeur de l’ISTID, cravaté de bordeaux, pantalon et blazer bleu marine, signifia que l’examen était terminé ; il pouvait se retirer et laisser les délibérations se dérouler.
Dans le couloir, après avoir bu coup sur coup trois cafés à un distributeur automatique, Alain Müller fut incapable de s’asseoir ; il marcha de long en large, anxieux, lissant nerveusement ses épais cheveux bruns coiffés en brosse. À 13 h 30, la porte s’ouvrit sur une enseignante impassible qui lui fit signe d’entrer. Müller s’avança devant la longue table du jury, le cœur battant.
« Monsieur Müller, eu égard aux rapports du corps professoral, eu égard à vos résultats aux différentes épreuves et en ce jour de grand oral final, eu égard enfin à votre attitude générale dans notre école, nous vous déclarons apte à remplir les fonctions d’ingénieur en interface divine, option catholicisme romain. Le jury vous félicite pour vos excellents résultats qui confirment ses attentes. Félicitations. »
Dans son veston de tweed un peu trop large, acheté pour l’occasion, Müller bredouilla des remerciements, reçut un document récapitulatif provisoire et quitta le jury. Il avait réussi. Ses bonnes notes en calcul holographique et projection 3D avaient compensé ses médiocres résultats en psycho-ethnologie et navigation interstellaire – deux matières heureusement secondaires. Tous les sacrifices et les épreuves qu’il avait endurés formèrent comme un film repassant en accéléré, cette consécration en effaçant momentanément les périodes les plus pénibles. Alors qu’il marchait, sourire aux lèvres, vers la sortie, il aperçut Valérie Novack ; elle arpentait le carrelage du grand hall d’entrée de l’Institut Supérieur en Technologie et Ingénierie Divine. Dès qu’elle le reconnut entre les hautes colonnes de pierre taillée, elle se précipita vers lui, le visage soucieux, l’interpellant d’une voix fébrile : « Toi, tu as réussi, hein, c’est ça ? Raconte !
— Calme-toi. (Elle se balançait de gauche à droite, comme ballottée par des vagues invisibles.) Tu as pris du Surbutex ?
— Quoi ? (Elle se passait la main sur la figure, d’une manière heurtée, comme pour en retirer une toile d’araignée.) Putain, raconte-moi ! Tu les as eus, hein ? C’est quoi, ce truc ? interrogea-t-elle en montrant le document du jury qu’il tenait à la main.
— Écoute-moi, tu t’es envoyé du Surbutex, hein ?
— Merde, oui ! Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Ça ou autre chose ! Vous êtes tous pareils ! Fais voir ! » lança-t-elle en tendant le bras.
Müller mit le papier hors de sa portée. Il ne voulait pas risquer de la décourager. « Mais on t’avait bien prévenue de rester clean ! Ils vont tout de suite s’en rendre compte ! Combien en as-tu pris ? (Il s’approcha d’elle.)
— Fous-moi la paix ! fit-elle en se dégageant. (Ses lèvres tremblaient.) C’est l’heure. Je dois y aller. Laisse-moi !
— Attends. » Elle s’enfuit, incertaine dans sa jupe trop serrée et sur ses talons hauts qui résonnaient sur le sol, elle d’habitude mal fagotée dans des pulls informes et de vastes pantalons. Müller renonça à la rattraper ; l’expérience lui avait appris qu’il ne servait à rien de s’occuper d’elle dans ces moments-là. Valérie était plutôt bonne élève, mais émotive, trop instable – avant le catholicisme, elle avait tâté de l’islam chiite et du taoïsme. Le plus terrible pour elle était sans doute qu’elle avait conscience de gâcher ses chances sans pouvoir pour autant y remédier, ce qui la fragilisait davantage. En outre, depuis quelques mois, elle semblait rejeter les techniques sophistiquées qu’on leur enseignait, affirmant à la ronde qu’ils ne fabriquaient que des mensonges et que les âmes simples avaient besoin de vérité. Les autres étudiants en interface divine – spécialité très sélective, – demeuraient étrangers à ce type de débat ; ils approuvaient avec un sourire en coin, ayant déjà fort à faire en essayant d’assimiler et de régurgiter au mieux le volumineux programme de l’ISTID, l’une des trois meilleures écoles terriennes en ingénierie divine.
Oubliant cette rencontre, tout à son succès, Müller traversa le boulevard et marcha jusqu’au café où lui et d’autres élèves de sa promotion avaient coutume de se réunir. Malgré un vent humide et le sombre ciel automnal, il foulait avec plaisir le bitume de Stuttgart. Les vitrines lui semblèrent tout à coup si radieuses et les passants si amicaux qu’il devait résister à la pulsion de les embrasser. Il se contenta de sourire à ceux qu’ils croisaient, parfois de saluer d’un signe de tête des inconnus qui le regardaient sans comprendre.
Comment leur expliquer ? se disait-il. Cinq ans que je m’échine à Stuttgart dans ma chambre. Cinq ans à bûcher, à avaler leurs manuels, à préparer leurs foutues démonstrations, à assister des professionnels tyranniques dans des foires ou des spectacles religieux de toute la région pour un salaire ridicule. Tout ça, c’est terminé ! Dès mon premier engagement, je m’envole pour un nouveau monde. À moi l’aventure ! À moi les voyages et les missions exotiques ! Enfin ! J’ai réussi ! Merci, mon Dieu ! plaisanta-t-il en lui-même.
Il poussa la porte vitrée du café et se dirigea vers le groupe attablé qui braillait, verre à la main. Frédérik, option islam sunnite, l’aperçut le premier et le héla joyeusement. Alain se joignit à sa quinzaine de camarades hilares sur l’imposante banquette de moleskine rouge, surmontée tout du long d’un miroir. On lui servit une bière brune à la mousse ambrée. Tous ou presque étaient reçus ; même les recalés semblaient gagnés par l’euphorie ambiante.
« T’as eu tes notes ? l’interrogea Frédérik.
— Et comment ! (Müller brandit gaiement le papier du jury.) Écoutez ça : 326, soit quinze et demi de moyenne, répondit-il avant une lampée généreuse.
— Wouaahh ! Félicitations, le catholique ! s’écria quelqu’un par-dessus le brouhaha des autres conversations. Jusque-là, c’est pratiquement le meilleur score ! Tu les as achetés ou quoi ! »
On renchérit ; on lui adressa force éloges et bourrades.
Il dut bientôt grimper sur la table, faisant rouler des verres rattrapés in extremis, et chanter, ou plutôt déclamer tant bien que mal plusieurs lignes d’un psaume – en interface divine, c’était une tradition pour une fin d’année universitaire. Il s’en sortit relativement bien, cédant la place à une autre lauréate qui ânonna et massacra avec allégresse des vers de la sourate Al-Hijr. Les étudiants se séparèrent peu après, convenant de se retrouver le soir même pour la fête donnée par Frédérik dans son grand loft du quartier central, propriété de sa famille. Comme d’habitude, il y aurait foule. Comme d’habitude, on y côtoierait des hologs dernier cri pour le service… et plus. Et, toujours comme d’habitude, plus d’un convive ivre mort devrait se faire tirer l’oreille pour s’extraire des bras – ou de l’entrejambe – des belles créatures artificielles.
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sostenuto
Chacun observait avec intÉrÊt et amusement les prouesses du petit Patrick, option judaïsme, acrobatiquement juché sur le splendide modèle féminin, une Bödinger 12C, pilonnée sur le sofa du salon ; on encourageait de la voix, reprenant derrière lui, multipliés par soixante gosiers excités, ses ahanements à chaque coup de rein. La holog de la firme munichoise Bödinger finit par se cabrer, émettant des cris de jouissance haut perchés tout à fait convaincants. Patrick avait remporté son pari : contraindre la créature à se déclarer en fonction orgasme alors qu’elle était réglée sur le niveau le moins favorable, juste avant la frigidité – il en fallait pour tous les goûts. Il se retira, épuisé, suant, sous les applaudissements de l’assistance éméchée, couvrant, dans un reste de pudeur inattendue, son bas-ventre des pans de sa chemise déboutonnée.
À nouveau, la musique retentit et l’alcool de couler. Müller, adossé contre une bibliothèque de livres saints, complimentait sur ses résultats Anita, grande blonde opulente, option bouddhisme du Grand Véhicule, quand Valérie, surgissant d’où ne sait où, se propulsa vers lui, interrompant leur conversation. Elle portait un tee-shirt beige, visiblement sans soutien-gorge, un pantalon de toile kaki avec de grandes poches latérales zippées, s’arrêtant à mi-mollet, et des tennis grises à épaisses semelles, maculées de terre. La frange de ses cheveux noirs et raides, coupés courts, masquait son front. Ses yeux verts écarquillés, virevoltant sans cesse, comme pris au piège, contrariaient le profil classique de sa figure émaciée. Une partie des étudiants aurait aimé que Valérie Novack s’attardât sur eux, une autre plaignait cette excentrique – tout en s’en distrayant, – le dernier lot regrettant que l’ISTID l’eût admise, lui reprochant de dénaturer ou de conspuer leur enseignement. Müller oscillait entre la première et la seconde catégorie.
L’élève évincée par son apparition protesta – par principe, car tous savaient l’inanité de tenter de raisonner cette originale, – puis s’éloigna vers la grande table en verre et acier trempé sur laquelle bouteilles de toute taille, verres de toute forme, pilules euphorisantes et amuse-gueule étaient éparpillés dans le plus grand désordre.
« J’ai pris ma décision », lança Valérie Novack en regardant fixement le mur derrière Alain Müller. Il remarqua autour de son cou la chaînette maillée retenant une petite croix en or.
Elle avait échoué de quelques points seulement, mais le jury l’avait autorisée à redoubler sa dernière année – une faveur plutôt rare.
« C’est parfait, jugea-t-il prudemment, étonné que Valérie vînt se confier à lui. (Tous deux se fréquentaient de loin en loin, sans plus.)
Elle braqua vers lui un regard étincelant : « Toi, tu es différent de tous les autres. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais, moi, j’en suis sûre, soutint-elle. (Elle tendit la main et effleura un instant sa joue, comme si elle voulait s’assurer qu’il était bien réel. Décontenancé, il lui sourit gauchement tandis qu’elle le dévisageait.)
— Je pars pour l’Académie Théâtrale de Toulouse. Ils ont accepté mon dossier. (Elle parlait de la célèbre école du Sud de la France ; on y formait les futurs prédicateurs et prêcheurs des religions de tous bords.)
— Tu as bien réfléchi ?
— Pourquoi me dis-tu ça ? réagit-elle aussitôt. Tu me penses incapable de jouer le rôle d’une sainte, c’est ça ?
— Non, non, juste que c’est peut-être dommage d’arrêter maintenant l’ISTID. Une année, ce n’est pas la mort.
— J’ai compris beaucoup de choses aujourd’hui… non, cette nuit, quand j’ai rêvé… de toi, finit-elle par dire.
— Ah ? J’y étais à mon avantage ?
— Je ne sais pas… (Elle se tut et regarda le sol, concentrée.) J’étais, reprit-elle, étendue sur une grande plage, près d’un vaisseau interstellaire. Il pleuvait. Une foule étrangère se lamentait. Il y avait des cantiques. Je crois bien que je devais être morte… ou en train de mourir. Tu venais pour me sauver. On m’avait empoisonnée, moi et mon enfant… notre enfant.
— Notre ? » Malgré lui, il frissonna.
Elle approuva de la tête et le contempla avec un curieux regard, presque maternel. « Tu m’en veux, hein ? Bientôt, tu vas me le reprocher, de te révéler tout ça ?
— Pas du tout. C’est simplement difficile de te suivre.
— Ne t’inquiète pas, Alain. Ne t’inquiète de rien. Je pars demain. »
Frédérik, le propriétaire des lieux, arriva près d’eux, débraillé, titubant légèrement sous l’effet d’un mixte de gélules énergisantes. Assistant de loin à leur dialogue, il avait aperçu Alain blêmir.
« Alors, quel est le problème ?… (Valérie Novack se tourna vers le nouveau venu, l’œil noir.) Bon, je dérange là ou quoi ? »
Valérie gonfla la poitrine, paraissant prête à éclater, mais renonça et les quitta à grandes enjambées pour se poster près de l’escalier, la mine renfrognée.
« Quel numéro, celle-là ! lança Frédérik, goguenard. (Il se frotta le menton, l’air préoccupé.) Qu’est-ce qu’elle voulait ? Tu vas te la faire ?
— Elle s’en va à Toulouse.
— Pour l’Académie ? (Müller confirma. Frédérik eut une moue dubitative.) C’est bizarre qu’ils l’aient retenue. Elle a à peu près autant de talent qu’un fer à repasser, mais, bon, on sait jamais, elle pourra toujours passer la serpillière après le show. (Il s’esclaffa.)
— Tu la sous-estimes, répliqua Müller. Elle ira loin.
— Loin ? Mon cul, oui. Regarde-la bien, fit Frédérik, tu la vois tenir un premier rôle, sur n’importe quel monde, même le plus archaïque, au milieu d’une tribu de sauvages à moitié à poil ? »
Alain se retourna vers l’escalier. Valérie, assise sur les premières marches, était immobile, le buste bien droit, serrant devant elle son verre à deux mains. Remarquant que ses yeux brillaient, il se demanda si elle avait encore abusé d’un stimulant quelconque ; en l’observant avec plus d’attention, il comprit qu’elle pleurait silencieusement dans le bruit et la cohue générale. Tout en étant lui-même surpris par sa propre réaction, il s’en trouva ému et partit la rejoindre.
« C’est ça ! maugréa Frédérik derrière lui. Va vite la consoler, tu me raconteras ! »
Alain Müller jura entre ses dents et continua à marcher vers Valérie Novack. Son rêve l’intriguait. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on vous décrivait comme un sauveur, même si c’était de la part d’une personnalité aussi fantasque. Avec un peu de chance – et beaucoup de persévérance, – elle pourrait même devenir l’une des saintes envoyées en mission commandée à travers la galaxie pour Edmond XIII, le nouveau pape africain du Vatican.
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giusto
PerchÉ dans la cabine de contrÔle du bÂtiment auxiliaire de diffusion, Pavarini secouait la tête de dépit. Ce quadragénaire barbu, amateur de bonne chère et de très jeunes filles indigènes, avait beau modifier les paramètres de sa console de mixage, il subsistait une réverbération trop importante. Loin d’y ajouter la théâtralité requise, ce défaut enlevait au discours une part d’authenticité. Certes, deux mille mètres en dessous de l’engin en vol stationnaire, la peuplade de la région était plutôt crédule et bon enfant, mais Pavarini appréciait le travail bien fait – et il appréciait encore plus que le responsable d’opération fût satisfait, ce qui permettait qu’on fermât les yeux sur sa consommation de tendresse locale.
De son côté, Alain Müller bataillait avec sa double rampe de projecteurs holographiques et un halo mal réglé autour de la gigantesque figure occultant le ciel au-dessus de la cité lacustre. Heureusement que l’intervention se terminait dans quelques minutes.
Pavarini pesta à nouveau. « Il y a toujours des interférences ! Je comprends rien ! »
Müller attribuait les perturbations électromagnétiques à un orage qu’on entendait au loin. Un grand sifflement perçant couvrit soudain le prêche. L’ingénieur du son coupa presque aussitôt le haut-parleur défectueux. La foule silencieuse, massée plus bas dans des dizaines d’embarcations agglutinées autour des huttes sur pilotis, ne parut se rendre compte de rien. Le chef d’équipe ouvrit la porte de la cabine à baie panoramique, prêt à réprimander Pavarini qui le devança : « Un court-jus. Ce sera résolu en un rien de temps, assura-t-il.
— Tu en es sûr ?
— Certain. » Le responsable d’équipe de la mission Agnus Dei bougonna, puis se retira.
« Tu descends ce soir ? lança Pavarini.
— Je ne sais pas encore, répondit Müller. Je dois voir Nina.
— Fous-nous la paix avec ta Nina ! Y aura cinq ou six nubiles. Je me suis arrangé avec le maquereau. Pas de limites, pas d’interdits. Et c’est pour toute la nuit !
— Qu’est-ce que tu as promis en échange ?
— Tu devineras jamais.
— Vas-y, dit Müller tout en vérifiant des paramètres techniques.
— Écoute donc : six livrets d’une séquence pieuse 3D, la montée du Golgotha, version expurgée, et, tiens-toi bien, sous-titrée pour les malentendants. Quel con !
— Et s’il s’en aperçoit ?
— T’inquiète ! On finit cette planète dans trois jours. Ciao, bella ! Cap sur Niziss, constellation du Vif Argent !
— Que le Seigneur te bénisse ! plaisanta Müller.
— Tout juste ! Alors, tu viens ?
— On verra. »
Un signal sonore indiqua que le tableau céleste devait changer dans six secondes. Müller reporta son attention sur son écran de contrôle principal. D’un clic, il confirma la séquence suivante. Les douze projecteurs de la rampe inférieure du vaisseau, suspendus au-dessus du lac vert sombre, composèrent la nouvelle scène : Dieu, assis sur un rocher, pointant un doigt amical vers la quinzaine de milliers d’autochtones qui eurent un mouvement de recul craintif et émerveillé. Dans le dialecte du cru, le processeur de traduction automatique délivra le message d’un timbre ferme et persuasif, un brin menaçant :
« Mes enfants, apprenez que ma parole est d’amour et qu’il vous faut la respecter. Ceci est ma voix ; elle vous enjoint de suivre mes préceptes qui mènent à la félicité. Sachez écouter mes représentants de la Légion Unifiée Catholique, ceux-là mêmes qui me permettent en ce jour mémorable de m’adresser ainsi à vous, depuis le lieu éternel et secret où je réside pour votre bonheur. La LUC porte mon enseignement divin partout où des êtres s’interrogent et doutent. Je suis la réponse que vous attendiez. Allez et vivez dans la paix ! Mes enfants, je suis à vous comme vous êtes à moi ! Dans l’éternité et les siècles des siècles ! »
Dans sa tunique blanche, une large écharpe de laine écrue sur l’épaule, Dieu leur sourit, se leva, digne, et gravit le flanc escarpé de la montagne désertique. Un chœur féminin s’éleva crescendo, gracieux, évanescent, accompagnant le robuste vieillard. Ses traits et sa morphologie étaient modifiés pour s’apparenter aux caractéristiques des habitants de ce monde. Depuis trois mois, Müller participait au programme de xénomorphing, un travail complexe qui l’accaparait quand le vaisseau de la LUC se déplaçait entre les planètes à évangéliser.
Pavarini déclencha le jingle de fin de la LUC. Müller pilota l’estompage du tableau. Résultat honorable, sans plus, mais probablement suffisant pour les spectateurs qui croyaient assister à une apparition miraculeuse du créateur de l’univers.
Après la phase des prodiges viendrait le temps des architectes, quand il faudrait vérifier les bonnes dispositions des populations. Les architectes descendraient, convainquant les autochtones de bâtir des chapelles à partir des modèles qu’ils apportaient. Ils présenteraient ces constructions comme des preuves d’amour envers Dieu et le moyen de s’adresser à lui par le truchement d’un crucifix. Ce Jésus de grande dimension recelait un dispositif capable de filmer l’intérieur de la nef et de retransmettre au Vatican ce qui s’y déroulait. À l’inverse, le saint-siège pouvait piloter le Christ, le faire parler et déclencher de petits phénomènes paranormaux qui entretiendraient la foi avant l’arrivée prochaine des vrais représentants du clergé chargés d’organiser l’implantation du catholicisme.
Les réactions à la venue des architectes étaient diverses. S’ensuivaient souvent de longues tractations finissant par des dons en nature de la LUC, outillage, vêtements, semences ou gadgets, parfois quelques armes. Les architectes occupaient une place stratégique dans le dispositif d’évangélisation. Peu nombreux, ils étaient très bien payés, touchant une prime par édifice.
Müller et Pavarini assistèrent d’un œil blasé à l’habituel feu d’artifice qui illumina les eaux et enchanta les indigènes. Leur bâtiment rejoignit ensuite le vaisseau principal. Le Bien Pensant croisait vingt mille mètres plus haut, à l’abri des regards. Pavarini y invita Müller autour d’un verre à la cantine. Festoyant de fruits secs et de petits biscuits salés, il lui tint le crachoir avec d’invraisemblables prouesses sexuelles, avant que Müller ne regagne son carré à l’arrière du bâtiment, espace aveugle de trois mètres sur trois. Nina Boké, chef documentaliste chargée, entre autres tâches, de rédiger les rapports au Vatican, devait l’y retrouver un peu plus tard.
Ils se fréquentaient depuis plusieurs mois. Nina était plus attachée à lui que l’inverse ; il se contentait de la situation sans compter bâtir une relation durable. Cette trentenaire élancée, intelligente et cultivée, était profondément vexée de ne pas tenir son amant sous sa coupe, d’autant qu’elle ne manquait pas de prétendants, en premier lieu Lawson, le directeur de la mission, qui, au début du voyage, l’avait vainement courtisée. Elle se jugeait lésée.
Nina Boké, originaire de Guignée, études de lettres à la prestigieuse Sorbonne : elle s’était d’abord tournée vers le journalisme culturel, avant de rejoindre la LUC, attirée par l’aventure et comptant en tirer un récit à succès, forte de son expertise en technique littéraire et de sa connaissance des grands auteurs classiques du xxvie siècle – sujet de sa thèse avec mention. Rédigeant des notes depuis leur départ, elle essayait de terminer son premier chapitre, enrageant de son propre perfectionnisme qui l’empêchait de se montrer satisfaite de son travail. Il ne restait qu’une petite année avant de retourner sur Terre ; onze mois ne seraient pas de trop pour achever l’ouvrage provisoirement baptisé En Route avec Dieu. Müller s’était fait un plaisir de lui donner son opinion sur un titre aussi banal et racoleur – ce qui n’avait pas découragé Nina. Au contraire, blessée dans son amour-propre, elle mettait un point d’honneur à le conserver.
Müller ouvrit le petit frigo encastré près de sa couchette et en sortit un pack d’eau gazeuse. Il vida une canette, puis s’allongea sur le lit, après avoir branché son système audio sur de vieux standards de jazz. Cette vie singulière sur Le Bien Pensant, vaisseau intersidéral de la LUC, l’une des quarante-trois unités opérationnelles de la firme catholique qui traversaient l’espace à la recherche de nouveaux sujets à évangéliser, finissait par lui peser. Si on le lui avait prédit à sa sortie de l’ISTID, il ne l’aurait pas cru. Au bout de quatre années de route ininterrompue dans les constellations convoitées par le catholicisme et son pape Edmond XIII, aux visées clairement expansionnistes, la routine avait pris le dessus ; la routine et la fatigue, car point de pause, hormis deux fois quinze jours de stupide – et onéreuse – débauche sur le satellite V-Max. Pour tous les employés du Bien pensant, c’était la même cadence infernale pour respecter les objectifs de leur puissant armateur. Le sacro-saint dimanche permettait juste de compenser le sommeil en retard et de se perdre quelques heures dans les espaces virtuels loués au mois aux différents prestataires agréés par la LUC sur ses immenses bâtiments cargos aux équipages de cinq mille âmes. Müller en venait parfois à penser qu’avec une firme catholique concurrente – il en existait trois autres de taille comparable, – son sort eût été plus enviable. Si l’on ajoutait les gros armateurs des autres principales obédiences – islamiste, bouddhiste, confucianiste, taoïste et judaïque, – on frôlait quarante firmes d’importance qui moissonnaient de nouveaux fidèles parmi les nombreuses races humaines de la galaxie. À l’obtention de son diplôme, la Légion Catholique Unifiée proposait de confortables appointements et des conditions de vie aussi prometteuses que théoriques. À l’époque de son recrutement, Edmond XIII, le nouveau pape africain d’origine béninoise, avait retenu la LUC comme l’un de ses deux vecteurs majeurs de développement. En perte de vitesse, le catholicisme comptait beaucoup sur Edmond XIII, un pragmatique doublé d’un fin stratège. Celui-ci s’était donné une décennie pour revenir au même niveau que le bouddhisme et l’islam, ses deux premiers rivaux.
Rester à la LUC ou bien passer à la concurrence : c’était probablement peu ou prou le même train-train partout ailleurs. Non, il fallait s’armer de patience, puis passer ingénieur indépendant, choisissant soi-même des missions ciblées, plus courtes, plus lucratives, et de vrais temps de repos. Deux pleines campagnes consécutives, soit environ dix années de labeur, représentaient le prix minimal à payer pour acquérir l’expérience nécessaire.
Alain Müller finit par somnoler, souhaitant vaguement que Nina Boké ne vînt pas cette nuit, lorsque le signal d’une transmission le dérangea. Il ouvrit les yeux et tourna la tête vers l’écran mural au-dessus de son petit bureau : au vu du logo – celui de la LUC, croix métallique sur triangle inversé, – c’était une communication officielle, sans doute les détails de la prochaine mission qui débuterait dans quinze jours, le temps d’atteindre la planète Niziss. Il se leva en bougonnant, entra son code personnel et attendit.
Gagné ! C’était le programme des réjouissances, heure par heure, étape par étape, tous les contrôles et procédures à respecter dans le processus d’évangélisation. Un clic droit détaillait sa participation surlignée en couleur. Il activa le défilement paginé et nota mentalement ses principales sorties. Chaque bâtiment du type du Bien Pensant disposait d’une centaine d’équipes de diffusion panoramique, comme celle à laquelle appartenait Müller. Pratiquement tous les jours, chacune d’entre elles, envoyées par roulement selon un quadrillage systématique de la planète, prenait en charge deux ou trois spectacles quotidiens destinés à prouver la présence de Dieu. Entre quinze et vingt techniciens orchestraient de grandioses apparitions arrosées de discours dogmatiques, adaptées aux mœurs indigènes, préalablement décortiquées par une expédition d’anthropologistes, de sociologues et de psychologues. Aucun débarquement de la LUC n’intervenait sans une étude secrète sur place d’au moins une année, donnant naissance à un épais rapport multimédia, analysé par l’agence de marketing religieux Fabergé, Labrizzi & Co. Cet organisme se targuait d’un taux moyen d’évangélisation de 43 %, résultat contesté par la concurrence, par nature malaisé à vérifier, de même que le degré de conviction des nouveaux venus dans la grande famille du pape Edmond XIII, spécialement sur la durée. En outre, bien souvent, passé les premières années, la croyance officielle s’acoquinait avec les divinités et les coutumes locales. Le Vatican ne s’en formalisait pas, tant que cela n’empêchait pas le respect des accords financiers qu’il passait avec les multiplanétaires exploitant les ressources minières et agricoles.
Surfant entre les différentes congrégations et ligues qui recherchaient en permanence les meilleurs talents, les ingénieurs les plus entreprenants fondaient leurs propres agences, jetant leurs employés dans le cosmos pour une vie âpre, souvent dangereuse. Combien d’ingénieurs en interface divine, imprudents, mal encadrés, avaient perdu la vie lors de révoltes de païens choqués qu’on osât contester leurs idoles séculaires ? Müller évitait de descendre à terre. Si Pavarini voulait se frotter aux jeunes et tendres coquillages de la cité lacustre, libre à lui. Un matin, une enfant dont il aurait abusé lui trancherait la gorge.
Müller, parcourant distraitement le programme, s’y reprit à deux fois sur le paragraphe décrivant la troupe théâtrale chargée de clore la dixième journée. Le Vent de la Foi les rallierait dans quelques jours par vol spécial. Il relut le nom d’une des actrices : Valérie Novack. Pas de doute, c’était bien elle, Valérie. Aucune nouvelle depuis leur nuit mémorable avant qu’elle ne parte pour l’Académie de Toulouse. Quatre ans plus tard, il se souvenait de la chaleur de son corps, des morsures qu’elle lui avait infligées à l’épaule et sur la poitrine, jusqu’au sang. Elle était comme libérée de ses entraves, perdant toute retenue. Il n’avait pas eu la naïveté de s’imaginer à l’origine de cette surexcitation due aux drogues dont elle faisait une consommation effrénée. Il avait presque fallu la molester pour la calmer. Effrayé, impuissant à la ramener tout à fait à la raison, il l’avait laissée, plutôt lâchement, alors qu’elle haletait, râlait sur le lit. Comment oublier cette étreinte débordant d’énergie animale, farouchement, totalement païenne comme aurait prêché un prêtre catholique ? Quel rôle réservait-on à Valérie ? Vu son peu d’expérience – sa sortie de l’Académie ne pouvait être que très récente, – peut-être ne servait-elle encore que de doublure. En quatre ans, son état psychologique avait pu empirer. Peu importait. L’excitation de la retrouver prit le pas sur son appréhension.
Pensivement, il prit une autre canette, la déboucha, avant de la lever, impatient de trinquer avec son ancienne camarade de l’ISTID.
Au même moment, la porte s’ouvrit sur Nina Boké, mine soucieuse, portant sous le bras une liasse de feuillets imprimés, annotés à la main, qu’elle posa sur la tablette – énième version du premier chapitre de En Route avec Dieu. « Tu bois à la santé de qui ?
— À la mienne. »
Elle haussa les épaules. « Moi aussi, j’ai soif. »
Il lui désigna le frigo. « Suffit de se servir.
— Je te remercie, dit-elle en tirant la poignée. (Elle attrapa une canette.) Comme d’habitude, tu es un vrai goujat », ajouta-t-elle avant de boire.
Müller reluqua ses baskets de cuir jaune et noir, son pantalon de toile gris et un pull blanc à petites côtes verticales moulant un corps svelte. D’épais cheveux noirs, ramenés en chignon, profilaient son visage marqué par le manque de sommeil. Maintenant émoustillé par la présence de la documentaliste, il l’attrapa par la taille et la bascula sur son lit, faisant peu de cas de ses protestations.
« Alain, murmura-t-elle en bloquant la main qui se faufilait sous son pull, tu es incorrigible… » Il ne répondit pas, trop occupé, de l’autre main, à descendre la fermeture éclair du pantalon, pressé de flatter le superbe contraste entre sa peau noire et une dentelle bleu azur.
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giocoso
Trente mille mÈtres au-dessus de la planÈte Niziss, la grand-messe prenait fin. Müller, debout dans une travée des gradins bondés, patientait pour s’insérer dans une des files vers la sortie. André Lawson, directeur de l’Agnus Dei, s’était déplacé en personne pour galvaniser ses troupes. Au bout de quatre années de course, les résultats restaient médiocres, bien en deçà des engagements contractuels de la LUC, ce qui expliquait sa participation à une séance de motivation collective. Le discours avait rapidement dévié sur des objectifs éthiques – l’obligation morale, le devoir de participer aux conquêtes catholiques, – et non plus seulement commerciaux ou financiers, comme à l’accoutumée. La pirouette rhétorique ne trompait pas grand monde ; mais il fallait bien exhorter les employés de la LUC pour qu’ils endossent de nouveaux risques, bien réels : depuis le début des opérations sur Niziss, une semaine plus tôt, sans aucun signe avant-coureur, les autochtones, de fervents animistes, avaient violemment pris à partie trois équipes au sol. L’inquiétude gagnait le personnel, mais il était exclu de se retirer aussi vite. La centurie de mercenaires, qui voyageait sur chaque bâtiment pour exécuter discrètement toutes les inévitables basses besognes associées à l’évangélisation, serait désormais de la partie. Ici dirigée par Riggs, personnalité intransigeante et sans grand scrupule, ses membres revêtus d’une épaisse bure grise barrée d’une grande croix blanche, dissimulant leurs armes, elle protégerait tout déplacement au sol, désormais strictement limité.
Alors que Müller s’apprêtait enfin à franchir l’encadrement d’une sortie, il sentit un regard insistant posé sur lui. Il chercha des yeux. Près de la porte à double battant par laquelle s’écoulait un flot d’auditeurs, elle attendait, immobile contre le mur lambrissé. Ils se dévisagèrent. S’étant brusquement arrêté, l’ingénieur provoqua un début d’encombrement. Il finit par se ranger sur le côté, avant de se faufiler près de Valérie Novack. L’arête du nez sertie d’un éclat de diamant, elle portait des nu-pieds, une jupe ocre jusqu’aux chevilles et un tee-shirt blanc à col rond qui soulignait sa peau brunie par le soleil. Elle paraissait si sereine, si calme, à mille lieues du souvenir torturé qu’il gardait d’elle, qu’il fut aussitôt convaincu qu’elle était sous l’effet d’une drogue euphorisante. Ainsi, comme annoncé trois semaines plus tôt, la compagnie théâtrale du Vent de la Foi les rejoignait. Son concours était la preuve – s’il en était besoin – qu’en haut lieu, on s’inquiétait de l’insuccès de leur unité de la LUC. Recourir à des acteurs en chair et en os était généralement la méthode de la dernière chance. Quand, par bonheur, elle fonctionnait, le bilan s’avérait très satisfaisant, mais la nature même de ce dispositif, qui faisait descendre de soi-disant envoyés de Dieu au milieu d’indigènes, le rendait hasardeux et imprévisible. Plus question alors de beaux hologrammes dans le ciel et de discours à distance, il fallait séduire une foule inconnue, intimider sans effrayer, persuader sans violenter. Sans vrai talent, on échouait, ce qui pouvait signifier une retraite précipitée sous la protection des mercenaires.
Malgré ses questions à l’administration de bord, Müller n’avait pas pu se renseigner avec exactitude sur la date d’arrivée du Vent de la Foi. Ils échangèrent quelques mots ; elle l’entraîna sur la coursive bâbord du vaisseau. À travers la longue baie suspendue dans le vide qui servait de lieu de promenade, leur vue plongeait sur la planète Niziss. Des bancs de nuages blancs s’étiraient au-dessus de terres brunes et jaunes émergeant du bleu sombre d’un océan.
Debout près d’un oranger nain en pot, Valérie croisa les bras et sourit : « Tu n’es pas surpris de me voir, n’est-ce pas ?… (Il acquiesça, surpris par la douceur de sa voix.) Ce moment, je l’ai longtemps rêvé.
— Moi aussi, lui mentit-il, pris de court.
— Alors, tu sais ce qui nous attend, tu connais déjà notre rôle ?
— Si tu veux parler de notre tâche d’évangélisa…
— C’est plus que cela. Je te parle de la vraie, de l’unique mission, de celle qui nous réunit sur ce nouveau monde. Pour moi, ce n’est que le premier, mais il vaudra tous les autres, les milliers qui suivront. (Elle se rapprocha.) Que tu sois ici avec moi, c’est la preuve qu’on nous a appelés pour vivre ensemble la plus belle des aventures.
— De quoi parles-tu ? »
Quand elle lui répondit, il s’en trouva sans voix. Abusé par son calme, il s’était trompé : Valérie restait une excentrique. Elle lui prit la main et la serra contre sa poitrine. Elle exhalait toujours ce même parfum, subtil mélange de jasmin et de musc.
« Est-ce que tu sens le battement de mon cœur ? Chacun a le même, les habitants de Niziss aussi. Tu comprends ? Nous sommes tous issus de Lui. Nous sommes Ses enfants, où que nous soyons, quel que soit le soleil qui nous illumine. C’est merveilleux de partager cette vérité, d’en avoir pleinement conscience…. (Il voulut s’exprimer, mais elle raffermit sa prise sur sa main qu’elle plaqua sur son sein.) Non, s’il te plaît, tais-toi. L’heure viendra. Accepte ma présence, accepte Son amour. Bientôt, tout sera limpide, je serai là, avec Lui. Nous t’aimerons, nous te chérirons. Cette joie est possible, celle-là et toutes les autres. »
Elle semblait tellement pénétrée de ses convictions qu’il n’osait pas l’interrompre, encore moins la contredire, craignant de sa part un esclandre, une réaction disproportionnée. Enroulant son bras autour de sa taille, elle l’attira contre elle.
« Il ne faut pas Le décevoir, murmura-t-elle d’une voix exaltée. On n’a pas le droit de Le décevoir. Il nous a choisis. C’est un honneur magnifique. La nuit, quand je me crois encore seule, cette responsabilité, elle m’oppresse, elle me terrifie ; alors, je me rappelle qu’Il est à mes côtés, qu’Il est amour et bonté, et que cette peur est injustifiée. Ne crains plus rien, Alain, Il nous aime. »
Il se tint coi, de plus en plus mal à l’aise, évitant le regard des autres promeneurs sur la coursive. Le doute n’était plus permis : Valérie souffrait du syndrome interdit sur tous les vaisseaux évangélistes, qu’ils fussent chrétiens ou islamistes, bouddhistes ou taoïstes ; d’une certaine manière, c’était le pire de tous, celui qui valait rupture immédiate du contrat de travail et le rapatriement sur Terre. Il fallait se débarrasser d’elle. Même si c’était à regret, sa fréquentation était impossible – à moins de vouloir ruiner définitivement sa carrière d’ingénieur de Dieu et de risquer d’y laisser sa santé mentale, gavé de force de psychotropes et de neuroleptiques tout au long du trajet de retour. La LUC et ses consœurs ne montraient aucune tendresse pour ceux et celles qui les trahissaient.
« Moi aussi, avant, j’étais effrayée, reprit-elle, serrée contre lui. Une nuit, à Toulouse, j’angoissais dans ma chambre. Les répétitions étaient catastrophiques. On me rejetait, je me sentais abandonnée. Je croyais que j’allais mourir toute seule. (Elle sourit.) L’épouvante me faisait suffoquer. Je n’arrivais plus à respirer. Les yeux me piquaient. D’un seul coup, la lumière a disparu, comme avec un rideau qu’on lâche. Petit à petit, dans le noir, j’ai entendu ce bruit, un raclement de monstre qui rampait. Il gémissait. Mes jambes se sont mises à trembler. Je suis tombée. Quelqu’un, non, quelque chose voulait me punir pour un crime que j’avais oublié. Tout à coup, j’ai découvert qu’on montait sur moi. C’était visqueux, glacial, humide comme une mort lente. J’ai hurlé, je me suis remise debout et j’ai couru dans la salle de bains. Quand j’ai refermé, je me suis cogné le front sur la porte. J’étais à moitié assommée. J’ai écouté le monstre. De l’autre côté, il pleurait de ne pas pouvoir m’atteindre. Mon visage saignait, mais j’avais déjà compris qu’Il était là, à mes côtés, tout autour. Un éclair blanc est sorti du plafond, il m’a parcourue de la tête aux pieds. Il a tout illuminé dans une sublime transparence. C’était un frisson, une décharge d’extase. Nous nous sommes unis. Et maintenant, Il est en moi, à jamais. Tu comprends quand je dis que c’est pour toujours ? (Il hocha la tête.) Il m’a comblée. Il est si généreux. Moi qui me préparais à mourir seule, Il m’a ramenée à la vie. »
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sforzando
« Tu dis qu’elle te bassine avec lui à tout bout de champ ? » Avachi à même le sol dans son carré, bouteille à la main, Pavarini prenait son air narquois. D’épais bras velus sortaient de sa chemise blanche à manches courtes. Comme souvent, il avait bu. La veille, tenaillé par sa concupiscence, malgré l’avertissement de Müller, il s’était arrangé pour se joindre à une équipe technique au sol. On l’avait récupéré d’extrême justesse, aux trois quarts nu, une estafilade lui barrant le haut de la cuisse.
« Au moins une fois tous les dix mots… », répondit lugubrement Müller.
Pavarini gloussa : « Meeerde, mon vieux ! La tuile !
— Ça te fait marrer ?
— Un peu, ouais… (Accroupi contre le mur, Müller se crispa. Ses lèvres frémirent. Une fois de plus, il venait de quitter Valérie à laquelle, une fois de plus, il n’avait pas su résister.) Non, merde ! tempéra l’ingénieur du son. T’emballe pas ! C’est qu’une dévote, point barre ! De toute façon, ils vont bien finir par la choper. Au prochain contrôle d’aptitude, olé ! (Il ponctua son propos d’un claquement de doigt.)
— Olé, quoi ? Elle va balancer que je suis de mèche avec elle, que je partage ses vues sur Dieu et tout ce qui s’ensuit ! S’ils me virent pas aussi sec, je suis bon pour un stage rééduc de six mois ! »
Se tapant le front de la main, Pavarini parut estomaqué. « Chierie ! J’avais pas percuté !
— Tu rigoles toujours autant ?
— Non, excuse… (Mine butée, il se concentra.) Remarque, l’air de rien, je me suis renseigné sur elle, au Vent de la Foi. Il paraît qu’elle tient encore la route. (Il ricana.) Bon, c’est vrai, elle leur prend le chou de temps en temps, mais, en général, elle fait ce qui est prévu, sans délirer ou quoi. C’est plutôt bon signe, non ?
— Mais oui ! s’emporta Müller, un tremblement dans la voix. Bien sûr !
— Te fâche pas, vieux, c’est…
— Elle fait semblant ! Tu comprends : elle fait semblant ! On lui demande de jouer la comédie, alors elle joue la comédie, voilà ! C’est son métier ! C’est ce qu’on lui a appris ! Seulement, ce n’est pas celle qu’on croit !
— Je pige pas, se renfrogna l’ingénieur du son, qu’est-ce qu’elle cherche alors ?
— Qu’est-ce que j’en sais ! (Müller était incapable de lui avouer le but de la jeune actrice. Dès qu’ils s’étaient revus, elle le lui avait annoncé. Depuis, cette idée le torturait.) Elle me parle que de lui, de son amour ! C’est insupportable ! Tu imagines ?
— En fait, non. Mais alors, pourquoi tu restes avec elle ?
— Bon Dieu, t’entraves vraiment que dalle, hein ?… (Pavarini, bouche bée, attendit que son interlocuteur se décidât à poursuivre.) Je crois bien que je l’aime ! Putain, je suis foutu ! » se lamenta Müller.
Depuis trois semaines qu’ils opéraient sur Niziss, sa vie avait basculé. Presque toutes les nuits, il retrouvait Valérie Novack, et presque toutes les nuits, ils s’étreignaient comme s’ils ne devaient plus se revoir. D’où venait cette flamme qui les consumait tous deux ? L’actrice se disait inspirée par Dieu, y compris dans l’acte de l’amour.
— Le bordel ! Qu’est-ce que tu vas faire si elle se met à débloquer en public !
— File-moi cette bouteille ! (Müller lui arracha des mains et but au goulot.)
— Et ta Nina, qu’est-ce qu’elle devient là-dedans ?
— Nina ! s’écria-t-il. Elle fait chier ! Elle m’emmerde !
— Méfie-toi d’elle ! C’est une sacrée vicieuse.
— Écoute, ferme-la ! J’ai déjà Valérie sur les bras !
— Refile-moi la bouteille. »
Alain Müller lui rendit. La tête lui tournait. Tout le monde connaissait la règle. Chaque contrat de missionnaire comportait une clause spéciale, le compromis de conviction personnelle, appliquée sur toutes les flottes évangélistes : « Toute croyance religieuse, de quelque obédience que ce soit, est expressément et strictement interdite aux ingénieurs et techniciens remplissant contractuellement la fonction de missionnaire pour l’une des Églises terriennes. Incompatible avec l’accomplissement en toute sérénité des tâches en rapport avec l’évangélisation extraterrestre, une foi avérée ou suspectée entraîne systématiquement la résiliation immédiate du contrat de travail, sans indemnités, avec l’obligation de se soumettre aux examens psychiatriques en vigueur prévus par la loi. L’Église lésée par cette violation de protocole peut intenter une action judiciaire à l’encontre de son ancien employé pour obtenir réparation selon les textes de loi. » La clause était exigée pour embarquer.
Dans l’espace, pour le travail qui consistait à faire apparaître Dieu en terre étrangère, on considérait que croire était un obstacle. Toute foi serait immanquablement entrée en conflit avec le fatras technologique destiné à donner corps à une puissance par essence mystérieuse et impalpable ; un véritable croyant n’aurait pu que rejeter ou saboter ces artifices impies.
Étonnant paradoxe : pour initier de nouvelles populations, les athées s’avéraient préférables aux croyants. Engranger des fidèles valait bien quelques entorses au dogme, d’autant qu’il s’agissait de convertir des peuples jugés en haut lieu trop peu évolués pour accepter sans preuves tangibles le concept d’un dieu unique et omniscient.
« Il faut que tu te barres, conclut Pavarini après avoir tété la dernière goutte d’alcool. Tu te casses, et fissa, ou elle va te tirer avec elle dans le gouffre. »
Müller savait que ce statu quo ne pouvait pas durer. Tôt ou tard, Valérie s’insurgerait ; tôt ou tard, elle ne se prêterait plus aux simulacres. En jouant une comédie qui, pour elle, n’en était plus une, elle se reniait, elle mettait à mal ses convictions les plus profondes, même si – cruel raffinement psychologique – elle approuvait l’objectif d’évangélisation. Et la tension ne cessait de croître en elle, une tension schizophrénique, analogue à celle d’un arc qu’on bande peu à peu, jusqu’au point de rupture.
« Si seulement il l’écoutait un peu plus, soupira Müller, accablé, il pourrait trouver la solution, j’en suis sûr. »
Pavarini leva la tête, interdit : « De… de qui tu parles ? hésita-t-il.
— Mais de Lui… Il suffirait que… (Soudain conscient de ce qu’il proférait, il suspendit sa phrase, avec la sensation qu’une braise venait de lui brûler les lèvres.)
— Tu… tu parles de Lui, c’est ça ? »
Müller déglutit. « Je crois bien, finit-il par articuler.
— Alors, mais… tu es comme elle. Tu… tu y crois ? » Müller répondit par un silence angoissé. Un sentiment de panique le saisit. Il ne savait plus que dire ou penser. Valérie l’influençait-elle à ce point qu’il en venait juste à reproduire les mêmes expressions qu’elle, les mêmes tournures de phrase ? Ou bien était-ce plus grave, assurément plus grave ? Entre ses omoplates s’insinua une coulée de sueur froide.
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con moto
TÊte baissÉe, d’un geste brusque, elle coupa sa côtelette rôtie aux herbes de Provence. Dans la grande cantine résonnant du bruit des conversations et de la vaisselle qu’on manipulait, le couteau dérapa ; un morceau resta en équilibre, in extremis, sur le bord de l’assiette. Valérie Novack arrêta tout mouvement, les yeux fixes. Müller, assis face à elle, tendit la main pour tenter de la calmer. Elle se déroba et attrapa son verre d’eau, le vidant d’un seul coup. Quand elle le reposa sur la table, elle paraissait sur le point de pleurer, exigeant beaucoup d’elle-même pour ne pas se laisser aller.
« Pourquoi tu n’essayes pas de te faire porter pâle ? » suggéra-t-il.
Elle sursauta comme sous l’effet d’une insulte. « Comment oses-tu ?
— Mais… je pense à toi, je cherche un… (Elle ne le laissa pas finir.)
— Tu me crois assez lâche pour ça, alors que tous ces millions d’êtres sanglotent dans l’obscurité, qu’ils réclament la lumière, la vraie lumière du Christ ? »
Avec sa proposition charitable, c’était comme s’il venait de détendre un ressort inusable qui la raccrochait mécaniquement à la vie. Auparavant abattue, démoralisée par ses problèmes de conscience face au rôle qu’on l’obligeait à tenir sur Niziss, elle se dressait à nouveau fièrement, subitement régénérée par l’éclatante présence de Dieu. Ses pupilles scintillaient ; sous l’étoffe de sa chemise mauve, sa poitrine pointait résolument. Chaque fois, Müller était décontenancé, stupéfait par cette soudaine transformation. Même s’il savait que c’était peine perdue, il eut envie d’écorner sa superbe :
« Exagère pas. Ils se débrouillent bien sans nous depuis des siècles.
Elle lâcha couteau et fourchette, outrée : « Tu blasphèmes, Alain. Ils sont seuls, ils ont besoin de Lui, autant que toi-même et tous les autres ici, sur Le Bien Pensant. (Un couple, assis à la même table, les observait à la dérobée, d’un œil gêné mais curieux.)
Il baissa la voix : « Peut-être, mais tu sais très bien que tu dois te ménager.
— Ton égoïsme me désole, déclara-t-elle sans se soucier de leurs voisins tout ouïe. J’ai conscience qu’il provient en partie de l’attachement que tu me portes, mais j’ai du mal à l’admettre. Prends de la hauteur. Notre tâche sera exaltante sans ces machines, ces procédés qui nient l’existence de Dieu. (Leur auditrice s’étrangla avec un morceau de viande.)
— Tu oublies le principal : c’est le pape qui nous envoie. C’est lui qui débourse.
— Il est bien obligé. Les croyants sont interdits de séjour sur les vaisseaux de la LUC.
— À sa demande, Valérie. C’est le choix des églises terriennes, leur calcul sordide.
— Sottises, répliqua-t-elle. Les mécréants ont imposé cette contrainte absurde, contraire aux préceptes de la foi. Le Vatican subit cet affront parce qu’il n’a pas les moyens de s’y opposer. Je compte bien forcer les marchands du temple à cesser leurs simagrées technologiques aux piètres résultats. Quand ils y parviennent, la foi qu’ils inculquent est fragile, artificielle. Elle ne résiste pas au temps et au doute. Nous devons insuffler la révélation divine dans les cœurs et non pas infliger le spectacle d’un dieu vulgaire. »
Leur voisine ne put en supporter davantage. Craignant d’être associée, d’une manière ou d’une autre, à ces fauteurs de trouble, elle se leva, aussitôt imitée par son compagnon.
Agacé, Müller haussa le ton : « Et c’est toi, ici, toute seule ou presque, qui va secouer cette gigantesque organisation commerciale, cette machine de guerre monumentale qui s’attaque à la galaxie ? Tu t’imagines la bousculer, la remettre en cause ? Avec quelles armes ?
— La meilleure de toutes.
— C’est-à-dire ?
— La croyance en Dieu.
— Mais… (Il renonça à épiloguer. Systématiquement, au final, elle assurait avec un aplomb formidable que la foi résoudrait le problème. Dans ces conditions, autant finir de manger en paix. Il capitula : ) Termine ton assiette. Ça va être froid. »
Était-ce le contentement de le voir à court d’arguments ou bien le désir de lui montrer que de telles discussions ne pourraient entacher leurs relations ? Elle retrouva son sourire et caressa un instant le dos de sa main. Ils achevèrent leur repas en silence. Pour dessert, il choisit une crème brûlée, parfumée à l’orange, elle, un fruit local en forme de poire, un peu mou, à la chair bleutée et juteuse. Quand elle proposa, d’un signe de tête, de le faire goûter, il refusa. C’était à son tour d’être découragé. Bientôt, la sanction tomberait, et aucun Dieu ne s’interposerait pour les protéger du courroux de la LUC.
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più
Bien qu’un peu aguichante, sa tenue restait décente – maquillage ostentatoire mais sans faute de goût, bracelets et collier en or, courte jupe légèrement fendue, corsage sans manches un peu lâche et escarpins à talon haut. Nina Boké n’avait pourtant pas coutume de jouer de son physique. Si, aujourd’hui, elle en avait décidé autrement, cela prouvait sa détermination. Preuve inutile ; face à la virulence de ses propos, Lawson, le directeur de l’Agnus Dei, ne s’interrogeait plus sur le degré de motivation de son interlocutrice : il était absolu.
« Nina, si nous ne connaissions pas un peu, je serais étonné par cette en…
— Si on ne se connaissait pas, l’interrompit-elle, vous ne m’auriez pas reçue. » Comme prête à agripper un ennemi invisible, elle se penchait en avant, donnant vue sur une généreuse poitrine ourlée de dentelle fuchsia.
Lawson, quinquagénaire à l’allure soignée, épais cheveux noirs ondulés, grisonnant aux tempes, avait l’œil vif, la narine large et la silhouette un peu empâtée dans un costume bleu marine avec pointe de soie jaune, élégamment glissée dans la poche supérieure du veston. Il marqua un blanc, puis répliqua : « Vous insinuez que les deux ou trois dîners que nous avons passés ensemble – quand était-ce ? en 2710, non ? – et dont je garde un très bon souvenir, seraient la raison pour laquelle je vous accueille ?
— En partie, oui. Pourquoi se voiler la face ? »
Avec une lenteur calculée, il croisa les mains au-dessus de son long bureau en verre fumé où des feuilles et des stylos étaient dispersés. « En effet, à quoi bon… Cela dit, ce que vous m’apprenez me surprend. Vous devez exagérer.
— Vous pouvez interroger dès ce soir les autres acteurs du Vent de la Foi. Au moins la moitié confirmeront mes propos. Les autres ne voudront pas vous décevoir et se tairont.
— Vraiment ?
— Je regrette, mais c’est la vérité. Par son action, par son attitude, elle est en train de saper le moral du Bien Pensant.
— Vous y allez un peu fort… (Il appuya sur l’un des boutons inox encastrés devant lui.) Néanmoins, je suis sûr d’au moins un point… (Un écran rectangulaire à fond beige se projeta sur sa droite. À petits coups d’index, manipulant avec dextérité des cases virtuelles, il fit apparaître des colonnes de texte.) Vous n’avez aucune sympathie pour cette Novack… – il lut devant lui – Valérie Novack.
— C’est secondaire. André, vous permettez que je vous appelle André ? – il hocha la tête, – il y va de la réussite de la mission. Soyons francs : les vrais chiffres d’évangélisation sont mauvais. Au bout de quatre ans, nous atteignons – péniblement – dix-huit millions de conversions. Si j’ai bonne mémoire, on nous demande six fois plus, et il nous reste à peine une année avant le retour. Une crise mystique – (c’était là le terme officiel pour désigner l’apparition de la foi dans un équipage) – compliquerait la situation. Je connais un peu cette femme. Elle est capable de beaucoup de nuisances, et elle a déjà commencé.
— Avec qui ?… (Fronçant les sourcils, Nina Boké se redressa et s’adossa sur sa chaise en métal chromé, resserrant ses cuisses découvertes.) Avec qui a-t-elle débuté ?
— Mais… avec tout le monde, se défendit-elle, personne en particulier. Elle est tellement obsédée par Dieu qu’elle le sert à toutes les sauces. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, tous les autres comédiens se feront…
— Alain Müller ? la coupa-t-il.
— Oui ?
— Ce Müller, elle l’a déjà contaminé ?… C’était votre amant, n’est-ce pas ? (Le visage de la documentaliste se renfrogna.) Allons, ce sont des choses qui arrivent. Vous savez, Nina, en tant que responsable de bord, je dois garder un œil sur tout.
— Ma vie privée aussi ?
— La vôtre comme celle de mes cinq mille collaborateurs.
— Alors vous… tu sais qu’il couche avec elle ? »
Il approuva mollement d’un hochement de tête, se demandant s’il fallait la congédier de suite, ou bien attendre et voir jusqu’où elle était résolue à aller. Une intellectuelle dépitée, réclamant vengeance pour une banale histoire de cul – et il y en avait eu légion en quatre années de vie en quasi-vase clos, – cet épisode inédit le divertissait ; peut-être lui permettait-il également de prendre une revanche – tardive – sur cette impertinente.
« Bien sûr, reprit-il. Ils ne se quittent plus. C’est ce que je peux lire ici, indiqua-t-il en pointant l’écran. Tu es vraiment jalouse, n’est-ce pas ?… (Elle garda le silence.) Si tu veux que j’intervienne, il ne faut rien me cacher.
— Oui, je suis jalouse, mais elle constitue également une menace pour la mission.
— Que me conseilles-tu ? (Il ne pouvait s’empêcher de sourire, amusé par la véritable motivation de Nina et le discours alarmiste dont elle essayait de la parer.)
— D’appliquer le règlement de la LUC : licencie-la et soumets-la à un traitement psychiatrique.
— Oh là ! Nos contrats ne prévoient pas ça !
— Sauf si l’employeur s’estime lésé. Et c’est le cas, non ? »
Il pianota sur son bureau, l’air faussement calculateur. « Alors, voyons voir, de combien m’estimerais-je lésé ? De ça, – il laissa un espace entre son pouce et l’index à l’horizontale – ou bien de tout ça, peut-être ? fit-il en augmentant l’écart. Voyons donc… Et elle, poursuivit-il sans la regarder, notre Nina, de combien se juge-t-elle lésée, ou offusquée serait-il plus juste ? Est-ce qu’elle… voyons, est-ce qu’elle serait d’accord pour se déshabiller, là, séance tenante, pour me prouver combien elle déteste Valérie Novack, la nouvelle envoyée du Seigneur ? »
La jeune femme s’empourpra – réaction heureusement masquée par sa peau noire. Vu la réputation de Lawson, elle s’était plus ou moins préparée à une offre de ce genre, mais elle ne s’attendait pas à un scénario aussi rapide et direct – et plutôt humiliant. Devait-elle s’indigner et claquer la porte, ou bien minauder en essayant de décrocher un répit ?
« Oh, je constate que madame a encore ses pudeurs. Dans ce cas, je crois qu’il va falloir se montrer raisonnable. Valérie Novack est une chic fille, et ce n’est… – il suspendit sa phrase, tout sourire. »
Nina Boké inspira profondément, puis déboutonna nerveusement son corsage avant de le retirer et de le poser sur ses genoux. Dans un geste de défi, tête haute, elle sortit ensuite un sein de belle taille de son soutien-gorge fuchsia et bomba la poitrine. Elle était déterminée à ne pas aller plus loin – en tout cas, pas avant qu’ils ne fussent sur un pied d’égalité.
« Mets-toi à ton aise », proposa-t-elle de la voix la plus engageante qu’elle pût obtenir.
Quatorze minutes plus tard, Lawson reboutonnait son pantalon ; de son côté, Nina Boké, déjà rhabillée, se recoiffait sommairement à l’aide d’un petit miroir de poche. Elle avait hâte de lever le camp pour se doucher et effacer toute trace de cet intermède, a priori utile mais avilissant. Lawson avait l’humeur réjouie, d’autant que Nina avait montré plus de talent que prévu, feignant un petit orgasme qui avait précipité la conclusion de son partenaire. Celui-ci n’était pas dupe, mais simplement déconcerté de la voir se prêter sous lui à cet exercice. Il se rassit, torse nu, et enfila ses socquettes bleues. Les plis de son ventre au poil clairsemé débordaient par-dessus sa ceinture. Il attrapa sa chemise chiffonnée sur le bureau. Nina Boké se tourna vers lui et se força à sourire.
« Comment vas-tu t’y prendre ? demanda-t-elle le plus calmement possible.
— Je suppose qu’il s’agit de Valérie Novak ?… (Elle acquiesça.) Je vais en toucher deux mots à Karl Lander, le responsable qualité.
— Lander ? Que vient-il faire là-dedans ? protesta-t-elle. C’est toi le seul habilité pour ce genre de décision.
— Non. C’est du domaine de Lander. (Il se leva et rentra ses pans de chemise sous son pantalon.) Tu veux aussi baiser avec lui ? Je te préviens : il sera plus exigeant. D’après les rapports, c’est un vicieux sado-maso. Il fait monter des jeunes indigènes des deux sexes. Quand ils repartent, ils ne marchent pas toujours très droit, et ils écopent souvent de belles cicatrices qui leur rappelleront, si besoin était, le prix à payer pour devenir un bon chrétien. (Il sourit largement.) Alors, toujours partante ?
— C’est… c’est ça que tu penses de moi ? »
Il s’autorisa le plaisir de la rabrouer : « Pourquoi pas ? Tu mériterais mieux ?
— Non, bien sûr…, dit-elle en serrant les dents, sollicitant toute sa volonté pour rester cordiale. Alors, c’est du ressort de Lander, hein ?
— En premier lieu, oui. Tu t’es peut-être sacrifiée pour rien, Nina. Dommage… (Elle se crispa, fermant le poing. Devant sa mine déconfite, il eut un éclat de rire aussi blessant que désinvolte.) Non, rassurez-vous, Nina Boké, je plaisante. Je vais le solliciter parce que, de cette façon, ce sera lui le responsable. Quoi qu’on en dise, ces histoires de conversion à bord sont toujours des affaires délicates. Qu’il s’agisse d’Edmond XIII ou d’un autre, les papes sont très pointilleux. »
Il oubliait volontairement de mentionner qu’attirer l’attention sur un cas apparemment isolé pouvait brutalement multiplier les conversions inopinément, comme l’effet du premier rayon de soleil sur un terreau mûr pour une éclosion. Pour désamorcer tout débordement, deux conditions : agir vite et en silence. Lors de sa première expédition, il avait voulu faire un exemple d’un cas similaire, ce qui s’était soldé par bon nombre de désagréments. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait laissé Novack vénérer son dieu en paix. Au besoin, il l’aurait lâchée quelque part sur une planète, réglant définitivement son cas. Mais visiblement, Nina était prête à ameuter l’univers entier, et sa fonction de chef documentaliste l’autorisait à entretenir des contacts avec la hiérarchie du Vatican – sur le vaisseau, elle rédigeait les rapports officiels de la LUC pour l’autorité catholique. Mieux valait dès maintenant prendre l’affaire en main pour la tuer dans l’œuf. En plus, comme aujourd’hui, il glanerait au passage une ou deux faveurs.
« Tu peux partir à présent », lança-t-il. Au même moment retentit le tintement d’un appel.
« Quand comptes-tu avoir de… ? (Il ne la laissa pas terminer.)
— Viens demain soir dans mes appartements… Oui, Riggs, je vous écoute », dit-il à son correspondant.
Elle quitta Lawson, passant devant son assistante qui la gratifia d’un sourire entendu – Nina Boké ne pouvait pas savoir que des caméras surveillaient le bureau du directeur. Devant l’attitude ironique et ambiguë de celui-ci, elle n’était plus certaine qu’il donnerait suite à sa requête. Elle avait cru – un peu vite – que payer de sa personne suffirait à transformer Lawson en soupirant aisément manipulable. Elle qui s’estimait nettement au-dessus du lot s’en trouvait vexée. Peut-être aurait-elle dû montrer plus de subtilité, ne pas céder aussi vite, mais sa patience était à bout. Novack devait être neutralisée au plus tôt ; la situation lui était devenue intolérable. Et tant pis si Alain devait plus tard la détester parce qu’elle serait à l’origine de la chute de Valérie.
Elle se hâta de rejoindre sa cabine, s’y dévêtit, entassant dans un casier mural vêtements et sous-vêtements, et se précipita sous la douche, réglant la température de l’eau à la limite du supportable. Quand elle ferma les yeux, un jet bouillant martelait sa tête, ses épaules et sa poitrine.
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sostenuto
Lander, responsable qualitÉ de l’Agnus Dei, repensait à un cliché de la Novack prêchant au milieu d’un parterre d’indigènes crasseux, comme interloqués, et d’une nuée d’enfants agités mais attentifs. Elle y déclamait un psaume dans une toge blanche – sans doute de la soie, car le tissu brillait à la lueur des feux alentour. Cette femme savait indéniablement capter l’attention.
Lui et les sept hommes qui l’accompagnaient parvinrent devant l’appartement de Müller. Le passe électromagnétique déverrouilla la serrure ; deux d’entre eux pénétrèrent dans la pièce. Novack, assise sur le lit, les contempla d’un œil à peine surpris. Müller dormait. Quand ils l’entraînèrent sans ménagement dans le couloir, elle ne cria pas. On la présenta, fermement encadrée, à Lander. Müller, debout, mal réveillé, était tenu à distance. Elle portait un tee-shirt blanc et un short kaki avec des chaussettes blanches. Qu’elle dévisageât Lander sans animosité mit tout de suite celui-ci mal à l’aise. Elle prit la parole : « Il te pardonnera cette offense. Il sait toutes ses créatures dans la peine.
— De qui parlez-vous ? répliqua-t-il.
— Tu sais bien de Qui je parle.
— Vous êtes sous le coup d’une procédure de licenciement d’urgence, se ressaisit le responsable qualité. Le contrat qui vous lie à la LUC prévoit qu’en cas de… »
Elle l’interrompit calmement : « Je reconnais que je ne suis plus apte à vivre et travailler dans le mensonge. Que la justice des hommes me condamne. Dieu me guide dans cette nouvelle épreuve.
— Très bien. Nous évitons de vains discours. Conduisez-la dans le quartier d’isolement.
— Vous n’avez pas le droit ! cria soudain Müller. (Il voulut se dégager. L’un des hommes de Lander le plaqua sur-le-champ contre la paroi, pesant de son avant-bras sur sa gorge. L’ingénieur émit un gargouillis de protestation.)
— Qu’est-ce qu’on fait de celui-là ? demanda-t-on.
— Laissez-le, du moins s’il est disposé à rester tranquille. (Müller hocha la tête. Son agresseur relâcha un peu sa prise.)
— C’est interdit ! cria-t-il aussitôt d’une voix éraillée. Elle attend un enfant ! »
Lander, qui s’apprêtait à partir, se tourna vers lui : « Ce n’est pas mentionné dans nos rapports.
— Questionnez-la ! s’écria-t-il. Questionnez-la !
— C’est vrai ? fit-il à la jeune femme immobile.
— Non. Il ment pour me sauver, dit-elle en souriant à Müller qui n’en crut pas ses oreilles.
— Mais… non, c’est faux ! C’est elle qui ment ! C’est elle ! Le test est positif ! »
Lander réfléchit. Si son amant disait vrai, l’affaire s’en trouverait compliquée. On pourrait l’accuser de maltraitance, car le traitement qui attendait l’illuminée serait brutal. Il décida de courir le risque. Avec un peu de chance, Müller inventait pour gagner du temps – sûrement dans le but de rassembler sympathisants et protestataires.
« Emmenez-la. Nous l’examinerons. (À l’intention de Müller, il ajouta :) Quant à vous, si vous ne voulez pas être licencié à votre tour, un conseil – ce sera le seul : bouclez-la. »
Ils quittèrent le couloir sous les yeux incrédules de nombreux autres employés alertés par le remue-ménage. Ils semblaient mécontents ; certains murmuraient au passage de la petite troupe ; la jeune femme, les épaules recouvertes d’une couverture, marchait en souriant à tous, semblant les encourager à ne rien tenter. Lander fit presser le pas.
André Lawson termina son verre. Ce rendez-vous – transformé en dîner après une journée éprouvante – s’éternisait sans motif. Les derniers préparatifs d’une nouvelle étape d’évangélisation requéraient toujours beaucoup d’énergie. Coordonner les équipes d’intervention était un vrai casse-tête ; c’était lui, directeur de mission, qui rendait les arbitrages finaux ; il les enchaînait sans disposer du temps ni des moyens de décider en toute connaissance de cause ; bien souvent, de petites erreurs d’appréciation déclenchaient des rancœurs tenaces chez ses chefs d’équipe – et on en comptait une bonne centaine sur Le Bien Pensant. Dans une semaine, ils se mettaient en orbite autour de Balsus-Orano, ultime étape de la course quinquennale. Le pape espérait beaucoup de cette planète, riche en minerais et métaux précieux, forte d’une communauté dominante qu’on annonçait facilement “évangélisable”. Une étude préliminaire soulignait qu’une réussite avec cette ethnie devait enclencher la conversion de toutes les autres – un potentiel de deux milliards d’individus ! À distance, sur le papier, tout pouvait paraître facile. Aux opérationnels de se débrouiller ensuite, des années plus tard, avec des prévisions irréalistes.
Celle qui faisait face à Lawson en savait quelque chose, elle qui envoyait les synthèses mensuelles sur chaque mission. On s’accordait d’ailleurs sur son talent et son mérite d’éclairer la réalité du terrain, ses difficultés, divulguant les failles dans les prévisions de leurs prédécesseurs.
« Quand est-ce que tu balances ton rapport au Vatican ? » interrogea Lawson.
Nina Boké parut surprise de l’incongruité de la question. Il était vrai que tous deux, attablés et nus, se partageaient les restes d’un gros faisan en sauce, préparé au vin blanc, avec haricots extra-fins cuits à la vapeur et galettes de pain tièdes.
« À la fin de la semaine.
— Tu comptes y mentionner l’affaire Novack ? dit-il, s’entêtant sur les lambeaux de chair de la carcasse.
— Pourquoi ? (La documentaliste délaissa dans son assiette les reliefs d’une aile déchiquetée. Elle avait le ventre ballonné. Retenant un rot, elle tendit une main au-devant de ses lèvres.) Ça y est ? Elle est licenciée, officiellement ? »
Il suça la graisse collée sur son index et consulta sa montre. « Depuis une bonne heure.
— Tant mieux. (Elle se sentit tout à coup nettement plus détendue.)
— Tant mieux ? Je ne sais pas. (Il sauça le plat avec un bout de galette.) Pas encore.
— On dirait qu’elle te fait peur », déclara-t-elle avec un brin d’amusement dans la voix.
Il regarda fixement les seins de la jeune femme qui butaient contre le bord de table. « Ne sois pas ridicule. Ce type de folledingue n’est qu’un petit désagrément. Tu tiens ta revanche. Tu vois, tu n’avais pas de raison de te tracasser.
— Je n’étais pas inquiète, mentit-elle. (Cette fois-ci, après leur poussif effeuillage mutuel, elle entendait bien se rhabiller et échapper aux exigences de Lawson. Malheureusement, ayant un peu bu, elle craignait de ne pouvoir faire preuve d’une fermeté suffisante.)
— Prépare-toi à rentrer chez toi, lâcha Lawson, avant d’arracher un bout de chair et de la mastiquer, le regard vague. (Elle ne put masquer sa réaction.) Étonnée que j’aie aussi des bons côtés ? »
En vérité, cette nuit, sa gourmandise sexuelle était tombée. Manger dénudé en sa compagnie, faisant planer la menace de relations physiques, suffisait. Et puis, c’était aussi une nouvelle manière de l’humilier, de lui signifier qu’il ne tenait même plus à l’honorer. Nina Boké était loin de ses considérations ; trop heureuse de s’en tirer à si bon compte, elle finit son verre, comptant se lever aussitôt après pour récupérer ses vêtements épars.
Le bracelet de communication de Lawson bipa.
« Merde », maugréa-t-il. Sans quitter sa chaise qu’il traîna à sa suite, il mit en marche un écran mural. Apparut le visage de Lander, décoiffé, l’air démoralisé. Derrière, on entrevit les mouvements désordonnés de morceaux de silhouettes un peu floues. Lawson comprit immédiatement que tout ne se déroulait pas ainsi qu’il l’avait espéré.
« Lawson, annonça Lander par-dessus des éclats de voix, nous allons avoir un problème. »
« Qu’est-ce que c’est que cette pagaille ! » vociféra-t-il dans le bureau.
Ses trois principaux adjoints gardaient le silence, lèvres serrées. Aucun n’osait lui rappeler que c’était sur son ordre qu’ils avaient agi, y compris Lander. De toute manière, le mentionner n’aurait rien changé ; à en juger par les différents messages ultra prioritaires qui saturaient la boîte aux lettres de Lawson, la situation se dégradait sans cesse. La sécurité du bâtiment était débordée. Elle ne faisait que suivre, sans tenter de s’y opposer, la progression des terroristes – l’appellation réglementaire. Le sang n’avait toujours pas coulé ; c’était à peu près la seule bonne nouvelle à cette heure – six heures du matin. Nul ne comprenait comment, encore moins pourquoi cela avait débuté. Lander soutenait que Müller avait entraîné ses voisins à sa suite. Si l’on se fiait aux caméras de surveillance, même s’il était malaisé de déchiffrer les vidéos qui montraient surtout des gens surexcités, sans vrai meneur, sans plan d’attaque, c’était plutôt le contraire. Apparemment, ils s’étaient contentés de se déplacer dans les travées, ralliant les autres dormeurs par le vacarme de leurs protestations. Tous n’emboîtaient pas systématiquement le pas, mais en sortant de l’aile tribord, ils approchaient déjà la centaine. À la proue, environ trois cents terroristes marchaient, désarmés mais résolus, vers le quartier d’isolement où ils retenaient Novack depuis presque trois heures.
Riggs, grand moustachu responsable de la centurie de mercenaires, sanglé dans un treillis léopard aussi neuf que hors de propos, intervint à sa manière habituelle, abrupte et simpliste : « Il faut qu’on les neutralise tout de suite ! Après, on sera débordés. »
Lawson soupira. Il n’avait ni le temps ni l’envie de ménager des incapables : « Riggs, bien sûr, vous comptiez les mitrailler, c’est ça ?
— Non, des grenades lacrymogènes suffiront. C’est une…
— Imbécile ! s’écria son supérieur en perdant patience. (Riggs afficha son air buté d’enfant contrarié.) Faites intervenir vos chiens de garde et on se paye une mutinerie générale !
— Alors vous, qu’est-ce que vous proposez ? répliqua haineusement Riggs.
— Parlementer. Il faut parlementer et éviter toute confrontation directe. Dans combien de temps seront-ils à l’isolement ? »
Lander étudia rapidement le plan du vaisseau sur un écran. « Dix minutes, tout au plus.
— Bien, allons-y, décida Lawson. Dominicci, préparez immédiatement Novack pour une apparition publique. Vous l’avez déjà shootée ?… (Le responsable médical, petit cinquantenaire bedonnant, à moitié chauve, la bajoue flasque, acquiesça avec une mimique d’impuissance.) Parfait ! De mieux en mieux… » Le chef de mission sortit de son bureau d’un pas nerveux, suivi par ses trois sbires, la mine sombre.
En salle de contrôle, un terminal holographique montrait sous différents angles l’attroupement dans le corridor ; au bout de ce dernier se trouvait le sas clos menant au quartier d’isolement. On y cantonnait tous ceux qui pouvaient perturber la vie à bord. Et en cinq années de course, une bonne part des employés y séjournait au moins une fois, souvent pour des troubles psychiatriques soignés à coups de psychotropes et de neuroleptiques. Le service médical, dirigé par Sergio Dominicci, avait la main leste et lourde, obéissant aux consignes de leur responsable. Pour celui-ci, les conséquences physiologiques ou psychologiques des traitements étaient anecdotiques ; l’essentiel était de préserver la paix et l’équilibre sociaux sur Le Bien Pensant. Une aile du bloc 12 abritait les malades hors psychiatrie, une autre les détenus de droit commun. Valérie Novack était enfermée dans la troisième.
Une infirmière lui injectait un dopant pour contrecarrer les effets des calmants administrés une heure plus tôt. Dominicci surveillait les opérations. La jeune femme, maintenant habillée d’une chemise et d’un pantalon verts, avait du mal à garder les yeux ouverts. On lui contrôla le pouls et la tension, presque normaux. Dominicci annonça par intercom à Lawson qu’elle serait sur pied dans une demi-heure.
Sur l’écran, le directeur de mission observait les terroristes, faisant zoomer les caméras sur les visages, essayant de deviner leur état psychologique et leurs motivations. Étaient-ils prêts à se battre pour libérer Novack ? Souhaitaient-ils seulement se faire entendre et être sûr qu’elle serait bien traitée ? Lawson aperçut un petit inconnu barbu, râblé, pieds nus, en caleçon et tricot sans manche, s’avancer vers le sas, l’air décidé, et appuyer sur la sonnette. Il lui fit penser à un bouledogue venu revendiquer sa pitance à des maîtres – et fort mécontent de devoir se déplacer pour cela. Un haut-parleur retransmit dans la salle : « Nous voulons voir sainte Valérie. » Lawson et le groupe silencieux qui l’entourait sursautèrent. Un technicien lui montra le mince flexible du micro par lequel il pouvait répondre.
« Ici, André Lawson, directeur de l’Agnus Dei. Mademoiselle Valérie Novack se repose. Elle dort. Elle en a besoin.
— Réveillez-la, commanda le barbu en levant le poing. (Hargneux, bombant le torse, il se campa sur ses pieds nus.) On attendra ici jusqu’à ce qu’elle réapparaisse.
— Elle est sous le coup d’une procédure de licenciement, rétorqua Lawson. Chacun sait pourquoi. Le règlement est très strict à ce sujet.
— Lawson, est-ce que vous comptez tous nous licencier comme sainte Valérie ?
— Pourquoi le ferais-je ? demanda Lawson d’une voix blanche.
— Nous sommes tous chrétiens et catholiques, obéissant à la volonté d’Edmond XIII, notre bien-aimé saint-père. Nous comptons d’ailleurs très prochainement converser avec lui. Plusieurs d’entre nous disposent de moyens de communication directs avec le Vatican. Vous ne pourrez pas nous en empêcher. Toutes les précautions sont déjà prises. »
Le scénario empirait. La révolte couvait depuis longtemps. Il n’avait sans doute fait que la précipiter en licenciant Novack. Pourquoi personne ne lui avait-il signalé ces conversions en masse ? Il se tourna vers Lander, le regard noir. Le responsable qualité haussa les épaules, comme si ce qui se déroulait ne le concernait plus. Même incompétents, lui et ses collaborateurs n’avaient pas pu ignorer la situation, ou alors – et c’était encore plus grave – les convertis noyautaient d’ores et déjà son service.
« J’ajoute que nous ne reconnaissons plus votre autorité. En arrêtant sainte Valérie, vous vous êtes mis hors jeu. N’essayez pas de résister à ce qui survient, grogna Kolgov. Ce serait inutile. Vous êtes aveugles et nous sommes la lumière. »
« Qui est-ce ? demanda-t-il en voix off à la responsable administrative qui disposait déjà des données sur le meneur grâce au morphoscanning.
— Dimitri Kolgov, un chef mécano, entretien de la chaufferie nucléaire… (Elle devança la question de Lawson : ) Non, il n’était pas répertorié comme dangereux.
— Communiquez-moi son dossier. » D’un clic, elle envoya sa fiche sur l’écran de Lawson. Effectivement, rien ne laissait présager une conversion. Et il était apparemment difficile d’exercer une pression sur lui : célibataire, pas d’enfants, bien noté, il en était à sa quatrième mission, même si c’était ici sa première pour la LUC. Aucune explication sur les motifs de son changement d’employeur – regrettable lacune, vu le comportement actuel de l’olibrius.
Il saisit à nouveau le micro : « Monsieur Kolgov, je vous invite à me rejoindre avec quelques-uns de vos… de vos camarades. Vous pourrez constater que Valérie Novack est à l’abri de tout ce que vous pouvez imaginer.
— Nous n’imaginons rien, déclara Kolgov qui réfléchit avant de poursuivre : C’est d’accord, Lawson. Ouvrez le sas. »
Il se retourna et discuta avec les premiers convertis derrière lui. Au bout du compte, trois personnes, dont Müller, se détachèrent du groupe pour accompagner Kolgov. Le directeur de l’Agnus Dei savait qu’il entamait l’une des négociations les plus rudes de sa vie.
¬¬¬
aumentando
La dÉnommÉe Maria, blanchisseuse de son État, était la plus virulente, la plus intransigeante, et aussi la moins réfléchie. Grande brune aux cheveux courts, corpulente – ce que trahissait sa chemise de nuit transparente, – sa voix exaltée haut perchée devint rapidement exaspérante à Lawson qui s’évertuait diplomatiquement à ne pas la rabrouer. Aux côtés de Müller, silencieux depuis le début de la confrontation, Kolgov endossait le rôle du patriarche avec plus d’intelligence que prévu. Le quatrième larron, Lebon, pilote auxiliaire, petit homme sec au port de rapace, les traits marqués, longs cheveux raides et gris, portant comme seul habit un caleçon noir, parlait sur un tel débit qu’on avait du mal à le suivre. Le concile des quatre chrétiens manquait peut-être d’allure, mais, hormis Müller – qui paraissait avant tout attristé et plein de ressentiment, – les trois autres, habités par la foi, s’exprimaient avec une assurance à laquelle Lawson et ses adjoints n’étaient pas préparés. Cette fois-ci, plus question de salaire, de conditions de travail, de nouveau poste ou de récriminations envers d’autres collègues ; pour Lawson, dépourvu de ses repères et des réponses stéréotypées qui allaient de pair, cette discussion devenait périlleuse et hasardeuse. Ces terroristes semblaient jusqu’au-boutistes, même si, jusqu’à présent, ils se contentaient de condamner le licenciement et de réclamer leur égérie.
D’un geste, Kolgov arrêta la diatribe de Maria qui continua à menacer Lawson d’un regard empli de colère. « Nous n’avons toujours pas vu sainte Valérie, proféra le barbu.
— Elle ne va pas tarder », répondit Lawson.
Attendre davantage aurait été dangereux. Le directeur était inquiet. Il n’avait toujours pas trouvé le moyen de les manœuvrer. Elle arriva enfin, encadrée par Dominicci et une infirmière. Les quatre chrétiens se levèrent et la saluèrent avec soulagement. Kolgov marcha vers elle ; l’un des mercenaires présents l’en empêcha en l’empoignant, provoquant un début d’échauffourée ; Müller et Lebon se précipitèrent ; on les reçut en essayant de les ceinturer. Lawson s’apprêtait à intervenir quand sainte Valérie prit la parole : « Arrêtez. Est-ce ainsi que l’on honore les préceptes sacrés de Dieu ? »
La question calma tous les protagonistes autour de la grande table ovale, chrétiens comme mercenaires, ce qui alarma aussitôt Lawson. La nouvelle venue se rendit d’elle-même à la chaise qu’on lui avait réservée dans un angle de la pièce. Chacun la contemplait avec admiration ou stupéfaction. Même dans une tenue verte d’isolé, elle dégageait une aura qui impressionnait, à tel point que tous paraissaient reconnaître de facto son nouveau statut de sainte. Lawson réalisa brusquement que, dans ces conditions, il ne pouvait plus s’y opposer ouvertement.
« Dieu s’est montré généreux envers nous tous, annonça Valérie Novack. Il va vous falloir être courageux, confia-t-elle en s’adressant à Lawson. Courageux et humble.
— Mademoiselle Novack, réagit ce dernier, vous n’êtes vraiment pas habilitée à demander quoi que ce soit. Votre licenciement est la… »
Elle lui lança un sourire empreint d’une telle chaleur qu’il s’interrompit.
« Vous n’avez donc pas encore réalisé ? Nous sommes passés sous la loi de Dieu ; celle des hommes ne nous concerne plus. »
Évidemment, songea Lawson. « C’est faux. Vous êtes ici en mission commandée pour le pape, riposta-t-il. Il exige le respect des conditions de travail de la LUC.
— J’entends bien indiquer à Sa Sainteté que vos méthodes sont dépassées, inadaptées, coûteuses et aussi contraires à la volonté de Dieu.
Lawson se retint de rire. « Le pape ? Vous voulez faire intervenir le pape pour votre cas ? Revenez sur Terre, mademoiselle Novack !
— Non. J’ai confiance. Il écoutera sa servante. (Elle se tourna vers Kolgov.) Quelle heure pour la communication ?
— À huit heures, fuseau local. Tout est en ordre.
— Comment ? s’étrangla Lawson, enrageant de pouvoir aussi facilement être mis à l’écart. Qu’est-ce que c’est que cette blague ?
— Ainsi, il nous reste à peine deux heures pour établir un accord.
— Quoi… quel accord ? Mais c’est vous qui allez devoir m’écouter… Je… Oui, Lander, quoi encore ? (Pendant leur échange, on avait apporté un message à Lander. Le responsable qualité s’était penché vers Lawson. Il lui chuchota à l’oreille : )
« Ça va mal. L’amphithéâtre est bondé de… de ces chrétiens. Il y en aurait plus de deux mille !
— Hein ? s’écria-t-il à voix basse. (Il regarda Lander avec colère, prêt à l’insulter pour une nouvelle aussi catastrophique.)
— Non, écoutez-moi, reprit Lander en l’entraînant plus loin. Une centaine d’entre eux sillonnent les travées en claironnant que vous voulez tuer la Novack.
— Moi ! Je veux la tuer ? murmura-t-il. Mais c’est insensé ! »
Lander opina de la tête et continua : « Nous n’avons plus les moyens de les contenir. Une bonne moitié du personnel est passée de son côté. Il faut lâcher du lest. Et vite… »
Riggs, deux chaises plus loin, fulminait. Ainsi que la législation l’y autorisait, il était prêt à imposer un couvre-feu. Avec ses deux cents hommes décidés, armés, il jugeait encore disposer de toutes ses chances. Lawson le fit approcher et lui ordonna à mi-voix : « Riggs, à mon signal, vous conduirez Novack à l’amphithéâtre. Vous veillerez à sa sécurité. Vous en êtes d’ailleurs directement responsable à partir de cette minute… (L’intéressé acquiesça du bout des lèvres.) Maintenant, déclara-t-il à l’intention de toutes les personnes présentes qui les observaient, je vous demande de nous laisser seuls, mademoiselle Novack et moi-même. (Chacun se regarda avec surprise.) Je vous en prie, ne perdons pas de temps. »
Quand le dernier participant eut refermé la porte derrière lui, Lawson vint près de Novack. Elle ne manifestait aucune animosité.
« Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin. J’envisage de suspendre la procédure qui vous concerne, pour peu que vous engagiez tous vos camarades à cesser ce… charivari.
— Que nous reprochez-vous ?
— Non, de grâce, ne commençons pas ce petit jeu. Nous sommes entre nous.
— Je ne veux plus jouer. Grâce au ciel, je n’ai plus cette contrainte.
— Nous jouons tous à un jeu, à une échelle ou à une autre. Qu’on le veuille ou non, c’est la règle. Y compris pour moi. Surtout pour moi, car j’ai la responsabilité d’une partie qui engage cinq mille personnes. Vous savez que dans notre situation, loin de la Terre, perdus sur des mondes étrangers, il est vital de se plier à une déontologie, à des lois sociales. Sans cela, notre communauté est vouée à sa perte. Vous et moi comptons ramener sur Terre tous ces gens que le pape m’a confiés.
— Je suis heureuse de cette compassion envers mes frères et sœurs, mais quand ceux-ci expriment le désir de prendre une autre voie, celle de Dieu, c’est pour vous un devoir sacré de les entendre et de respecter leur souhait.
— Excusez-moi, mais vous semblez parler en leur nom. Vous considérez que vous les représentez ?
— Oui.
— Oui, c’est tout ?
— La violence est inutile. Reconnaissez votre défaite. Laissez-nous agir. »
Lawson perdit patience : « Merde ! Qu’est-ce que vous manigancez à la fin ? Vous voulez vous emparer du Bien Pensant ou quoi ?
— Le plus tôt sera le mieux. »
Lawson faillit s’étouffer. « Quoi ! Vous ne…, bredouilla-t-il, vous ne manquez pas d’audace ! Avez-vous idée de ce que c’est de conduire une entreprise comme celle que je dirige ?
— Je ne serai pas seule.
— Vous comptez rentrer sur Terre tout de suite, c’est ça ?
— Non. Nous poursuivrons la mission comme prévu.
— Je ne vous suis plus. Quel est votre but ?
— Le même que le vôtre : porter la lumière à ceux qui souffrent et dépérissent dans l’obscurité. Je me rendrai sur Balsus-Orano et je leur parlerai, mon cœur et mon âme à nu. Notre exemple, le miracle de la foi révélée suffira.
— Bon Dieu ! Vous êtes folle à lier ! L’évangélisation n’est pas une affaire d’illuminés ! C’est une technique effroyablement complexe qui exige de grosses infrastructures ! Leur parler ! Comme si ça pouvait marcher ! Il leur faut des images dans le ciel, des spectacles tout en couleurs ! Ils ont besoin de feux d’artifice et de pétards, de costumes qui brillent, de toute une technologie qui époustoufle les imbéciles !
— Des paroles d’amour remplaceront avantageusement tout ce fatras. Je vais le soumettre tout à l’heure au saint-père. C’est un homme sage, il m’approuvera. »
Lawson, parvenant à se calmer, réfléchit : « Écoutez-moi… (Elle patienta tranquillement.) Laissons le pape décider pour nous. S’il me donne raison, vous acceptez de vous conformer au règlement et vous persuaderez vos camarades d’agir de même.
— Savez-vous que vous perdrez ce pari ?
— Ce n’est pas mon opinion.
— De votre côté, que promettez-vous si le saint-père se range à mon avis ?
— À condition que vous vous engagiez à ne rien dégrader et à respecter notre plan de vol, je mettrai ce bâtiment à votre disposition. »
Elle acquiesça, aussi détendue qu’à son arrivée, et se leva. « J’aimerais m’entretenir avec Alain avant ma conversation avec Sa Sainteté.
— Bien entendu. (Lawson était sûr de sa victoire. En quelques mots, Edmond XIII s’arrangerait pour condamner Novack qui serait forcée de passer la main.) Je vous fais conduire avec lui jusqu’au salon des invités. »
Quand ils sortirent tous deux de la pièce des négociations, ils trouvèrent la petite assemblée tendue, incertaine sur l’issue de leur entrevue. Novack le devança, annonçant : « Ne craignez rien. J’aurai comme prévu une concertation avec sa Sainteté. » Lawson indiqua à Riggs de mener Müller et sainte Valérie – quand il recourut lui-même à ce terme, il en fut le premier surpris et se reprit aussitôt – et Novack au salon. Lander observait le directeur d’un air soupçonneux. Dominicci, toujours aussi perplexe, se dandinait d’un pied sur l’autre. Le désaccord avec les événements de Riggs, plus martial que jamais, était flagrant. Au moment où il s’éloignait, Lawson le rattrapa par la manche et le prévint à voix basse : « Ne faites rien d’autre, je répète, rien d’autre que ce que je viens de vous demander. C’est bien clair ? »
Riggs fronça les sourcils, hésita, puis finit par marmonner son assentiment.
Elle lui tenait la main comme à un enfant.
« Tu as tort de t’inquiéter, dit-elle calmement. (Müller eut un mouvement d’impatience.)
— Pourquoi Lawson t’écouterait-il ?
— Parce qu’il a déjà perdu la partie. Il le sent, même s’il ne s’y résout pas, pas encore. Il ne sera pas capable de s’opposer à la volonté divine.
— Pourquoi caches-tu que tu attends notre enfant ? (En à peine un mois, la jeune femme avait atteint son but, celui qu’elle avait révélé à Müller dès leurs retrouvailles.)
— Ce n’est pas le nôtre, Alain. C’est le sien.
— Tu ne vas pas remettre ça ! Je suis bien son père, non ?
— J’en suis de moins en moins certaine.
— Hein ? Tu plaisantes ? (Il savait qu’elle ne plaisantait pas.)
— Cet enfant est né du désir inné de Dieu d’engendrer un nouveau messager. »
Ce fut lui qui attrapa sa main, pour se convaincre qu’elle était toujours réelle : « Écoute-moi, je n’ai pas rêvé, on a déjà fait l’amour, non ? Et pas mal de fois, n’est-ce pas ?
— En effet, de nombreuses et heureuses nuits qu’il a bénies.
— Alors, n’est-ce pas la preuve que je suis le père ?
— Ce n’est pas assez.
— Quoi ? Pas assez ! Mais pour qui tu te prends ! explosa-t-il. Tu vas quand même pas m’annoncer que dans huit mois, on se coltine un messie chargé de répandre la bonne parole dans l’univers… (Elle garda le silence.) Si ? C’est ça que tu penses ? Alors qui suis-je pour toi ? Et pour lui ? Pour eux ! »
Elle le regarda avec tendresse : « Tu es un bon chrétien.
— C’est tout ? fulmina-t-il. Tu ne fais plus de différence entre moi, entre moi et Kolgov ou Lebon ?
— Je regrette. C’est la vérité. »
Il serra les poings jusqu’à blanchir leurs jointures. « Tu te rends compte de ce que tu me balances en pleine gueule ? Tu nies mon existence, notre amour.
— Je t’aime, Alain.
— Oui, comme tous les autres, déplora-t-il amèrement.
— N’est-ce pas merveilleux d’aimer autant que cela ?
— Non. Ce n’est pas merveilleux, pas du tout. (La tristesse prit le pas sur sa colère.)
— Tu t’aveugles tout seul, analysa-t-elle placidement. Observe autour de toi, la vie, la galaxie, les étoiles ; Dieu a créé tout cela pour notre bonheur. Il suffit d’écouter. Tu n’écoutes que toi-même… (Elle le vit prêt à pleurer de rage et d’émotion.) Je suis désolée, s’adoucit-elle. Ne sois pas triste. Approche-toi… (Quand elle voulut l’attirer contre elle, il s’écarta.)
— Je ne vous laisserai pas voler notre enfant. Il ne lui appartient pas.
— Comment t’expliquer, Alain ? Tu es d’une telle noirceur, si négatif…
— Laisse-moi partir à présent, lança-t-il dans un sursaut.
— Mais rien ne t’en empêche. Tu es libre… comme tu es libre de nous rejoindre, reprit-elle d’une voix conciliante. Viens avec nous. Tu seras heureux, bien plus heureux que maintenant. »
Il refusa. Elle s’inclina et se chargea de prévenir le petit groupe de chrétiens qui patientait. Müller put gagner sa travée sans encombre. Les regards apitoyés des convertis qu’il croisa en chemin ne firent qu’accentuer sa rancœur. Il se sentait perdu – et terriblement seul. Jamais, en quatre années, depuis le début de l’Agnus Dei, il ne s’était senti aussi seul.
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mosso
Lawson rentra la tÊte dans les épaules, abasourdi par le dialogue auquel il venait d’assister avec les quatre mille employés entassés dans l’amphithéâtre.
Sur un pan de mur entier, on retransmettait par relais de satellites l’incroyable échange entre Novack et Edmond XIII trônant dans l’immense salle d’audience de la cité pontificale, entouré de ses prélats en grande tenue. Derrière eux, de grandes arches de bois précieux et ouvragé, plaquées sur des cloisons matelassées, abritaient des figures saintes holographiques. Coiffé d’une mitre blanche démesurée, brodée d’or et piquetée de pierreries lasers, le visage bienveillant du pape africain n’allait pas tarder à disparaître. La discussion était terminée. Comme l’avait prophétisé la nouvelle responsable de l’Agnus Dei, dûment désignée par le chef du mouvement catholique depuis maintenant dix minutes, la foi avait triomphé. Estomaqué, Lawson avait reçu comme instruction de se mettre à son service et de ne rien tenter qui pût entraver sa volonté. Il était publiquement déchu et humilié. Où avait-il démérité ? Où ? Certes, les résultats étaient en deçà des attentes de Sa Sainteté, mais espérait-on en obtenir de meilleurs avec de vrais chrétiens ? La réponse était oui, bien sûr, sinon on ne se serait pas prêté à cette mascarade, cette honteuse passation de pouvoirs. Qu’avait à perdre le Vatican ? Face à une lutte à bord pour prendre les rênes – lutte potentiellement meurtrière, – et l’arrêt d’une mission, on avait opté pour la prudence et une expérimentation éventuellement profitable. Lawson ne pouvait qu’obéir – et escompter que l’évangélisation selon sainte Valérie fût si calamiteuse que plus aucun souverain pontife n’eût la tentation d’y recourir à nouveau avant des siècles.
Des applaudissements et des vivats enthousiastes célébrèrent la réussite de sainte Valérie, adoubée par Edmond XIII. Le front ceint d’un bandeau blanc, d’une voix émue, elle remercia ses frères et sœurs, formulant le souhait que chacun à bord s’associât à la plus belle des aventures accomplies en l’honneur du Christ et en l’amour de Dieu. En ce jour mémorable, elle était heureuse. Jamais elle n’avait douté, et sa joie de s’en être remise à Lui et d’en être récompensée était une preuve de plus de Son infinie miséricorde.
Balayant du regard la foule joyeuse qui se préparait à quitter l’amphithéâtre, elle repensa au mois passé depuis son arrivée sur Le Bien-Pensant. Tout s’était déroulé comme dans un songe. Son sacerdoce sur ce vaisseau impie s’était transformé en route triomphale vers l’avènement de Dieu. Comment cela aurait-il pu survenir sans Son aide ? Il s’agissait d’un miracle, un vrai miracle ; avant sa venue, pas un de ces missionnaires n’était chrétien. Qu’avait-elle fait, sinon s’adresser aux uns et aux autres, des mots, des phrases témoignant de l’amour qu’Il leur portait ? Jamais elle n’avait cherché à convaincre ni à imposer. La parole juste et vraie avait suffi. Secrètement avides d’espoir et de rédemption, ils avaient choisi de croire en toute liberté. Son propre cas avait servi de démonstration ; ils enviaient – dans le meilleur sens du terme – sa certitude, sa force intérieure. L’homme véritable ne pouvait survivre qu’avec la promesse et la compréhension. Dieu lui avait permis de jouer, non, d’endosser un premier rôle, mais sa tâche n’était pas terminée. Bien au contraire, dans le respect de l’enseignement du divin, elle entamait pour des milliards d’êtres humains une marche, humble mais grandiose, vers la félicité.
Tout s’enchaîna ensuite très rapidement, dans une espèce de fébrilité et d’allégresse qui paraissait aplanir les difficultés habituelles, pourtant inhérentes à toute entreprise d’évangélisation. Désormais largement majoritaire sur Le Bien Pensant, la part chrétienne prit presque tout en charge ; contre toute attente, le reste des employés semblait disposé à participer activement à cette nouvelle œuvre collective, ce que les nouveaux convertis, jaloux de leurs prérogatives, écartèrent poliment. Ceux-ci estimaient – à tort ou à raison – être les seuls habilités par Edmond XIII à mener les opérations à bord.
Le Bien Pensant atteignit à la date prévue Balsus-Orano, planète de taille moyenne balayée de vents secs à la saison chaude, dévastée par des tornades à la saison des pluies. Plus avancés que ceux de Niziss, ses habitants étaient catalogués accueillants, peu enclins aux conflits, de quelque nature qu’ils fussent territoriaux, politiques ou religieux. Ils aspiraient avant tout – selon les études préliminaires de la LUC – à jouir de la vie, ce qui semblait suspect, parfois inquiétant ou amoral, aux analystes sociologistes pétris de certitudes et de schémas standards. Sur Balsus-Orano, pas de productivisme acharné ou de culte du profit, encore moins d’industrialisation ou d’idéologie de masse. De gros bourgs tranquilles de plusieurs dizaines de milliers d’âmes parsemaient ce monde découpé en entités relativement autonomes, ce qui n’empêchait pas les voyages et les échanges. Même peu développé, le commerce existant satisfaisait les principaux besoins ; en surface, les richesses naturelles, sans être abondantes mais intelligemment employées, suffisaient. Apparemment, l’idée de Dieu leur avait jusqu’alors paru inutile, voire inopportune, mais la juste Chrétienté fondait de grands espoirs sur ce nouvel espace vierge de deux milliards d’habitants ; elle entendait les rappeler à l’ordre et dans son giron pour sauver leurs âmes qui n’en demandaient pas tant.
Ce qu’accomplirent triomphalement sainte Valérie, figure de proue incontestée du mouvement d’invasion, et son équipe de choc, une centaine de disciples – dont une poignée d’ex-acteurs du Vent de la Foi. Force fut de constater que la nouvelle méthode prônée par sainte Valérie donna satisfaction, dépassant même les espérances sans qu’on en comprît vraiment les raisons. Son seul recours à la technologie qu’elle honnissait fut un ensemble portatif miniaturisé, micro couplé à un haut-parleur et à un processeur de traduction automatique. Quand elle murmurait, sa propre voix reconstituée restituait ses propos dans la langue autochtone. Le reste de sa prestation était dépouillé à l’extrême. Refusant d’être vue descendant d’un des bâtiments auxiliaires, on la déposait discrètement à plusieurs kilomètres de l’endroit cible. Chaussée de baskets montantes bleu azur, une grande croix blanche brodée sur le devant de sa longue veste crème, elle avançait en chantant jusqu’à la grand-place du bourg. Plusieurs assistants l’accompagnaient – incluant généralement Kolgov, Lebon et Maria. Ils portaient dans leur sac à dos des dizaines de bibles illustrées traduites dans la langue locale – le Bien-Pensant disposait d’une imprimerie capable d’en débiter mille à l’heure. Le prodige de la foi survenait après une incubation de trois ou quatre jours. Pour Lawson, incrédule, qui observait les événements à distance avec un petit satellite espion, il s’agissait objectivement d’un miracle. Comment qualifier autrement la soudaine conversion de la plupart des locaux qu’elle approchait ? Elle parlait, elle souriait, elle apposait ses mains sur les enfants et les plus faibles. Elle engageait à respecter la parole de Dieu, mentionnant à peine le paradis pour les vertueux et l’enfer pour les fourbes. Le visage des élus, touchés – parfois terrassés – par la grâce divine, s’illuminait, et ceux-ci partaient invariablement diffuser la bonne nouvelle partout où ils le pouvaient.
Sur le vaisseau, un mois après la tentative de licenciement de sainte Valérie, les conversions atteignirent le chiffre stupéfiant de 3307 sur un total de 5019 employés – Lander tenait scrupuleusement à jour un registre. Restèrent plusieurs centaines d’indécis et un millier d’irréductibles, principalement les cadres de la LUC. L’arrivée de la chrétienté bouleversa les rapports sociaux.
Quand Riggs menaça de s’attaquer physiquement à la Novack, on dut le confiner dans le quartier d’isolement.
Des séances de prières dans l’amphithéâtre, à six heures du matin et six heures du soir, scandèrent la vie à bord. Le révérend Kolgov – il avait lui-même choisi son titre – officia de sa chaire improvisée en costume blanc, vilipendant avec grandiloquence les profanes et les mécréants qui commerçaient avec l’image de Dieu ; Maria, autoproclamée grande prêtresse apostolique, se travestit dans une tunique bouffante aux rayures verticales rouges et or ; Lebon, lunettes noires, bonnet de cuir noir, rafla le titre de saint Thomas. Sainte Valérie ne se mêla pas à cette comédie. Accueillant avec ravissement des visions nocturnes, elle disait s’entretenir avec Dieu.
Étranger à cette agitation, Müller déprima. Dominicci le mit de force sous calmants, ce qui ne changea pas grand-chose à son état. Il erra dans les coursives, déambulant dans les soutes, conversant avec les mécaniciens et les techniciens de tout et de rien, mais surtout pas de ce qui l’obsédait – Valérie et son aveuglement sur sa paternité. À l’aube, on le retrouvait recroquevillé contre une gaine technique où il s’était endormi. Un moment, il envisagea de s’enfuir à bord d’un des petits vaisseaux d’appoint réservés aux représentations divines, avant d’en être dissuadé par Pavarini.
Nina Boké abandonna provisoirement ses fonctions de rédactrice pontificale. Elle aussi resta à l’écart du mouvement chrétien. Jusqu’à leur retour sur Terre, elle se consacrerait à l’écriture de son roman En route avec Dieu. Les événements lui fournissaient une matière formidable. Elle transcrivait – cette fois-ci sans difficulté – plus de vingt pages par jour, convaincue qu’elle tenait là le best-seller religieux. Selon elle, cette aventure se situait au-delà de la problématique spécifiquement chrétienne ou catholique ; les miracles de la foi concernaient chaque croyant.
Même si Valérie Novack occupait désormais brillamment le devant de la scène, Nina Boké était au moins parvenue à la séparer d’Alain. Le délabrement psychologique de son ancien amant l’attristait et la réjouissait tout à la fois. Libre à lui de revenir vers elle. Il suffisait de patienter sans se montrer insistante ; quand, lassé de sa propre souffrance, il aurait finalement besoin d’un réconfort, elle serait là.
¬¬¬
morendo
Trois mois aprÈs le dÉbut des ÉvÉnements, sainte Valérie petit-déjeunait en compagnie de Lebon saint Thomas et du révérend Kolgov ; celui-ci décrivait avec son emphase habituelle sa dernière visite dans la région sud du continent de Balsus-Orano en cours d’évangélisation. Il trempa sa tartine beurrée dans un bol de café – tiède à force de discours décousus, – la dévora à demi et reprit :
« Je suis sûr que Gomzo va nous céder tout le troupeau de ses petites vaches brunes dès la semaine prochaine. Ça reconstituera notre stock pour la boucherie de bord. »
Saint Thomas, fines lunettes noires et rectangulaires sur le nez, finissait d’étaler à grands coups de cuillère sa marmelade d’oranges sur du pain grillé. Il intervint, de son débit haché et précipité. Du matin jusqu’au soir, saint Thomas distribuait sans cesse de petits mouvements de tête en tout sens. Il était incapable de tenir en place. « Ce Gomzo, c’est un vrai renard ! Tu vois, il s’arrangera pour te refiler des vieilles carnes, des numéros tout juste bons pour l’abattoir. Tu verras pas la différence. Oh, je le connais bien, ça oui !
— Il n’oserait pas, répliqua aussitôt Kolgov, agacé.
— Eh, on parie ? demanda saint Thomas qui mordit sa tranche de pain. (Depuis une semaine, il ornait ses doigts de grosses bagues en or – trois à chaque main.)
— Combien ?
— Ah ! je parie le prêche de demain matin. Si je gagne, il est pour moi !
— Mes enfants, quand perdrez-vous cette habitude de vous chamailler ? désapprouva sainte Valérie devant son bol de thé fumant.
— Excusez-nous, bougonna Kolgov. Comme toujours, vous avez raison.
— Je ne suis pas meilleure que quiconque, indiqua Valérie avec humilité. (Avec un grand sourire, saint Thomas, empressé, lui servit un jus de raisin frais. Elle le prit et le remercia d’un hochement de tête.)
— Je pense pourtant, professa Kolgov, que vos conversations quotidiennes avec Dieu vous permettent d’apprécier le cours des événements avec… – il chercha ses mots – plus de hauteur.
— Qu’entends-tu par là ? fit-elle en reposant son verre.
— Si nous résidons, nous, dans cette clarté, c’est grâce à vous qui… – il fronça les sourcils, en quête de la meilleure formule, – brillez comme un soleil guidant notre route à travers les ténèbres. »
Elle eut un signe de tête de dénégation : « Non, tu te trompes, je suis pareille à vous tous. C’est simplement que je… »
Elle s’interrompit brusquement, se pliant en deux sous l’effet d’une douleur intolérable au ventre. Kolgov se leva précipitamment, renversant son café, bousculant saint Thomas qui lâcha son bol.
« Que vous arrive-t-il ? s’écria Kolgov. Quelqu’un ! Vite ! (Il accourut auprès de Valérie qui peinait à se redresser, haletante, d’une pâleur extrême.)
— C’est lui, murmura-t-elle avec difficulté. Il… il me prévient qu’il arrive. »
Kologov eut juste le temps de demander « Où ça ? », et elle piqua de nouveau du nez, inconsciente, la tête droit dans le thé brûlant parfumé à la bergamote.
Debout près du lit aux draps immaculés, Dominicci, le responsable médical à bord – chrétien depuis quelques jours – reposa son stéthoscope électronique sur la table métallique à roulettes.
« Elle a besoin de beaucoup de repos », décréta-t-il.
— Qu’est-ce qu’elle a ? Ça durera longtemps ? interrogea Kolgov. (Saint Thomas, Maria et plusieurs autres intimes assistaient à la scène avec inquiétude.)
« Le temps qu’il faudra, répondit énigmatiquement Dominicci.
— Alors, que pouvons-nous faire ?
— Rien. Ou plutôt si : laissez-nous seuls. Dieu pourvoira à ses besoins. »
On obéit, même si chacun ignorait les raisons de l’évanouissement de sainte Valérie, deux heures plus tôt. Dominicci lui avait fait administrer un sédatif léger.
« Je suppose que vous êtes au courant ? dit-il à l’intention de Müller, resté là, assis sur une chaise, l’air abattu. (Kolgov avait eu la présence d’esprit de l’envoyer chercher dans les soutes – au besoin par la force, mais cela n’avait pas été utile.)
— De quoi ?
— De son état.
— Vous voulez dire pour sa… – il buta sur le mot – sa grossesse ?
— Oui. (Les examens venaient de le dévoiler.) Vous êtes le père ?
— Ça se pourrait.
— Vous n’en êtes pas certain ?
— Moi, si, à peu près… C’est à elle qu’il faudrait poser la question. Quand elle se réveillera », ajouta-t-il après avoir jeté un coup d’œil morne à Valérie Novack.
Un peu partout dans la pièce, on avait disposé de grands bouquets de fleurs – une attention des chrétiens les plus fervents.
« Je ne sais pas comment interpréter vos paroles.
— Ah ?… C’est pourtant simple, se décida-t-il à poursuivre.
— Pouvez-vous être plus pré… ?
— Vous me faites chier ! Démerdez-vous ! lança brusquement l’ancien ingénieur. Ou bien demandez à Dieu de cracher le morceau ! » Il quitta la chambre, claquant la porte.
Dominicci réfléchit, puis bipa Lander par son bracelet pour qu’il le rejoigne. Comme chaque jour depuis un mois, celui-ci lisait la Bible, résolu à apprendre par cœur certains versets. Il avait conclu que le plus sûr moyen de survivre était de convaincre les vrais chrétiens de sa foi nouvelle. Citer le Livre Saint était un exercice relativement facile ; s’en acquitter à bon escient l’était moins.
En chemin, Lander croisa un couple de chrétiens qu’il connaissait. Il jugea opportun de les gratifier au passage d’un extrait de Job, chapitre 27 versets 8-9 : « Quel profit peut espérer l’impie quand Dieu lui retire la vie ? Est-ce que Dieu entend ses cris, quand fond sur lui la détresse ? » En retour, il eut droit à des regards amusés, ce qu’il interpréta comme un signe de victoire, au moins comme un encouragement – Lander souffrait de grave lacunes, y compris en psychologie. Quand il poussa la porte de la chambre, Dominicci palpait d’un air absorbé le ventre nu de sainte Valérie, la chemise de la jeune femme remontée sur sa poitrine. Il eut aussitôt un cri d’effroi et se propulsa près du lit.
« Arrêtez ! » Il attrapa le poignet de Dominicci et l’écarta sans ménagement.
« Qu’est-ce qui vous prend ? s’indigna le médecin.
— Vous êtes cinglé! Imaginez que l’un d’eux vous voie la toucher ? Vous cherchez à nous faire égorger tous les deux ? »
Dominicci conserva son calme au prix d’un violent effort. « Cette jeune personne est enceinte, indiqua-t-il avant de rabattre la chemise sur Valérie Novack.
— Oui, je sais.
— Pardon ?
— J’étais au courant.
— Lawson l’est aussi ?
— André Lawson ? Non.
— Pourquoi ne lui avez-vous rien dit ?
— Je n’étais pas sûr. Müller m’avait prévenu. De toute façon, maintenant, c’est un faux problème. C’est pour quand ?
— Dans six mois, approximativement.
— C’est pour ça qu’elle a tourné de l’œil ? (En moins d’une heure, la nouvelle avait fait le tour du Bien Pensant.)
— Non. On l’a empoisonnée. Je ne sais pas encore par quoi ni par qui. L’analyse sanguine révèle la présence d’une toxine inconnue, une saloperie provenant sans doute de Balsus-Orano.
— C’est grave ? Je veux dire : elle va s’en sortir ? »
Dominicci secoua la tête d’un air dépité : « Peu probable. »
Lander se figea, livide : « Mais… c’est une catastrophe ! Les chrétiens vont être furieux !
— Je sais, reconnut le médecin, oubliant qu’il était, lui aussi, censé être l’un de ces chrétiens enragés.
— Faites venir Lawson et Riggs, recommanda Lander. Il n’y a pas de raison qu’ils échappent à tout ça. » Il marmonna ensuite entre ses dents.
Son interlocuteur tendit l’oreille : « Qu’est-ce que vous dites ?
« Mais j’ai contre toi que tu tolères Jézabel, cette femme qui se dit prophétesse ; elle égare mes serviteurs […]. Je lui ai laissé le temps de se repentir, mais elle refuse de se repentir de ses prostitutions. Voici, je vais la jeter sur un lit de douleurs, et ses compagnons de prostitution dans une épreuve terrible, s’ils ne se repentent pas de leur conduite. »
— D’où sortez-vous ces paroles ? demanda le médecin d’une voix méconnaissable.
— L’Apocalypse selon Saint Jean. Vous voulez les numéros de verset ?
— Ce sera inutile », répondit Dominicci en contemplant fixement le visage de sainte Valérie endormie.
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mezza voce
HabillÉe d’une chemise blanche à manches longues, elle terminait avec un bel appétit le plateau-repas, s’autorisant un gobelet de vin blanc après un yoghourt aux fruits. Même si ses traits tirés, son teint blafard témoignaient encore de son mal récent, elle paraissait radieuse, heureuse de vivre. Kolgov la couvait d’un regard attendri. Depuis son rétablissement, il ne la quittait plus. À peine conservait-elle le droit de s’isoler dans la salle de bains de sa chambre, et encore, après un instant d’hésitation, venait-il se camper devant la porte, bras croisés, l’air revêche, déterminé à empêcher toute intrusion. Il soupçonnait tout individu, chrétien ou non, car, selon lui, beaucoup de simulateurs étaient prêts à jurer n’importe quoi pour être sûr de garder une place à bord.
Le diagnostic du médecin Dominicci – intoxication alimentaire – lui semblait très suspect. Pour le révérend, sainte Valérie échappait obligatoirement aux misères qui pouvaient affecter les autres êtres humains. Dominicci disait pourtant la vérité : dans son refus systématique de la technologie, elle avait négligé de stériliser le pilon mal cuit d’une volaille malade. Résultat foudroyant : état de détresse respiratoire avec de fortes poussées de fièvre, doublé de pertes de connaissance. Durant cinq jours, face à une médecine impuissante, elle avait lutté contre la mort. Au petit matin du sixième jour, Kolgov assoupi, vaincu par la fatigue, elle s’était levée, tremblante, et dirigée vers la fenêtre qui donnait sur la mer mouchetée du jaune rosé d’un soleil naissant, dix mille mètres plus bas. Le prêcheur, ouvrant un œil et imaginant une hallucination, reprit ses esprits juste à temps, rattrapant d’un bond Valérie trop faible pour tenir debout.
Lawson, officiellement présent pour une visite de courtoisie – en vérité, pour vérifier de lui-même la rumeur : l’incroyable remise sur pied d’une moribonde – déclara ne pas vouloir fatiguer la convalescente. Il se retira, laissant seul Kolgov au chevet de sainte Valérie. Il n’existait aucune explication scientifique à son rétablissement. Les évocations de guérison miraculeuse allaient bon train, confortant l’aura de sainteté de la jeune femme.
Le prêcheur prit une compresse stérile sur le meuble près du lit, la trempa dans une petite bassine d’eau fraîche et vint tamponner délicatement le front de la convalescente qui ferma les yeux.
« Comment vous sentez-vous ? s’enquit le révérend. Je ne supporte pas ce salaud. Je suis à peu près certain que c’est lui qui vous a empoisonnée. »
Elle rouvrit les yeux en souriant : « Quelle importance ? Je suis de retour. Dieu m’a sauvée. Il est si généreux. »
Kolgov s’apprêtait à acquiescer quand on frappa. Il demanda : « Vous attendez quelqu’un ? » Elle fit signe que non.
« Ne bougez pas, je vais voir. » Il partit entrouvrir la porte. Elle l’entendit s’adresser à quelqu’un qu’il laissait délibérément dans le couloir. Il se retourna : « C’est une certaine Nina Boké. Elle veut vous parler de l’enfant. Quel enfant… ? reprit-il avec méfiance à l’intention de la nouvelle venue. (Il se tourna de nouveau vers la convalescente : ) Elle soutient que c’est personnel, que vous comprendrez.
— Fais-la venir. »
Outre Müller, seules trois personnes étaient informées de sa grossesse – Lander, Lawson et Dominicci. Elle désirait garder ce secret entre elle et Dieu le plus longtemps possible, à la fois pour en faire la surprise à ses fidèles, le moment venu, et aussi et surtout pour savourer égoïstement ce bonheur de partager seule cet événement avec le Tout-Puissant.
Kolgov s’écarta. Nina Boké entra d’un pas décidé et se posta au pied du lit. Les deux femmes échangèrent un long regard silencieux.
« Laisse-nous, dit Valérie. (Il se prépara à protester.) Laisse-nous », répéta-t-elle.
Il renâcla, mais obéit. Boké prit une chaise et s’assit. Les cheveux ramenés en arrière, elle portait un pantalon à carreaux rose et gris, des sandales de corde tressée et un gilet blanc à fines cottes déboutonné sur un débardeur rose à col rond. Son expression tendue était faussement enjouée. C’était leur premier tête-à-tête ; malgré elle, ce personnage public et ce qu’elle représentait, même alitée, même affaiblie, l’impressionnait. « Je voulais venir depuis longtemps, commença-t-elle sur un ton qu’elle aurait aimé plus ferme.
— Comment va Alain ? »
Son interlocutrice parut contrariée : « Ah, vous savez ?
— Il m’a souvent parlé de vous. Alain est imprévisible. Tenez, il m’a même avoué qu’il déplorait de ne pas vous avoir connu plus tôt sur Le Bien Pensant. »
Elle eut un petit bruit de gorge mi-ironique, mi-désabusé : « Pourquoi ? Parce qu’il en avait soupé de ses amours virtuels avec les hologs ?
— Vous êtes amère, nota Valérie, se redressant pour mieux s’adosser sur son oreiller.
— Non, réaliste. J’aime Alain, mais ce n’est pas pour ça que je ne vois pas ses défauts.
— Je suis heureuse que vous soyez venue. Cela prouve que vous ne me considérez plus comme une ennemie, ce qui était absurde.
— Je viens pour vous faire entendre raison sur son fils, sur cet enfant que vous portez.
La convalescente laissa un blanc et répliqua : « Mais ce n’est pas son fils. »
Nina Boké leva les yeux au ciel : « Allons, vous ne pourrez pas vous en tirer comme ça.
— Je regrette. Ce n’est plus son enfant. Depuis longtemps, et il le sait parfaitement. C’est lui qui vous a envoyée ?
— Non. Il est si malheureux d’être rejeté que j’en ai eu moi-même l’idée. Je cherche son bonheur.
— Moi aussi. C’est un bon chrétien.
— C’est aussi un homme.
— Qui prétend le contraire ?
— Alors, laissez-le être le père.
— C’est inconcevable. Dieu m’a désignée pour mettre au monde Son nouveau Messie. Je ne peux m’opposer à Sa volonté. Personne ne le peut.
— Moi, je pourrais vous causer beaucoup de tort. »
Sainte Valérie garda le silence, puis demanda : « C’est vous qui m’avez empoisonnée ?… Évidemment, vous n’allez pas l’avouer, quoique, à la réflexion, cela soulagerait votre conscience. Remettez-vous-en à saint Thomas, un excellent confesseur.
— Arrêtez ce cirque, jeta Boké à voix basse. Ça ne marchera pas. Je sais qui vous êtes réellement.
— Vous me haïssez, vous me jalousez vraiment, déplora la convalescente. Pourtant, je n’ai rien de plus que vous, excepté d’être en communion avec Dieu. Est-ce la cause de votre colère ? Comme je vous plains d’être aussi tourmentée, confia sainte Valérie avec un sourire désarmant.
— Je ne crains personne. Pas même le diable. »
Valérie Novack battit plusieurs fois des paupières, marquant un temps d’arrêt, puis interrogea d’une voix circonspecte : « C’est le Malin qui t’envoie ?… Que désire-t-il ?
— Il réclame son enfant, celui que vous portez.
— C’est terrible blasphème que d’évoquer ainsi le Messie.
— Il n’y a aucun messie. Vous allez enfanter l’Antéchrist.
— « Sans raison ils m’ont tendu leur filet,
creusé pour moi une fosse,
la ruine vient sur eux sans qu’ils le sachent ;
le filet qu’ils ont tendu les prendra,
dans la fosse, ils tomberont. »
— Réservez votre boniment à vos fidèles. Je vais vous accuser de comploter avec le diable et d’abuser les hommes. Je ne voudrais pas être à votre place.
— Personne ne te croirait.
— Alors pourquoi cacher cet enfant ? Et pourquoi une guérison aussi soudaine quand Kolgov commençait à préparer vos funérailles ?
— Mais c’est seulement l’œuvre de Dieu si je revis ! plaida-t-elle.
— Allez savoir. Et comment expliquer ces conversions en masse ? N’est-ce pas surnaturel ? N’est-ce pas la preuve irréfutable d’une puissance diabolique ? Votre vrai but est de faire naître l’Antéchrist dans un monde qui lui sera déjà acquis. Après, il partira à l’assaut de l’univers par le truchement de ses adorateurs, de faux fidèles, de faux catholiques, mais de vrais satanistes !
— Vous… vous n’êtes plus digne d’être parmi nous !
— Je m’en fous.
— Comment ?
— Je m’en fous. Je vais vous traîner dans la fange.
— Mais pourquoi ? s’insurgea-t-elle. Que t’ai-je fait ? Tu as Alain, il est à toi. Laisse-nous en paix.
— Rendez-lui son enfant.
— Tu me demandes une chose impossible.
— Alors vous êtes perdue.
— Non, attends. Je peux… je peux encore te sauver. Je peux te bénir… ici, c’est une faveur que beaucoup réclament. (Boké éclata de rire.) Pense au Messie, au bonheur qu’il peut apporter dans la galaxie. Il y délivrera son message de paix et d’amour. Tu ne peux pas détruire toute cette espérance simplement parce qu’Alain se languit d’un enfant qui n’est pas à lui. Si tu l’aimes un peu, sois patiente avec lui. Il a souffert de mon attitude.
— Ce soir, en envoyant mon rapport habituel au pape, je vais l’informer de votre vraie nature maligne. Le Vatican est très pointilleux sur le sujet.
— Ne fais pas ça. Tu te condamnes aux flammes de l’enfer. Tu vas y laisser ton âme.
— Je n’en ai jamais eue. »
Novack la dévisagea intensément : « Je me suis trompée sur ton compte. Tu l’aimes vraiment. Tu souffres qu’Alain continue à me désirer malgré moi. En venant me trouver, tu savais que je refuserai de le laisser me reprendre le…
— Crève », proféra Boké avant de se lever et de quitter la chambre.
Dans l’espace, à défaut d’un Dieu interdit, on croyait souvent au Diable, mais sans le nommer, sans l’avouer ; pour beaucoup, il était là, invisible, redoutable et redouté, rôdant dans les soutes et les chambrées, prêts à fondre sur les plus faibles, les plus crédules. Aussi le Vatican prêtait-il attention aux rumeurs démoniaques qui pouvaient, si l’on n’y prenait garde, faire basculer une mission aussi sûrement que l’apparition de la foi. Il fallait surveiller, détecter les premières lueurs de l’incendie sous peine qu’il n’embrase tout un vaisseau, engloutissant les sommes colossales investies. Nina Boké, chargée de communiquer des états des lieux réguliers au Saint-Siège, était la personne idéale pour y instiller le doute.
¬¬¬
con brio
Sur l’Écran de la salle de confÉrence du Bien Pensant, le regard du pape avait une telle fixité que Lawson se demanda si la communication n’était pas interrompue. Enfin, les lèvres épaisses du pape africain Edmond XIII s’animèrent :
« Cet enfant ne doit pas naître. (Un quart d’heure plus tôt, Sa Sainteté, vêtue simplement d’une chasuble blanche, coiffée d’une calotte pourpre, avait convoqué Lawson, alors somnolant sur son lit en compagnie de sa dernière maîtresse qui ne fût pas devenue chrétienne – et du même coup puritaine.)
— Votre Sainteté, j’admets que cela serait préférable pour la chrétienté, mais il va m’être difficile de satisfaire votre requête, prévint respectueusement Lawson. Ses fidèles les plus proches entourent constamment Mademoiselle Novack, pardonnez-moi, sainte Valérie. Ils forment autour d’elle une haie infranchissable. Comment pourrions-nous la subtiliser quelques heures afin de… »
Edmond XIII ne le laissa pas poursuivre : « Ceci n’est pas un souhait, monsieur Lawson, mais un ordre, décréta le souverain pontife.
— Ah ?
— Oui. Et je l’assortis de votre réintégration comme responsable de l’Agnus Dei, un temps confié – par erreur – à une pauvre femme hébétée qui vient de perdre la raison, écrasée par la charge qu’on lui a dévolue dans un élan de générosité. Quand devait-il naître ?
— D’ici six mois.
— Qui est informé de son existence ? Les convertis le sont-ils ?
— Je ne pense pas.
— Qui d’autre, à part vous ? Pouvons-nous leur faire confiance ?
— Il y a mes trois principaux adjoints. L’un d’eux dit être converti, mais, excusez-moi, c’est plus par esprit pratique.
— Très bien. Dans ce cas, vous avez le champ libre. Contactez-moi quand vous aurez la solution.
— Votre Sainteté, puis-je solliciter votre avis ? (Le pape acquiesça d’un léger mouvement de tête. Derrière lui, d’épaisses tentures rouge et or composaient un fond flamboyant, surchargé de dorures et de motifs tarabiscotés.) Pourquoi… enfin, pourquoi cet enfant est-il si… indésirable ?
— Allons, qui a besoin d’un nouveau prophète ?
— Mais c’est seulement l’idée de Novack, une idée extravagante, le caprice d’une femme épuisée.
— Quel est le score de cette capricieuse pour les nouveaux convertis ?
— Au dernier pointage, environ deux cents millions.
— Quand une excentrique conquiert deux cents millions de croyants en deux mois, je pense qu’elle est capable de beaucoup, y compris de fabriquer le Messie pour son propre compte.
— Ou pour celui de l’Église, nuança Lawson.
— Peut-être, reconnut le pape, mais prendre ce pari est hors de question. La chrétienté doit éviter un schisme de plus, tout bouleversement de ses repères.
— Mais nous risquons de la perdre, elle, avança Lawson. Du point de vue des conversions, elle accomplit un travail superbe.
— Elle est exceptionnelle, oui, mais aussi – et ceci découle de cela – exceptionnellement dangereuse. Laissons-la terminer cette mission sur Balsus-Orano, puis ramenez-la sur terre. Nous nous en occuperons. Elle viendra ensuite au Vatican pour y être jugée.
— Jugée ?
— Oui. Nous l’accuserons de commerce avec le diable. (Deux jours auparavant, le pape avait eu connaissance du rapport de Nina Boké sur une entreprise diabolique. Il avait d’abord rejeté cette manœuvre contraire aux intérêts immédiats de la chrétienté. Puis, quand un médecin de bord, nouvellement converti et ayant accès au dossier confidentiel de Valérie, avait révélé au Vatican l’existence de cet enfant, Edmond XIII avait organisé une entrevue secrète avec sa mère. Celle-ci, incapable de mentir à une question directe de Sa Sainteté, avait confirmé son état et annoncé avec émotion, au bord des larmes, le destin glorieux qu’elle destinait au nouveau messie galactique.)
— Elle, une sorcière ? (Edmond XIII hocha tristement la tête.) Mais… les convertis, tous les convertis, ils vont être effarés, stupéfaits ! Leur foi sera ébranlée. Ils ne comprendront plus rien.
— Non. Le diable se sera abattu sur elle pendant le voyage du retour, jaloux de son succès, avide de prendre sa revanche sur une magnifique servante de Dieu. Nous monterons l’affaire de toutes pièces. Il existe des traitements psychiatriques pour perturber d’une manière plausible le psychisme par paliers. Disons que nous effectuons l’abjuration par des moyens scientifiques indétectables. Résultat garanti. Nombre d’exemples seraient là pour en témoigner… (Lawson en resta muet de surprise.) Vous paraissez choqué.
— Eh bien, en effet, un peu, oui.
— Remettez-vous, recommanda le pape d’une voix sévère. Le Vatican est une entreprise, une immense entreprise qui doit savoir se protéger. Nous sommes victimes de convoitises et encore plus de jalousies assassines. Parfois, certains de nos enfants désignés par Dieu essaient, pas toujours consciemment, d’en profiter. Nous sommes habitués à traiter ces épiphénomènes. Nous nous bornons à révéler la face maligne d’êtres soudainement appelés à trop de grandeur. N’est pas prophète qui veut. Il faut être taillé en conséquence et savoir malgré tout rester humble, très humble. L’équilibre est aussi difficile à atteindre qu’à conserver.
— Votre Sainteté, est-ce pour cette raison que vous recourez à des firmes telles que la LUC ? Pour ne pas avoir ce genre de souci ?
— En partie, oui. Envoyer des prophètes, expliqua-t-il d’un air ennuyé, d’authentiques croyants à des années-lumière de chez eux pose fréquemment de graves problèmes. Ils se croient investis personnellement d’une charge divine, et contrôler à distance ces athlètes de Dieu sur des missions de plusieurs années est très complexe. Mieux vaut des profanes, des techniciens attirés par l’argent. Au moins savons-nous pourquoi ils sont avec nous, et ils n’oublient jamais qui les payent. Par le passé, nous avons fait des essais avec des chrétiens fervents, totalement dévoués. Le bilan fut globalement très décevant, très coûteux, même s’il y eut plusieurs réussites éclatantes, hélas, bien trop rares pour persévérer dans cette voie.
— Je comprends.
— J’en suis heureux, acheva le pape, un rien méprisant. Agissez vite et personne ne le regrettera. Que Dieu vous bénisse, où que vous soyez, monsieur Lawson. »
On coupa la communication. Lawson se renversa sur son siège, l’esprit en ébullition. L’histoire se corsait : sainte Valérie, une sorcière ! Et c’était le saint-père lui-même qui allait l’en accuser une fois qu’elle ne lui servirait plus, après son retour. Au Vatican – la stratégie papale était là pour le prouver, – on raisonnait de la même manière qu’ailleurs, mais en le camouflant sous un amas de concepts abstraits finalement destinés à assurer la maîtrise d’une poignée sur une multitude. Le salut de l’âme ne passait-il pas par le respect des serviteurs officiels de Dieu et de leurs lois ? Dans le catholicisme, songea Lawson, que de discours empesés, d’apparat et de cérémonies endimanchées pour séduire et effrayer de pauvres hères cherchant un sens à leur vie !
Depuis plus de vingt ans, Lawson servait le pouvoir religieux avec un salaire à la hauteur de ses responsabilités. Jusqu’ici, il considérait son employeur uniquement comme une firme lui permettant de s’enrichir et d’exercer son autorité sur cinq mille âmes enfermées dans un vaisseau ; à présent, il en venait à réfléchir sur une puissance reposant sur une croyance et la promesse qu’elle délivre.
Là non plus, il n’y a rien à attendre, conclut-il en s’apprêtant à contacter ses trois adjoints. La mission sur Balsus-Orano se terminait dans quatre semaines ; place ensuite au long retour vers la Terre, quatre mois interminables où, dans un secret absolu, il faudrait supprimer un messie qui n’était pas encore né et rendre folle sa mère. Lawson s’interrogea : en trois millénaires d’existence, combien de fois l’église catholique avait-elle eu à traiter des cas semblables ?
¬¬¬
poco a poco
Il se rÉveilla comme d’habitude, en sursaut, en suées, la bouche brûlante, gorge sèche. Un coup d’œil vers le réveil lui apprit qu’il était deux heures et demie du matin. Son cauchemar se répétait ; seule son intensité variait, augmentant au fil des nuits jusqu’à lui faire redouter de s’assoupir. Il se leva, marcha jusqu’à la salle de bains et fit couler une eau froide du robinet du lavabo. Plusieurs fois, il laissa la coupe de ses mains se remplir et s’en aspergea le visage. Pour ne pas avoir à contempler son reflet dans la glace, celui d’un parjure et d’un assassin, il évita d’allumer le néon devant lui. D’un pas mal assuré, il regagna sa chambre ; quand il aperçut ses draps blancs dans la pénombre, Dominicci s’immobilisa, affolé à l’idée de retrouver le lieu où il souffrait, immolé par le remords de lentement condamner sainte Valérie à une horrible fin, pire peut-être que celle d’une martyre sur le bûcher.
Depuis bientôt deux mois, il empoisonnait la jeune femme, rongeant son psychisme, altérant son comportement, minant sa raison, la rendant irritable, versatile. Le Vatican avait fourni la composition du poison. À partir d’ingrédients simples, présents dans toute pharmacopée de bord, il extrayait la tardiéchyne, poison agissant sans laisser de traces. Les crises de colère de la victime se multipliaient. À bout de forces, vaincue par ses insomnies répétées, elle en arrivait à présent à molester ses proches. À bord, on commençait à douter de sa capacité à conduire spirituellement le vaisseau et à représenter Dieu ; on chuchotait qu’Il l’avait abandonnée, mécontent d’une servante qui perdait pied ; certains la plaignaient ; d’autres se surprenaient à la détester avant de se souvenir de ce qu’elle avait été sur Balsus-Orano, ce monde où trois cents millions de convertis la vénéreraient encore comme une sainte dans un siècle.
Dominicci, désespéré, était écartelé entre son devoir d’employé papal et sa conviction religieuse qui ne faisait que s’affirmer à mesure que progressait l’agonie de Valérie. Dieu l’avait-il uniquement distingué pour mettre à mort celle qui l’avait si fidèlement servi, celle qui n’avait jamais, au grand jamais, été en contact avec le Malin ? Pourquoi cette épreuve incroyable ordonnée par Edmond XIII, cette épreuve qu’il était seul à supporter ? Lawson, Lander et Riggs gardaient les mains propres. Presque chaque jour, à mots couverts, ils lui demandaient où en était l’affaire, et plus spécialement celle du petit dernier – formule inventée par Lander.
Le “petit dernier” n’était pas mort, mais cela ne devait plus tarder. Les injections censées calmer la mère étaient en fait destinées au fœtus. Normalement, son cœur aurait dû cesser de battre ; le futur messie se montrait étonnamment robuste, ce qui prolongeait d’autant les affres de Dominicci.
Il ne voyait plus d’issue, sinon celle du suicide ; mais il était trop lâche pour s’y résoudre, trop lâche ou bien résolu, quand il en trouverait l’audace, à sauver d’une manière ou d’une autre ces deux êtres que le Seigneur lui avait confiés dans de dramatiques circonstances. Il se raccrochait à cette idée : un autre que lui aurait accompli son forfait sans s’efforcer d’imaginer un moyen de les épargner. Dieu mettait-il sa foi à l’épreuve ? Pourtant, nul n’était plus catholique que lui. Dominicci ne comprenait pas. Croire le rendait malheureux et angoissé. Où donc se dérobait la félicité si souvent promise ?
Arrêter le processus d’empoisonnement était impossible ; bien qu’il n’en eût jamais parlé ouvertement, Riggs veillait. Ceux de ses hommes qui lui étaient restés fidèles étaient des fanatiques, n’agissant pas encore uniquement parce que leur chef les assurait que leur heure sonnerait. Pour l’instant, cette cinquantaine de mercenaires épiait les employés, notant chaque détail, dressant d’interminables listes. Dominicci le savait : sur une simple instruction de Riggs, il serait tué et oublié. Quelqu’un le remplacerait, et c’en serait aussitôt fini pour sainte Valérie et son fils.
Ces pensées lui arrachèrent un gémissement. Il courut dans le salon, s’empara d’une bouteille de bourbon aux trois quarts vide et la vida en quelques gorgées ; il la jeta sur le sol où elle rebondit et roula contre le mur. Hébété, il la contempla, puis l’envie de vomir fut trop forte. Il s’agenouilla, courba la tête et résista. Jusqu’à l’aube, grelottant de froid et de peur, Dominicci ne bougea plus, à moitié nu.
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con fuoco
Elle lui griffa le dos et cria, un râle aigu de jouissance. Müller s’arc-bouta, résista le plus longtemps possible au puissant et profond mouvement de son bassin et s’abandonna à son tour. Elle lui mordit l’épaule et le força à se rallonger sur elle. Le souffle court, il ne parvenait pas à se détendre. Il supportait de plus en plus mal la présence de Nina Boké, encore moins leurs séances de contorsion physique presque bestiales où, vorace, elle le contraignait à venir en elle. Pourquoi avait-il cédé, acceptant à nouveau une relation équivoque, nauséeuse, où elle était finalement la seule gagnante – si tant est qu’il dût y avoir un vainqueur ? Il s’extirpa de ses bras et s’étendit à côté d’elle, le torse et le dos en sueur. Quand elle l’avait retrouvé une nuit dans une des salles de la chaufferie, il gravait minutieusement avec un canif ses propres initiales sur une cuve de 20 000 litres – son dernier passe-temps. Doucement, elle s’était approchée, l’invitant à remonter avec elle, promettant de s’occuper de lui et de ne rien réclamer en contrepartie. « Tu es libre, avait-elle annoncé, et tu le resteras. » De toute façon, il en avait assez de parcourir sans but le bâtiment et de s’apitoyer sur son sort, maudissant Dieu et les chrétiens. Elle était arrivée au bon moment. Il était reparti avec elle.
Les cheveux défaits, le visage luisant de transpiration, Nina se redressa, sa poitrine pendant au-dessus de lui ; elle le contempla avec une lueur de défi dans les yeux :
« Hier, en pleine messe, on a encore eu droit à une crise. C’était de la démence : elle a accusé le pape de fomenter leur mort, la sienne et celle d’Alexandre, le nouveau messie. Dieu le lui aurait confié. De pire en pire, fit-elle, faussement compatissante. Il a fallu que leur révérend Kolgov coupe le micro et l’entraîne vers la sortie, s’excusant pour un malaise dû au surmenage et à son état de femme enceinte. Quel surmenage ? Ça va faire un mois qu’on a décollé de Balsus-Orano. Bientôt, Kolgov lui-même n’aura plus à cœur d’inventer des faux-fuyants. Ce jour-là… – elle s’interrompit, ménageant son effet – ce jour-là, pour elle, il sera trop tard. Plus rien, personne ne pourra la sauver. Elle chutera. Seule.
— Cette fin, tu l’as voulue, n’est-ce pas ?
— Quoi ?
— Tu l’as cherchée, hein ?
— Qu’est-ce que tu vas inventer ? » Elle recula sur le lit et s’agenouilla à moitié, sur la défensive.
Il se tourna vers elle, la voix rageuse : « Tu es prête à tout. Tu l’as toujours été. On m’a raconté pour toi et Lawson, dans son bureau.
— Tu es fou. Leur Valérie te rend fou. Elle nous rend tous fous. Je la plains, mais il est temps qu’elle arrête.
— Non, tu mens. Tu ne la plains pas. Tu en es incapable. Tu ne penses qu’à toi. Tu n’as toujours pensé qu’à toi. »
Elle le regarda fixement dans la lumière ténue : « C’est l’heure des grandes explications, n’est-ce pas ?… Tu ne réponds pas ? Tu as peur de ce que tu pourrais apprendre ?
— Peur de quoi ? Que tu avoues ta satisfaction que tout se déroule comme ça, aussi mal pour Valérie ?
— Tu ne m’aimes pas, Alain. Tu ne m’as jamais aimée, n’est-ce pas ?
— Est-ce que je peux aimer une femme qui souhaite la mort de Valérie ?
— Tu sais que j’ai été la supplier de te redonner votre enfant ?
— Cesse de mentir ! s’énerva-t-il.
— Non, c’est la vérité. Interroge Kolgov. C’était juste après son rétablissement, après l’empoisonnement.
— Et qu’est-ce qu’elle t’aurait répondu ? lança-t-il avec mépris.
— Que l’enfant venait de Dieu, que tu n’avais aucun droit sur lui.
— Jamais je n’aurais dû te parler d’Alexandre, déplora-t-il. C’était une erreur. Tu me dégoûtes. »
Se penchant sur lui, elle agrippa violemment son bras. « Je te dégoûte aussi quand je m’offre à toi, quand je te sens jaillir en moi ?
— Tais-toi.
— Quand je te prends dans ma bouche et que tu gémis, je te dégoûte aussi ? Quand tu me pénètres, que tu t’enfonces comme si tu voulais me punir de quelque chose ? Hein, dis-moi !
— Ferme-la ! Je ne veux plus t’entendre ! (Il ôta sa main et la repoussa brutalement. Elle bascula en arrière. Aussitôt, il la plaqua sur les draps, appuyant son coude sur sa gorge, bloquant sa respiration.) Je ne veux plus jamais t’entendre, Nina ! Plus jamais ! (Les yeux exorbités de son amant la firent frémir.) Arrête de venir me voir ! Arrête de parler ! De me voir ! Arrête de vivre à côté de moi ! »
Étouffant, s’imaginant vivre ses derniers instants, elle eut un moment d’épouvante. Froidement, il la contempla se débattre, puis relâcha soudainement sa pression et quitta le lit, enfilant pantalon et tee-shirt. Elle haletait sur le dos, consciente d’avoir sans doute échappé au pire. Quand il réapparut au-dessus d’elle sans crier gare, instinctivement, elle leva un bras pour se protéger.
« Sors de ma vie, Nina, ou c’est moi qui t’en ferai sortir. »
Elle ne répondit pas, prête à se défendre s’il l’attaquait de nouveau. Il sortit en claquant la porte. Elle se mit à pleurer, sans bouger, étendue sur les draps qu’elle tordait entre ses doigts. Valérie. Valérie : c’était elle la responsable. La seule. Sans cette femme, Alain serait avec elle, heureux. Pourtant, elle avait tout essayé.
En vain. Valérie avait gagné. Alain ne reviendrait plus.
¬¬¬
mesto
Sur l’horloge murale, cinq heures du matin, comme chaque fois qu’il entrait dans cette grande cuisine privée, attenante au quartier des cadres supérieurs du Bien Pensant. Dominicci avança vers une desserte près des éviers. Il repéra la théière en terre cuite réservée à la jeune femme – un souvenir de Balsus-Orano – et y versa la tardiéchyne en poudre. À long terme, si la substance ne provoquait pas la folie, elle laissait de graves séquelles psychologiques. Quand il reposa le couvercle, sa main tremblait. Il dut s’adosser contre un mur pour essayer de rassembler ses idées. Dans sa confusion mentale, l’une surnageait, devenant une obsession qui occulta tout le reste : il tuait l’élue de Dieu. Quand il ferma les yeux, son mal-être devint insupportable ; la panique le submergea ; il courut vers l’appartement de celle qu’il assassinait.
Il tambourina à sa porte, réveillant Kolgov qui dormait dans le salon pour veiller son hôte précieux. Le révérend vint lui ouvrir en maillot de corps et en short. Dominicci balbutia, bouscula l’homme ensommeillé pris par surprise et se propulsa vers la chambre de sainte Valérie. Kolgov ceintura l’intrus avec un grognement au moment où il posait le pied dans la pièce où la jeune femme somnolait. Les deux hommes en vinrent aux mains. Dominicci reçut un direct de Kolgov en pleine figure, décochant en retour des coups de pied au hasard. L’un d’eux atteignit son adversaire au tibia, ce qui lui arracha un cri de douleur.
Valérie dut crier à son tour pour que cessât l’échauffourée. Quand elle donna l’ordre à Kolgov de quitter sa chambre, il protesta, mais obtempéra. Dominicci restait debout dans un coin de la chambre, honteux et fébrile. Ses paupières se refermaient déjà sur son œil tuméfié. Elle l’invita à approcher. Il hésita, puis marcha lentement vers elle. Parvenu près du lit, il s’agenouilla brusquement, courbant la tête, et saisit la main de la jeune femme anémiée. Elle était tiède et molle.
« Je vous en conjure, murmura-t-il, sauvez-moi, Votre Sainteté, venez-moi en aide.
— Tu n’as rien à craindre, dit-elle d’un ton conciliant.
— Si, j’ai péché. Je suis un meurtrier, confessa-t-il, raffermissant sa prise sur sa main.
— Je le sais. »
Il se mit à bredouiller : « Vous… vous sa… vous savez ?
— Dieu a voulu m’en informer afin que je te pardonne.
— Je… je ne le mérite pas. (Son œil l’élançait douloureusement.)
— Ce n’est pas à toi d’en juger. Seul Dieu a ce droit.
— Je donnerais ma vie pour racheter ma faute.
— C’est inutile. Tu es venu te confier à moi. Tu as montré du courage.
— Non, je suis faible, je suis un lâche, un assassin.
— Dieu nous contemple. Dès lors, comment pouvais-tu te figurer que j’ignorais quel sort on me réservait ?
— Et vous l’acceptez ?
— Bien sûr, et j’ai eu raison, car tu es venu, et tu vas me sauver, n’est-ce pas ?
— Oui, si je le peux.
— Tu en as le pouvoir. Tu es un médecin. Tu peux défaire ce que tu as fait.
— Dans certains cas, oui. (Il y eut un silence contraint.)
— Que veux-tu dire ?
— C’est… ce traitement que vous subissez, la tardiéchyne, c’est… il est irréversible. Il dure depuis des mois, et… (Il se retint pour ne pas sangloter.)
— Continue, dit-elle calmement.
Il déglutit : « Il est trop tard. Vous ne guérirez jamais. C’est impossible.
— Et mon petit Alexandre ?
— Votre enfant… cet enfant ne sera pas normal. S’il vient au monde, il souffrira de malformations et d’une santé mentale déficiente. Je… je… (Il se tut, incapable de poursuivre.)
— Il aurait déjà dû disparaître ? réussit-elle à demander.
— Oui, merci, c’est cela. Si les injections se poursuivent, il s’éteindra dans quelques semaines, un mois peut-être.
— Alors ton crime est double.
— Oui, Votre Sainteté. (Il posa sa tête sur le drap, quémandant son contact.) Ayez pitié d’un criminel. Il ne peut se racheter, rien ne peut le préserver de la damnation.
— Si, Dieu prend soin de toi. Il t’a poussé à venir ici. Le regrettes-tu ?
— Non, Votre Grâce, il le fallait. D’abord pour vous, ensuite, pour moi.
— Je veux que tu gardes notre secret. Agis comme si rien n’avait changé, comme si tu m’empoisonnais encore. Comment t’y prenais-tu ?
— La théière. De la poudre dans la théière. Tous les matins.
— C’est donc toi qui m’avais déjà empoisonnée sur Balsus-Orano ?
— Non, Votre Sainteté… Votre Sainteté, est-ce que vous, vous me pardonnez ? souffla-t-il dans un dernier élan pitoyable.
— Dieu te pardonne. Pars sans crainte à présent. »
Il lui baisa maladroitement la main, se releva et repassa par le salon où Kolgov, enragé d’être tenu à l’écart, tournait en rond avec deux autres chrétiens. L’un d’eux émit un grondement menaçant et s’avança vers Dominicci, mais Kolgov commanda de le laisser sortir.
Seule dans sa chambre, Valérie, effondrée, ne put contenir ses larmes. Dominicci venait de briser son unique espoir. Elle avait imaginé que Dieu, dans son infinie magnanimité, prévoyait pour elle une autre issue, un moyen d’échapper à sa dégénérescence, une solution pour Alexandre. Mais non ; d’une manière ou d’une autre, ils étaient condamnés, tous les deux. Elle non plus ne comprenait pas. Pour la première fois depuis de nombreux mois, elle se surprit à douter. Pourquoi sa vie devait-elle s’achever aussi vite, alors qu’elle n’était encore qu’à l’aube de son avènement ? Quel sens y déchiffrer ? Y en avait-il au moins un ? Avait-elle fauté sans le savoir, par orgueil, par vanité, se plaçant au-dessus des autres fidèles ? Pourtant, n’était-ce pas là une sorte d’obligation pour qui entendait convertir ? Son interrogation était à la mesure de sa stupeur. Interdire au messie d’apparaître représentait pour elle une erreur incompréhensible, un mystère divin. Mais Dieu, par essence, était infaillible. C’était elle qui aurait dû se résigner dans l’abnégation et se remettre en question pour trouver la justification. Elle avait beau chercher. Seules la désespérance et la peur réapparaissaient, aussi intenses qu’à l’époque où Dieu n’était encore pour elle qu’un concept lointain. Sa foi vacillait ; elle était terrorisée. De nouveau, elle faisait face à elle-même, à sa solitude, sans le rempart de la chrétienté.
Kolgov la découvrit dans son lit, prostrée, les bras tordus, serrés contre sa poitrine, comme si elle voulait éviter d’éclater en morceaux et de se répandre alentour. Le révérend crut à une nouvelle crise de la maladie qui la faisait lentement décliner. Dans ces cas-là, il appelait un musicien qui, avec son ukulélé électrique et quelques romances, réussissait à apaiser leur égérie. Cette fois-ci, rien n’y fit. La jeune femme, mutique, se recroquevilla sous ses draps, agitée de frissons, sourde à toute tentative pour la calmer. Kolgov finit par demander au musicien de quitter la pièce. Lui-même se sentait abattu. Il était impuissant. Dominicci était-il responsable de l’état de Valérie ? Qu’était-il venu lui annoncer ? Une nouvelle catastrophe ? Kolgov en était réduit aux pires conjectures. À trois mois du retour sur Terre, – inutile d’entretenir la moindre illusion – la situation à bord était désormais incontrôlable. La lente déchéance de Valérie condamnait tout le personnel de bord à un retour arrière. Elle les entraînerait avec elle. Il aurait fallu tout suspendre, s’en remettre à Dieu, mais Kolgov, lucide sur lui-même, s’aperçut aussitôt qu’il n’en était pas capable. Sa vie ne pouvait pas refluer à son point de départ, son point d’arrêt plutôt, comme lorsqu’il s’échinait au travail, courbé dans la chaufferie nucléaire, anonyme, invisible, inexistant, y compris à ses propres yeux. Tout ne pouvait pas s’interrompre aussi vite. Il s’y refusait. L’ordre catholique devait survivre à ses cinq premiers mois d’existence. Pour des milliers d’hommes et de femmes, il était le révérend, une figure importante, une référence ; tous le savaient proche, peut-être même intime, de sainte Valérie. Si celle-ci redevenait une femme pareille aux autres ou presque, lui aussi replongerait dans la platitude, avant l’oubli.
Il avait besoin d’elle comme d’une sainte. Il fallait qu’elle le restât.
¬¬¬
con brio
Au cours de leur Échange depuis le Vatican, le camérier désigné par Edmond XIII s’était montré très clair : si l’annonce n’avait pas lieu dans les vingt-quatre heures, il serait licencié. Lawson avait beau se torturer mentalement depuis des heures, il n’entrevoyait aucune échappatoire. Plus il y songeait, plus il était convaincu qu’une émeute aurait lieu, une mutinerie qui s’achèverait dans un bain de sang. Les chrétiens étaient trop attachés à sainte Valérie qu’ils percevaient – que ce fût sensé ou recevable dogmatiquement n’était pas la question – comme la source de leur foi. L’accusation de sorcellerie, exigée par le pape à la suite du processus d’empoisonnement, serait interprétée comme un affront inqualifiable à leur propre intégrité. Comment aurait-il pu en aller autrement ? Seules des personnes à des milliards de milliards de kilomètres pouvaient penser que cela suffirait à discréditer définitivement une sainte, une femme aimée, vénérée et plainte pour cette maladie qui s’aggravait, pour cet enfant qui ne naîtrait sans doute jamais. Le pape réagissait trop tard. Prévoir de jouer et de gagner sur deux tableaux était bien imprudent. Si le Vatican voulait s’en séparer, il n’aurait pas fallu l’encenser sur Balsus-Orano et la laisser conquérir le personnel et des autochtones par millions.
Lawson soupira ; il ne pouvait même pas espérer l’aide de ses adjoints qui s’étaient empressés de se retirer du jeu, trop heureux de le laisser seul pour décider du moment opportun. Riggs se frottait déjà les mains, astiquant les armes avec lesquelles il pourrait mater les terroristes – même s’il ne s’agissait que de haine et de rancœur, lui au moins était resté fidèle à ses convictions. Lander, barricadé dans ses appartements, y entassait des vivres pour six mois, souhaitant bonne chance au chef de la mission. Dominicci, si l’on portait crédit à l’accusation de Riggs – une parmi tant d’autres, – était passé à l’ennemi, arrêtant sa besogne macabre. Peu importait désormais. À quinze jours de l’arrivée sur Terre, la pauvre femme se trouvait dans un tel délabrement qu’on pouvait considérer que sa mission était quasi achevée.
Licencié : pour Lawson, cela équivalait au couperet de la guillotine. À son âge – cinquante-neuf ans, – et avec la réputation héritée d’un fiasco, plus aucune firme religieuse ne l’engagerait – en tout cas, jamais comme chef de mission. Il n’aurait droit à aucune indemnité. Pire encore, la LUC l’attaquerait certainement en justice pour lui réclamer des dommages et intérêts qui le ruineraient définitivement. Contre une somme dérisoire, sa banque récupérerait sa résidence paradisiaque acquise à prix d’or et à crédit sur Janus, petit astéroïde de luxe.
Il reprit la bulle papale, encore confidentielle, posée sur son bureau. Pour la centième fois depuis qu’il l’avait reçue par navette spéciale affrétée par le Vatican, il la relut : « En ce jour saint du 12 avril 2714, au nom de Son Éminence Edmond XIII, ci-après anathème de conviction de sorcellerie à l’encontre de Valérie Novack, comédienne de la troupe du Vent de la Foi sur le vaisseau Le Bien Pensant, armé par la Légion Universelle Catholique, en mission apostolique évangéliste Agnus Dei ordonnée par le Vatican. » Suivait dans une langue alambiquée et désuète les faits reprochés à la jeune femme, désormais habitée par le démon. Dans d’autres circonstances, Lawson eût pu s’en amuser. Il reposa l’acte du saint-père et se prit la tête entre les mains, laissant échapper un gémissement exaspéré. Si seulement il avait pu soudoyer discrètement quelques-uns de ces damnés chrétiens pour s’emparer de cette Novack ! Il fallait bien admettre que la foi contrariait ce genre d’approche.
Un carillon signala un appel. Il jura et cliqua sur un écran. Le visage aux traits cernés de son assistante annonça que le révérend Kolgov sollicitait un entretien. Lawson s’apprêtait à refuser avec véhémence quand elle ajouta rapidement qu’il venait à titre personnel pour le problème sainte Valérie. Intrigué, Lawson grogna son assentiment. Il finissait de ranger la bulle papale dans un tiroir quand Kolgov entra dans le bureau. Lawson tenait son visiteur en piètre estime. Le seul talent qu’il lui reconnaissait était celui d’un bon orateur. Au-delà, il le considérait comme insignifiant ; sa présence permanente aux côtés de Valérie Novack demeurait pour lui une énigme ; ils ne pouvaient tout de même pas être amants : autant Novack pouvait paraître attirante – avant sa maladie, – autant Kolgov était dénué du moindre charme, souffrant d’un physique atrocement banal, ce qui rendait son nouveau statut à bord encore plus irritant pour Lawson qui accordait une grande importance à la prestance de ses interlocuteurs.
Il l’invita à s’asseoir. Kolgov se drapait d’une espèce de longue blouse grise, brodée sur le col de petits symboles ésotériques, qu’il devait juger élégante. Après des platitudes sur la satisfaction de revenir bientôt sur Terre, l’ancien mécanicien employa une curieuse formule : « Sainte Valérie devient une entrave à notre bien-être à tous.
— Une entrave ? » s’étonna hypocritement Lawson qui se renfonça dans son fauteuil pour mieux observer son visiteur.
Kolgov hocha la tête, comme gêné, et continua de sa voix grave, d’un timbre agréable : « Hélas, oui. J’en suis d’autant plus contrit qu’elle m’est très proche, mais c’est aussi grâce à ma position que je suis en mesure – mieux que quiconque ! soutint-il en levant l’index – de me rendre compte qu’elle n’est plus capable d’assumer son rôle, ce rôle difficile que, nous autres chrétiens, lui avons concédé pour l’amour de Dieu. Elle doit se reposer, décréta-t-il doucement.
— Éternellement ? » ironisa son interlocuteur.
Kolgov parut sincèrement peiné : « Ne vous méprenez pas sur mes intentions. L’un comme l’autre savons ce qu’endosser des responsabilités implique. (Lawson se le représenta occupé à triturer des manettes dans sa chaufferie, et songea que ce révérend, qui profitait d’une manière éhontée de circonstances exceptionnelles, était bien téméraire et présomptueux de se comparer à un vrai responsable de mission.) Nous ne pouvons, poursuivait-il, nous permettre de laisser la situation basculer dans une gabegie contraire à nos intérêts respectifs.
— S’il vous plaît, révérend Kolgov, arrêtons ces simagrées. Ni vous ni moi ne sommes des politiciens, encore moins des diplomates. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Il faut parvenir à la destituer dans le cœur des croyants sans provoquer une rébellion. »
Lawson s’autorisa un sourire entendu : « Mon révérend, c’est ce que souhaite également le saint-père.
— Qu’est-ce que vous dites ? »
Après l’avoir sorti du tiroir, Lawson lui tendit sans un mot le document pontifical. Kolgov le lut, blêmit, puis le redonna à Lawson. « J’ai du mal à y croire. Ainsi, la rumeur disait vrai. »
Lawson haussa les épaules. « Ce n’est que de la politique. Pourquoi en irait-il autrement au Vatican ?
— Je n’y voyais pas les choses sous cet éclairage.
— Vous êtes en période d’apprentissage, mais vous apprenez vite. Votre présence ici l’atteste… Alors, pouvez-vous contenir vos fidèles si Valérie Novack disparaît brusquement ? Je pense à un kidnapping par un forcené ou un admirateur jaloux. Il s’agira de l’enlever et de l’expédier quelque part dans un coin paumé de la galaxie, une retraite d’où elle ne reviendrait jamais.
— Pourquoi ne pas l’inculper de sorcellerie ainsi que notre saint-père le préconise si justement ?
— Parce que cela créerait à bord un contexte explosif, impossible à contrôler, pour qui que ce soit. Tout comme vous, je veux empêcher une tuerie. En la subtilisant, nous ne salissons pas son image ; à cause de sa maladie, celle-ci se ternit inexorablement depuis des semaines – et je n’évoque même pas le choc de la transformer soudainement en sorcière ! Elle resterait ainsi une icône valable, et puis, peut-être serez-vous – je parle des chrétiens – soulagés de ne pas assister à sa décrépitude. C’est toujours douloureux de voir l’objet de son culte se racornir comme un fruit gâté et devenir une étrangère qu’on plaint, un être diminué, inférieur à soi, alors qu’on le pensait quasi invulnérable, hors d’atteinte des banales turpitudes qui vous atteignent tôt ou tard. Cela pourrait même en pousser certains à remettre en question leur foi. Mais êtes-vous au moins d’accord avec mon analyse ?
— Je ne sais pas. (Le révérend paraissait profondément préoccupé. En fait, il était surtout dépité, choqué presque, de constater qu’on faisait aussi peu de cas de la recommandation papale, gage – selon lui – de succès comme de survie pour le sage qui n’aurait pas l’inconscience de s’y opposer.)
— Écoutez, révérend, cessons nos finasseries : j’ai besoin de vous pour l’enlever sans bruit. En échange, en manœuvrant intelligemment, vous resterez le dépositaire de sa parole posthume, le garant de son intégrité. Le marché est honnête. Vous verrez, on vous sera reconnaissant de perpétrer le rêve qu’elle incarnait – brillamment, j’en conviens –, d’empêcher qu’il ne soit finalement mis à sac, détruit par celle-là même qui l’a fait naître. Débrouillez-vous pour qu’elle vous désigne préalablement comme son légataire, son porte-parole attitré. Vous êtes le seul à déjà connaître la fin de son histoire. À vous d’en tirer parti dès aujourd’hui. Elle vous fait confiance.
— Pas de sorcellerie ? »
Lawson secoua négativement la tête : « Non, mon révérend. Edmond XIII fait fausse route, mais ne lui en tenez pas rigueur : votre guide spirituel est trop loin d’ici pour apprécier pleinement les risques. Ailleurs, cette recette pourrait sans doute fonctionner. Pas dans notre cas. Sainte Valérie doit rester une vierge immaculée… (Il marqua une pause à dessein.) En fait, c’est aussi la condition sine qua non pour asseoir votre futur statut de chef de file. Ne perdez pas de vue que les milliers de croyants du Bien Pensant vont débarquer sur Terre ; immanquablement, ils draineront dans leur sillage de nouveaux régiments de convertis. Tant de gens rêvent secrètement de croire en une figure vivante de chair et de sang à laquelle ils peuvent s’identifier, et non pas juste en une idée de toute-puissance inaccessible ou en un mourant cloué sur une tablette. Veillez seulement à ne pas dévier de la doctrine papale. Et surtout, révérend, pas de messianisme outrancier ou vous finirez d’une bien triste manière… (Il s’interrompit et contempla Kolgov avec un air mi-ironique, mi-méprisant :) À moins que vous n’ayez une meilleure suggestion ?
— Non, reconnut Kolgov, déçu de se soumettre aussi vite, sans coup férir.
— Demain soir, trancha Lawson.
— Que se passera-t-il ?
— Demain soir, à minuit, nous arriverons dans ses appartements. Arrangez-vous pour être seule avec elle. Si possible, au dîner, droguez-la.
— Et ensuite ?
— Nous la transférerons à bord d’un des bâtiments d’appoint qui l’expédiera dans l’univers, le plus loin possible.
— Elle ne peut voyager seule, objecta-t-il dans une dernière velléité. Elle est trop faible.
— Cela a-t-il encore de l’importance ? soupira Lawson.
— Oui. Je m’y opposerai.
— Bien, mon révérend. On lui trouvera donc un ou deux accompagnateurs. (Il réfléchit à haute voix.) Qui pourrait être assez stupide pour cela ? Remarquez, ce n’est pas indispensable qu’ils soient consentants.
— Il lui faudra un médecin. Pour l’accouchement.
— Félicitations, vous pensez à tout. Je m’en occupe.
— Mais… vous croyez que cela suffira ? Et le pape, comment va-t-il réagir ?
— Rassurez-vous. Après coup, Edmond XIII nous remerciera, vous et moi. N’oubliez pas que nous délivrons Sa Sainteté d’un problème dont elle n’entendra plus jamais parler.
— Vous n’aviez pas tort.
— À quel sujet ?
— Sur mon expérience en politique, répondit Kolgov avec une certaine amertume. Je suis encore un débutant.
— Cette fois-ci, c’est vous qui le dites. Sommes-nous bien d’accord ? »
Kolgov, même s’il n’était pas encore entièrement convaincu, approuva, puis sortit du bureau. Il n’avait rien de mieux à proposer, et le temps pressait.
Lawson, rasséréné, coupa l’extrémité d’un cigare et l’alluma avec plaisir – petit rituel privé pour toute importante victoire personnelle. Ce nabot de révérend s’était laissé tenter. Si l’affaire tournait mal, ce serait enfantin de le désigner comme seul responsable, pour la bonne et simple raison que, sans le concours de ce chrétien de la première heure, un enlèvement était matériellement impossible. Kolgov voyait au moins juste quand il s’avouait novice en politique. Sa naïveté était confondante.
Lawson souffla des ronds de fumée et les admira s’élever paresseusement au-dessus du bureau, puis se désagréger peu à peu. Exactement le sort que nous réservons à sainte Valérie, songea-t-il avec satisfaction.
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sostenuto
Elle ne cessait de regarder derrière elle, s’attendant à tout moment à voir surgir des poursuivants. Encore quelques centaines de mètres dans les couloirs déserts avant d’atteindre son but. Elle redoutait les premières contractions. Depuis qu’elle avait quitté son appartement, de violentes nausées la contraignaient à marquer des arrêts. S’adossant à un mur, elle essayait alors de combattre ses malaises, puis repartait, incertaine, la chemise trempée de sueur, le front brûlant, soutenant à deux mains son ventre encombrant. Déjà une demi-heure de course dans les travées. À cette heure matinale, les convertis assistaient à la première messe et les autres dormaient encore. Elle n’en revenait pas que les trois jeunes chrétiens chargés de sa protection pour la nuit l’eussent laissé partir. Sans doute étaient-ils intimidés par une sainte qui les avait presque suppliés pour avoir droit à une promenade sous prétexte qu’on l’enfermait depuis trop longtemps. Quand ils avaient fait mine de l’accompagner, elle avait répliqué que c’était inutile ; de toute façon, elle ne s’absentait qu’un petit quart d’heure. Mal à l’aise, les trois jeunes gens inexpérimentés – pour deux d’entre eux, c’était leur première garde – n’étaient pas de taille à lui tenir tête.
Pourvu qu’il soit là ! pensa-t-elle en frappant à sa porte. Il ouvrit peu après, habillé d’un vague tricot de corps, ne cachant pas sa stupéfaction. Terriblement amaigrie, elle vacillait, le visage exsangue, comme déformée à cause de la rondeur de son ventre contrastant avec sa maigreur.
Valérie Novack implora d’une voix rauque, entre des lèvres desséchées qui avaient depuis longtemps perdu tout éclat : « Alain, laisse-moi entrer, je t’en prie. »
Il la soutint jusqu’à son lit. Elle respirait si bruyamment par la bouche qu’il se demandait si elle n’était pas en train d’étouffer. Elle s’allongea, non sans difficulté, et parut se calmer. Müller la regardait, muet, impressionné et malheureux de la retrouver dans cet état.
Elle tourna la tête vers lui : « J’avais tellement peur que tu ne sois pas là, confia-t-elle en souriant. Mais non, j’avais tort de m’inquiéter. Je suis heureuse, tellement heureuse… (Un spasme parcourut son corps décharné. Müller s’avança.) Chhuut, non, ce n’est rien. Juste cette fatigue… »
Maîtrisant son émotion, il lui prit la main. « Que s’est-il passé ?
— Dieu m’a abandonnée, murmura-t-elle avec une lueur d’affolement dans le regard. Il m’a laissée aux mains des mécréants. Dieu m’a abandonnée, répéta-t-elle en fermant les yeux.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
— Ils répandent l’anathème, ils réclament ma mort et celle d’Alexandre, chuchota-t-elle.
— Qui ça ?
— La LUC. Le saint-père aussi. Tous veulent que je disparaisse. Ils se sont ligués contre leur sainte.
— Comment ça, le pape ? C’est incompréhensible.
— Regarde ce qu’ils ont fait de moi. Pourquoi te mentirais-je, Alain ? Pourquoi ?… Ce qui compte, c’est que je sois revenue… (Elle voulut se redresser pour lui faire face, mais renonça, exténuée par sa marche dans les coursives.) Je me suis trompée. Ma peur de vivre et de mourir seule m’a aveuglée. Comme on cherche un sol sous ses pieds, j’ai cherché une raison à mon existence, alors qu’il ne peut y en avoir, que le vide affreux est partout, il nous cerne. On doit accepter cette vérité. Dieu n’est qu’un mirage, une… une arme pour ceux qui veulent exercer un pouvoir sur les plus faibles et les innocents. Peut-être existe-t-il quelque part, dans un ailleurs inaccessible aux êtres humains, dans une sphère inconnue, mais il ne ressemble pas à ce qu’on nous enseigne dans des fables à endormir debout. Non, bien sûr, il ne pourrait pas cautionner ce qu’on accomplit en son nom. C’est une supercherie. Et le pape, c’est… c’est une image fausse et médiocre inventée par des hommes pour nous rassurer, avant de nous abuser. Le pape, dans son apparat ridicule, sous couvert d’amour du prochain, il trahit, il ment, il parade, il roucoule, il impose son dogme et son ambition. C’est… c’est terrible, lâcha-t-elle d’une voix désespérée. Alors, même si je sais combien c’est injuste, je me suis souvenue de toi, de tes sentiments pour nous deux. Je ne sais pas si tu as raison, mais tu n’as pas tort dans ton refus de croire. Je suis de nouveau perdue, et je n’ai plus que toi, Alain… (Épuisée par sa tirade, elle reprit son souffle.) Moi et Alexandre, nous n’avons plus que toi. On ne sait plus où aller… Par pitié, ne nous laisse pas mourir seuls.
— Tu t’es enfuie ?
— On s’est sauvés. On veut vivre. Avec toi, s’il te plaît. Emmène-nous loin d’ici.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Ils vous cherchent partout. Les chrétiens vont me faire la peau.
— Non. Je parlerai. Je dirai que je suis là de mon plein gré.
— Et ensuite ?
— Je sais plus, Alain. Je suis si fatiguée… J’ai soif », dit-elle dans un frisson.
Le temps pour lui de tendre un verre d’eau, elle s’était évanouie, la tête basculée sur le côté, comme apaisée maintenant qu’elle le savait à côté d’elle. Il s’assit, essayant d’analyser les sentiments qui l’agitaient. Combien de fois avait-il rêvé cette situation ? Combien de fois avait-il imaginé qu’elle réapparaîtrait et réclamerait sa présence ? Aujourd’hui, c’était devenu réalité ; pourtant, même s’il était soulagé, même s’il était en droit de savourer une victoire aussi tardive qu’inattendue, il ne se sentait guère plus heureux. Où était la porte de sortie ? Peu à peu, il s’était préparé à retourner seul sur Terre et à oublier. Avec le temps, avec d’autres missions, il aurait fini par oublier. Maintenant, une fois de plus, tout changeait, et d’une façon encore plus dramatique et incertaine. Un nouveau piège inventé par des hommes égarés dans leur tragédie.
Il en avait trop entendu à bord pour ne pas douter de la santé mentale de Valérie. Accuser Edmond XIII de complot semblait aberrant. Un pape ne pouvait qu’être fier et reconnaissant envers une nouvelle recrue transformant un médiocre Agnus Dei en succès incontestable. Dans sa déraison, elle rendait cette figure emblématique responsable de son malheur. Le plus simple aurait été de prévenir les chrétiens et le révérend Kolgov, et de leur rendre – il avait failli penser livrer – Valérie. Après tout, elle l’avait congédié si sèchement qu’elle n’avait plus sa place à ses côtés. De surcroît, elle était gravement malade et avait besoin de soins. Son intelligence recommandait à Müller de réagir sans faiblesse, mais il en était incapable. Sans Alexandre et Valérie – comment continuer à se mentir à soi-même ? – sa vie n’avait pas de sens.
Valérie gémit. Elle remua un peu et ouvrit les yeux, le cherchant du regard.
« Alain, murmura-t-elle, appelle Dominicci. Il est avec nous… (Elle posa une main sur l’arrondi de son ventre.) Il bouge. Viens l’écouter, l’invita-t-elle en souriant, dévoilant sa peau nue. (Il s’approcha avec précaution et se pencha au-dessus d’elle.) N’aie pas peur de ton fils. Il sait que c’est son père. Je lui ai dit… (Il posa son oreille et sentit aussitôt des mouvements, comme des appels lancés au jugé, amortis derrière un amoncellement de lourdes tentures tièdes. Après un moment de stupeur, la joie le submergea, une joie nouvelle et profonde.) C’est qu’il est heureux de te connaître. Tous les trois, nous nous aimerons, j’en suis certaine à présent… (Il eut du mal à se détacher de Valérie qui s’adossa contre l’oreiller, les traits crispés.) Appelle Dominicci, répéta-t-elle d’une voix harassée. Il t’expliquera. »
Le médecin parut catastrophé quand il découvrit Valérie sur le lit, bizarrement étendue comme une marionnette cassée, de plus en plus affaiblie. Vêtu d’un costume sombre défraîchi, mal rasé, à peine coiffé, il portait une grande sacoche et deux mallettes avec des poignées. « Je suis venu aussi vite que possible, dit-il à la jeune femme. Ils fouillent tous le bâtiment, Riggs en premier. Ses hommes sont armés. J’en ai croisé deux qui ont failli m’interpeller près de la bibliothèque sud. Les convertis sont persuadés qu’ils vous ont kidnappée pour se venger. Qu’est-ce que vous faites là ?
— Racontez à Alain. Il ne me croit pas.
— Je ne l’en blâme pas », répondit Dominicci avant de parler. Quand il eut terminé – omettant de décrire son vrai rôle, – l’ampleur et la cruauté du complot épiscopal sidéraient Müller.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? lança-t-il enfin.
— Aucune idée, répondit lentement le médecin. Si : espérer. Dieu va nous ouvrir un chemin. Il ne peut pas délaisser sainte Valérie, son enfant chérie. Je suis confiant.
— Qu’est-ce que vous apportez ? questionna Müller en désignant sa sacoche et ses deux mallettes.
— Des médicaments, du matériel. Il se peut qu’il…. »
Son bracelet de communication tinta à son poignet. Il le porta à son oreille, se figeant quand il reconnut la voix de son interlocuteur. Il échangea quelques mots, puis baissa le bras, la mine défaite. « Lawson : il sait que nous sommes ici tous les trois. (Devant le regard surpris de Müller, il s’empressa d’ajouter : ) Je n’y suis pour rien, je vous jure. Il y a des caméras partout.
— Qu’est-ce qu’il veut ? interrogea faiblement Valérie.
— Il propose de mettre à notre disposition un bâtiment auxiliaire, équipé pour l’interstellaire, à capacité maximale avec des vivres pour plusieurs années. Il dit que nous sommes libres de partir ensemble n’importe où, mais qu’il faut prendre le large tout de suite, sinon il ne répond de rien.
— Pourquoi est-ce qu’il nous aiderait ? s’inquiéta Müller.
— Il m’a assuré que son seul but est d’éviter que le sang coule. En disparaissant de notre plein gré, personne ne pourra être accusé.
— On peut s’y fier ?
— S’il l’avait voulu, nous serions déjà entre leurs mains… Il rappelle dans cinq minutes, indiqua Dominicci. Que décidons-nous ?
— On accepte, fit la jeune femme. On n’a pas d’autre solution. »
Müller finit par se résoudre à ce choix. Dans cet enchaînement précipité, il redoutait un traquenard.
Deux heures plus tard, le trio de fugitifs quittait Le Bien Pensant à bord du bâtiment auxiliaire numéro six, d’habitude réservé au gros ravitaillement au sol ou aux liaisons avec les supercargos de maintenance croisant dans la galaxie. Avec leur autonomie, neuf planètes civilisées leur étaient accessibles ; la plus proche était à trois mois de distance. Au dernier moment, un doute affreux avait saisi Müller : n’étaient-ils pas tout bonnement en train de s’installer dans leur tombeau ? Ce bâtiment n’allait-il pas tomber en panne ou exploser dans quelques jours ? Après ce qu’il avait appris des intentions du saint-père, il ne savait plus à qui se vouer.
¬¬¬
calando
L’assemblÉe gÉnÉrale avait été houleuse. Plusieurs fois, Lawson avait failli couper court et sortir avant l’heure de l’amphithéâtre bondé. Sans l’aide de Kolgov, ses propres explications – laborieuses en dépit d’une longue préparation – n’auraient pas été suffisantes pour amadouer les chrétiens surexcités ; beaucoup avaient semblé prêts à en venir aux mains. L’enregistrement vidéo de Valérie Novack, filmée en catastrophe juste avant son départ avec Dominicci et Müller, s’était révélé capital. Puisque leur sainte émettait publiquement, et apparemment librement, le vœu de quitter le monde des hommes pour se consacrer à sa relation avec Dieu, il leur était difficile de s’y opposer. Même si cette soudaine décision paraissait suspecte à bon nombre d’entre eux, il était de toute manière trop tard pour agir. Aux côtés de Lawson, le révérend, officiellement choisi par leur égérie comme son successeur moral, avait clôturé la séance en souhaitant bonne chance à sainte Valérie dans sa nouvelle vie et affirmant que le saint-père se joignait à lui. Il ajouta qu’elle resterait dans le cœur de tous les chrétiens comme la plus dévouée et la plus parfaite servante de Dieu. Ainsi que Lawson l’avait anticipé, la grande majorité des fidèles préféraient – consciemment ou inconsciemment – emporter une image plaisante, « adorable » de celle qui était l’initiatrice, la révélatrice de leur foi.
De retour dans son bureau, André Lawson parvenait enfin à se détendre. C’était très vraisemblablement la fin de l’affaire Valérie Novack, sans avoir à la kidnapper – un dénouement inespéré. Il offrit un verre de bourbon à son interlocutrice qui paraissait déçue sans que l’on sût bien pourquoi. Lawson ne résista pas au plaisir de la titiller : « Allons, Nina, souriez un peu. Elle a décampé. Ce n’est pas ce que vous revendiquiez depuis des mois ? Dois-je rappeler que c’est par vous que tout a commencé, quand vous êtes venue me demander – devrais-je plutôt dire ordonner ? – de licencier Novack pour croyance religieuse ? Vous vous souvenez ? »
Vêtue d’un pantalon de toile bleu ciel et d’un sweater beige frappé sur la poitrine du logo de la LUC, Nina hocha la tête en silence et but une petite gorgée ; les glaçons s’entrechoquèrent dans le verre. Avec tristesse et amertume, elle se représentait Valérie et Alain en train de faire l’amour. Lawson, en bras de chemises, lui tendit poliment une coupelle d’amuse-gueule. Elle reposa sa boisson et en piocha quelques-uns.
« L’Agnus Dei restera comme ma mission la plus difficile, reprit-il après avoir croqué un petit biscuit salé. Qu’allez-vous faire, une fois à Terre ? On vous attend ?
— Non, mis à part ma famille.
— Vous repartirez ?
— Je ne pense pas.
— Et votre livre – En Route avec Dieu, c’est bien ça ? Vous l’avez terminé ?
— Pratiquement. Je m’attendais à une autre conclusion. Je me demande si je ne vais pas plutôt laisser celle que je prévoyais : un procès papal pour commerce avec le malin. C’était quand même plus… plus bandant que cette minable fuite en catimini !
— Peut-être, mais c’est nettement mieux pour Novack. Dites-moi, dans votre livre, vous… vous comptez dire la vérité ?
— À votre avis ?
— Franchement, je pense que oui. Vous n’épargnerez personne, pas même Edmond XIII et son empoisonnement. Je suppose que vous savez quand même ce que vous risquez en vous attaquant à l’église catholique, à l’image salutaire qu’elle entend délivrer d’elle-même.
— Merci pour votre sollicitude, se moqua-t-elle. Mon éditeur moscovite m’a déjà fait la leçon. Il me protégera. Et puis, on dira que j’invente, que je suis une affabulatrice. Je ne compte pas face à une autorité morale comme le saint-père.
— Mmm… Vous utiliserez un pseudonyme ?
— Je n’ai pas encore décidé.
— Prenez-en un. C’est le meilleur conseil qu’on puisse vous donner. »
Elle mordit dans une friandise de fruit séché et l’avala. « Vous croyez ?
— J’en suis certain. Pour notre sécurité à tous. »
Le regard de Nina eut une lueur amusée. Depuis qu’elle l’avait connu gémissant, tressautant laborieusement alors qu’elle le pressait entre ses cuisses, ici même, sur la moquette de ce bureau, elle ne parvenait plus à le prendre au sérieux. Il se méprit sur son expression et avança la main, s’apprêtant à lui caresser la joue. Sans même reculer, elle éclata de rire. Il se ravisa, profondément vexé.
« On ne se tutoie plus ? le brocarda-t-elle.
— Non… Vous savez, sans doute jugez-vous – à juste titre – que j’ai abusé de vous, la dernière fois.
— Quelle dernière fois ? De quoi parlez-vous ? »
Il marqua un temps d’arrêt. « Ah, on le prend de cette manière ?
— Comment devrais-je le prendre ?
— Très bien… (Il regarda le sol un long moment.) Encore un point avant de nous séparer : quel est mon rôle dans le livre ?
— Exactement celui que vous avez tenu. Ça ne vous dérange pas, au moins ?
— J’aurais apprécié un scénario plus… avantageux. Non pas que je regrette d’avoir couché avec vous en profitant de la situation, mais je me disais que beaucoup de lecteurs risqueraient d’être choqués par ce comportement, surtout de la part d’un haut responsable d’évangélisation.
— Ces scrupules vous honorent, mais je crois que vous mésestimez vos contemporains. Personne n’est dupe. Depuis des siècles.
— Vous, vous avez sacrément tendance à noircir le tableau, mais peut-être est-ce le lot de consolation de la plupart des écrivains médiocres. Mieux vaut forcer le trait pour attirer un peu l’attention.
— Sauf que, cette fois-ci, je n’ai rien à exagérer. »
Il se gratta le menton, l’air préoccupé. « Et pour vous qui avez si vite cédé, qu’est-ce que vous allez baratiner ?
— Que je ne suis qu’une faible femme, tout juste bonne à s’allonger quand on la sonne.
— Allons, je dois au moins vous reconnaître une qualité : vous avez le sens de la formule. Et Müller, il vous manque ? Soyez honnête. Après tout, il vous a jetée comme une malpropre. »
Le visage de la jeune femme se ferma : « Et vous, en ce moment, qu’est-ce que vous cherchez ?
— À montrer que vous êtes une fieffée salope. Sans vous, rien ne serait arrivé. Du moins, pas de cette manière.
— Une salope qui, au final, aura entassé dans sa hotte deux ou trois cents millions de bons petits chrétiens pour Edmond XIII.
— Ce n’était pas prévu.
— Qui sait ? finassa-t-elle. Peut-être que c’est moi la véritable envoyée de Dieu.
— Oh, oh, oh ! Dans ce cas, Dieu ne serait pas très regardant. »
Nina Boké fronça les sourcils : « Comment ?
— C’est vrai. Pour se commettre avec des putes de votre genre, il faudrait que ce Dieu-là soit tombé bien bas, non ? » André Lawson vida son verre, rota d’un air satisfait et commença à rire.
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Épilogue
cantabile
AssoiffÉ par la chaleur moite de cette fin de journée d’été, il reposa le livre sur la petite commode de bambou et se leva pour se servir un thé glacé. Devant la terrasse couverte en bois peint à laquelle on accédait par un escalier de quatre marches, un chemin de terre mal aplani, bordé de pierres irrégulières, disparaissait derrière les frondaisons aux troncs d’arbre géants. De la forêt montaient cris et hurlements de la faune excitée par l’imminence des brusques averses quotidiennes. Müller songea qu’ils ne devraient plus tarder à rentrer du marché. Ce matin, il avait suggéré qu’elle en ramenât de gros pamplemousses pourpres à la pulpe délicatement sucrée, qu’il appréciait en salade ou bien écrasés et mélangés à cet épais yoghourt onctueux qu’on servait en rafraîchissement. Vêtu d’une saharienne kaki, d’un short tombant au-dessous du genou et de sandales en cuir, il sirota sa canette bien fraîche sortie du frigo, se demandant si elle avait pensé à emmener la bâche du véhicule tout-terrain pour se protéger de la pluie. Probablement que non. Encore maintenant, Valérie oubliait souvent ce type de détail.
À leur arrivée sur la planète Siam, deux ans plus tôt, elle était pratiquement incapable de se souvenir de ses actions une heure auparavant et encore plus de ce qu’elle était censée faire. À ses moments de lucidité, elle devait écrire à l’avance la plupart de ses faits et gestes. Müller se remémora leur découragement et leurs efforts incessants pour ne pas baisser les bras et pour croire à une amélioration. Il ne comptait plus les fois où elle s’était effondrée, à bout de nerfs, en larmes – et prête au pire. Comment avaient-ils pu traverser cette longue épreuve sans aucune certitude sur sa santé et sur leur avenir financier ? Il avait été le premier surpris de constater qu’il s’attachait de plus en plus à Valérie à mesure qu’ils supportaient ensemble ce châtiment imaginé par le pape – et perpétré par celui-là même qui se présentait aujourd’hui comme leur compagnon ! Dominicci, hanté par le remord, obsédé par l’idée de se racheter tout en sachant que c’était une chimère, n’avait eu de cesse d’offrir son aide, de donner son avis, de proposer médicaments et traitements pour secourir Valérie, au moins psychologiquement. Difficile de mesurer son efficacité. En tout cas, à la naissance mouvementée d’Alexandre dans l’espace, il s’était révélé diablement utile et de surcroît sincèrement heureux que l’enfant vînt finalement au monde. En tolérant le médecin auprès d’eux, Müller lui offrait l’occasion d’expier sa faute tout en veillant à ce que son tourment restât vif – d’autant plus vif qu’il avait en quasi-permanence sous les yeux le résultat de son crime.
Les trois fugitifs avaient retenu cette planète à cause de sa réputation et parce qu’elle était à l’écart des principales voies commerciales et touristiques. Les autochtones, des peuples paisibles qui rappelaient ceux de Balsus-Orano, n’avaient pas posé de conditions ou de questions indiscrètes. Ici, chacun pouvait s’établir, pour peu qu’il ne perturbât pas des mœurs simples, voire technologiquement un peu frustes. Mais il existait bon nombre de compensations pour qui savait – ou devait – s’adapter. Dispensant des cours dans les cités voisines, Dominicci mettait à profit ses connaissances médicales. Utilisant les outils de maintenance du bâtiment auxiliaire de la LUC, Müller bricolait et dépannait, remettant en état des appareils mécaniques ou électroniques, du matériel d’occasion aboutissant ici après avoir servi sur d’autres mondes. En principe, Valérie faisait le taxi ou le livreur avec ce même bâtiment. Quand elle se sentait trop faible, Müller la remplaçait au pied levé. Bon an mal an, ils s’en sortaient convenablement, louant deux maisons en bois sur une grande parcelle désertique ; à la grande frayeur de sa mère, Alexandre, âgé d’à peine deux ans, commençait à s’y aventurer.
Aucun d’eux n’envisageait de revenir sur Terre. Les médias galactiques rapportaient des puissances religieuses en concurrence mais de plus en plus présentes face à un pouvoir politique obligé de composer pour ne pas se couper d’une partie de ses électeurs. Valérie demeurait apparemment hermétique à toute foi, catholique ou autre. Elle n’évoquait jamais son passé de sainte, reportant l’attention et l’énergie dont elle disposait sur un fils qu’elle chérissait. Alexandre avait vu le jour lors de circonstances extrêmement délicates, une césarienne dans des conditions d’hygiène approximatives, avec une mère physiquement très diminuée. La mort l’avait frôlée. Durant plus d’un mois, elle n’avait pas quitté le lit. Cette fois-là, Dominicci l’avait probablement sauvée.
Sur Siam, leur vie s’éclaircissait peu à peu. L’éducation d’Alexandre et la santé toujours précaire de Valérie accaparaient les esprits.
Müller, ayant jeté sa canette de thé glacé, revint sur la véranda. Il se rassit et reprit son livre. La couverture pelliculée à dominante bleu clair montrait à mi-corps une jeune femme levant la main au-dessus du globe d’une planète. Le visage était doux et souriant, le vêtement une simple chasuble blanche. Le titre s’étalait sur deux lignes inclinées, en larges lettres jaune pâle : En Route avec Dieu. Müller entamait le douzième chapitre, quand sainte Valérie apprenait par le médecin du bord, rebaptisé Paoli, qu’il l’empoisonnait depuis des mois. Nina Boké avait écrit sous pseudonyme un best-seller galactique. Son éditeur l’avait prudemment engagée à expurger certains détails, à en modifier d’autres de manière à éviter que le Vatican prît ombrage d’une histoire sordide mais habilement romancée. L’auteur avait imaginé une fin alternative : sainte Valérie enlevée et tuée par les spadassins de Riggs, devenu Johnson. L’une des majors du divertissement venait d’acquérir les droits du livre pour une superproduction. Paradoxalement, le roman, présenté comme une fiction librement inspirée de faits réels mais anciens, entraîna une vague de conversions, à tel point que le pape Edmond XIII fit parvenir sur Siam un message de félicitations à Valérie Novack. Elle en prit connaissance, impassible, déchira le papier, puis appela Alexandre qui en avait profité pour s’éclipser. Pendant plusieurs semaines, Müller – qui croyait être parvenu à préserver leur anonymat – avait vécu dans la crainte de voir débarquer des mercenaires à la solde pontificale.
Livre en main, Müller leva la tête en entendant le bruit d’un moteur. Surveillant l’orée de la forêt à quelques centaines de mètres, il vit déboucher l’antique véhicule à larges pneus qui ramenait sa famille et Dominicci du marché. Depuis quelques minutes, les nuages s’amoncelaient. Quand le tout-terrain s’immobilisa sur l’aire de parking poussiéreuse, soixante mètres devant la maison, Müller dissimula le livre sous un coussin et descendit du perron pour les accueillir. Dominicci, en maillot et short noirs, ouvrit la marche, peinant sous le poids de deux paniers débordant de légumes et de fruits. Valérie, vêtue d’une robe légère de coton beige, coiffée d’un chapeau tressé à larges bords, souleva Alexandre de son siège après avoir ôté la sangle qui lui évitait d’être ballotté sur les ornières. L’enfant s’apprêtait à crier quand un éclair zébra le ciel bas, instantanément suivi d’un grand coup de tonnerre. Des trombes d’eau tiède détrempèrent le sol. Dominicci, allongeant sa foulée, parvint à les éviter. Valérie pressa le pas, ralenti par Alexandre serré contre elle.
Malgré l’envie de la rejoindre pour l’aider, Müller ne bougea pas. Il savait que Valérie serait mécontente qu’il intervînt. Aveuglée par la pluie, mal assurée, elle trébucha sur une pierre et faillit lâcher Alexandre. Elle se rattrapa à temps, une main dans la terre boueuse. Müller courut vers elle. Quand il arriva près d’eux, elle se releva, souriant tristement, comme prise en faute, honteuse d’elle-même. Les yeux brillants, elle lui abandonna leur fils qui riait de bon cœur, douché par les gouttes chaudes ruisselant sur sa petite figure épanouie, inconscient du danger auquel il venait d’échapper. Müller s’en saisit et le brandit bien haut, à bout de bras, heureux d’un Alexandre aussi combatif, aussi vivant en dépit de son infirmité. Comme s’il voulait en découdre avec les éléments déchaînés, l’enfant remua vigoureusement son unique bras terminé par un moignon à trois doigts. Après un instant d’hésitation, Valérie vint se blottir contre son père ; tous trois avancèrent jusqu’à la véranda, indifférents aux intempéries, unis, réconciliés avec eux-mêmes.
Pour eux, à présent, nul besoin de se soumettre à un Dieu ; leur bonheur et leur salut étaient entre leurs mains.
FIN